Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Anarchistes de gouvernement – Errico Malatesta
Le Réveil communiste-anarchiste N°434 – 1er Mai 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018
dernière modification le 1er janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Il a paru une Déclaration signée par Kropotkine, Grave, Malato et une douzaine encore de vieux camarades, dans laquelle, faisant écho aux organes des gouvernements de l’Entente qui demandent la guerre jusqu’au bout et l’écrasement de l’Allemagne, on s’élève contre toute idée de "paix prématurée".

La presse bourgeoise publie, naturellement avec satisfaction, des morceaux choisis de ce manifeste, et l’annonce comme le fait des "personnalités dirigeantes du mouvement anarchiste international".

Les anarchistes, qui presque tous sont restés fidèles à leurs convictions, se doivent de protester contre cette tentative de compromettre l’anarchisme dans la continuation d’une féroce tuerie qui n’a jamais rien promis de bon pour la cause de la justice et de la liberté, et qui d’ailleurs se montre maintenant complètement stérile et sans issue même au point de vue des gouvernants de l’une ou de l’autre partie.

La bonne foi et les bonnes intentions des signataires de ce manifeste sont hors de toute question. Mais quelle que puisse être la douleur de se trouver en conflit avec de vieux amis qui ont rendu tant de services à la cause qui nous était commune, on ne peut, par respect à la sincérité et dans l’intérêt de l’avenir de notre mouvement émancipateur, ne pas se séparer nettement de camarades qui croient pouvoir concilier les idées anarchistes et la collaboration avec les gouvernements et les bourgeoisies de certains pays dans leurs rivalités contre les bourgeoisies et les gouvernements d’autres pays.

On a bien vu, dans la crise actuelle, des républicains se mettre au service des rois, des socialistes faire cause commune avec la bourgeoisie, des travaillistes faire les intérêts des capitalistes ; mais au fond tous ces gens sont, à un degré différent, des conservateurs, des croyants dans la mission de l’Etat, et on peut comprendre qu’ils aient hésité et se soient fourvoyés jusqu’à tomber dans les bras de l’ennemi, le jour où le remède n’était plus que dans la dissolution de tout lien gouvernemental et le déchaînement de la révolution sociale. Mais on ne comprend plus quand il s’agit d’anarchistes.

Les anarchistes pensent que l’Etat est incapable d’empêcher le mal, si ce n’est en commettant un mal plus grand encore, aussi bien dans le domaine des relations internationales que dans celui des relations privées il ne peut combattre l’oppression qu’en opprimant, il ne peut réprimer le crime qu’en organisant et perpétrant un plus vaste crime. C’est cette croyance dans l’inutilité et la nuisibilité de l’Etat qui caractérise les anarchistes et les distingue de toutes les autres écoles de réformateurs sociaux. On peut bien soutenir qu’ils se trompent, mais on ne peut pas, sans créer la pire confusion, se dire anarchiste et seconder l’action de l’Etat.

Les événements actuels confirment de la manière la plus éclatante les prévisions inspirées aux anarchistes par leur doctrine.

Même en supposant — ce qui est loin d’être la vérité — que le gouvernement allemand soit le seul responsable de la guerre actuelle, il est démontré que, tant qu’on reste dans les méthodes de gouvernement, on ne peut lui résister qu’en supprimant toute liberté et en remettant en valeur toutes les forces de la réaction. Hors de la révolution populaire, il n’y a pas d’autre moyen pour résister à la menace d’une armée disciplinée que d’avoir une armée plus forte et plus disciplinée encore ; de sorte que les plus farouches antimilitaristes, s’ils ne sont pas anarchistes et craignent la dissolution de l’Etat, sont fatalement amenés à devenir des militaristes acharnés.

En effet, dans l’espoir problématique d’abattre le militarisme prussien, on a renoncé à tout esprit et à toute tradition de liberté, on a prussianisé l’Angleterre et la France, on s’est soumis au tzarisme, on a redonné du prestige à la chancelante monarchie italienne.

Les anarchistes peuvent-ils accepter pour un seul instant cet état de choses sans renoncer à tout droit de se dire tels ? Pour moi, mieux vaut encore la domination étrangère qu’on subit par force et contre laquelle on se révolte, que l’oppression indigène qu’on accepte docilement, presque avec reconnaissance, en croyant être de cette façon, garanti contre un mal pire.

Et qu’ils ne nous disent pas qu’il s’agit d’un moment exceptionnel et qu’après avoir contribué à la victoire de l’Entente dans "cette guerre", on retournera, chacun dans son camp, lutter pour son propre idéal.

S’il est nécessaire aujourd’hui d’agir de concert avec le gouvernement et la bourgeoisie pour se défendre contre "la menace allemande », ce sera nécessaire aussi bien après que pendant la guerre.

Quelle que puisse être la défaite de l’armée allemande — s’il est vrai qu’elle soit vaincue — on ne pourra jamais empêcher que les patriotes allemands pensent et se préparent à la revanche ; et les patriotes des autres pays, tout naturellement d’après leur point de vue, voudront se tenir prêts pour ne pas être pris encore une fois au dépourvu. C’est-à-dire que le militarisme prussien deviendra une institution permanente et régulière de tous les pays.

Que diront alors les soi-disant anarchistes qui veulent aujourd’hui la victoire d’une des parties belligérantes ? Continueront-ils à se dire antimilitaristes et à prêcher le désarmement, le refus du service militaire, le sabotage de la défense nationale, pour devenir, à la première menace de guerre, les sergents recruteurs des gouvernements qu’ils auront tâché de désarmer et d’affaiblir ?

On dira que cela finira quand le peuple allemand aura su se débarrasser de ses dominateurs et aura cessé, en tuant le militarisme chez lui, d’être une menace pour l’Europe. Mais, s’il en est ainsi, les Allemands qui pensent, et avec raison, que la domination anglaise et française (pour ne rien dire de la Russie czariste) ne serait pas plus douce aux Allemands, que la domination allemande le serait aux Français et aux Anglais, voudront attendre d’abord que les Russes et les autres tuent leur propre militarisme, et en attendant continueront à renforcer l’armée de leur pays.

Dès lors, à quand la révolution ? à quand l’anarchie ? Faudra-t-il attendre à jamais que les autres commencent ?

La ligne de conduite des anarchistes est toute tracée par la logique même de leurs aspirations.
On aurait dû empêcher la guerre en faisant la révolution, ou du moins en donnant aux gouvernements la crainte de la révolution. On n’a pas pu, on n’a pas su le faire.

On devrait imposer la paix en faisant la révolution ou du moins en en faisant la menace. Jusqu’à présent on ne peut pas, on ne sait pas le faire.

Eh bien ! il n’y a qu’un remède : faire mieux dans l’avenir. Il faut plus que jamais éviter les compromissions ; creuser le gouffre entre capitalistes et prolétaires, entre gouvernants et gouvernés : prêcher l’expropriation de la richesse privée et la dissolution des Etats comme le seul moyen d’assurer la fraternité entre les peuples et la justice et la liberté pour tous, et se préparer à les réaliser.

En attendant, tout ce qui tend à prolonger la guerre, qui tue les hommes, détruit la richesse et empêche toute reprise de la lutte pour l’émancipation, me paraît criminel. Il me paraît qu’en prêchant la guerre à outrance on fait vraiment le jeu des gouvernants allemands, qui trompent leurs sujets et les enflamment pour la lutte en leur faisant croire qu’on veut écraser et réduire à l’esclavage la nation allemande.

Aujourd’hui comme toujours, que notre cri soit :

A bas les capitalistes et les gouvernements, tous les capitalistes et tous les gouvernements !

Vivent les peuples, toutes les peuples !




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