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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les causes de la guerre
Le Réveil communiste-anarchiste N°435 – 13 Mai 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018
dernière modification le 21 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Continuons à enregistrer les aveux de nos adversaires. Aucun journal en Europe n’a davantage parlé de guerre pour la démocratie, le droit, la liberté, etc. que le Secolo de Milan. Organe de l’extrême gauche radicale, il a tait le jeu des chefs du parti conservateur, Salandra et Sonnino, en laissant croire à une agitation populaire pour la guerre, qui n’a jamais existé. Les sympathies du peuple italien allaient sans doute à la Belgique, à la France et à la Serbie ; mais une infime minorité seulement réclamait la guerre. Plus d’un journal interventionniste italien a d’ailleurs reconnu que la masse ne désirait que la neutralité et le Secolo reprocha même amèrement à quelques députés de trop prêter l’oreille aux désirs des électeurs. Il fallait se prononcer contre eux. Étrange démocratie !

Eh bien, que nos lecteurs lisent à présent ces passages d’un long article de Romolo Caggese paru dans le journal milanais. Après avoir parlé du grand développement économique de l’Allemagne et des besoins d’expansion qui en étaient résultés pour elle, il ajoute :

Où aller en quête de richesses ? Naturellement, il y avait bien en Europe des émules, des rivaux, des adversaires, même des ennemis, mais des terrains à féconder rationnellement et avantageusement non. Il n’y avait pas non plus de grands marchés libres à conquérir. Les zones grises de la civilisation capitaliste commençaient aux Balkans pour s’étendre, en pâlissant toujours plus jusqu’en Asie ; et l’Allemagne savait très bien que ces zones seraient défendues par des Anglais et des Français, les uns pour conserver d’anciennes et fécondes primaties, les autres pour affirmer simplement leur droit au soleil et à la liberté, contre toute hégémonie menaçante. Etant donné la conception impérialiste de l’histoire, la conviction profonde d’être un peuple élu, et la pression formidable des intérêts matériels, l’Allemagne, après un mûr examen et avec une froide pondération, décida et déchaîna la guerre ; mais en même temps elle mettait la dernière main au chemin de fer de Bagdad... La Turquie d’Asie, à vrai dire, est encore à exploiter méthodiquement, ainsi que la Perse et les régions limitrophes ; puis le Golfe Persique creusé presque en face des possessions anglaises – menace ou appât – peut devenir la base des opérations marchandes de cette partie du continent asiatique, à condition que le monopole en revienne à qui sera pourvu d’abondants capitaux, d’une organisation technique de premier ordre, de main-d’œuvre en quantité, d’une longue et fructueuse expérience. Là-bas il est encore possible, comme du reste dans tout le continent jaune d’employer utilement les capitaux et les énergies humaines. La civilisation, après de longs siècles, retourne vers l’Orient.

Si ce n’est pas là une guerre capitaliste, que faudra- t-il donc pour qu’elle le soit ?

Observons aussi que chaque Etat ne se borne à "affirmer simplement son droit au soleil et à la liberté contre toute hégémonie" que lorsqu’il y a impossibilité pour lui d’imposer sa propre hégémonie.

Mais voici des affirmations encore plus catégoriques :

Donc l’Allemagne estime et évalue la Turquie d’Asie, c’est-à-dire l’Orient, bien au dessus de la Belgique et de la Serbie : les territoires belge et serbe ne sont — peut-être dans les intentions cachées des hautes sphères politiques — que des gages, tandis que l’Orient est le but convoité, le prix des fatigues endurées et du sang versé. Cela est connu à Berlin, et si vrai que, comme nous le dit Kampfmeyer, les écoles où l’on enseigne le turc, sont extraordinairement fréquentées et l’imagination de toutes les catégories de citoyens est enflammée chaque fois qu’un projet plus ou moins audacieux est lancé en pâture à l’avidité de l’opinion publique quant à l’avenir des rapports germano-turcs. Et c’est vraiment pour la succession turque, c’est-à-dire pour la prédominance dans les Balkans et en Asie, que l’Angleterre, la France et la Russie ne peuvent donner de trêve à l’Allemagne, de même qu’il n’est pas possible en ce qui concerne les Balkans et par suite l’Adriatique et la mer Égée à l’Italie de lui faire trêve non plus.

Si on établissait fortement au sud et au sud-est de la Russie, même sous le couvert de l’autorité du Sultan, la puissance allemande, l’expansion russe vers la Méditerranée et vers l’Asie serait entravée ou du moins fermement et pour longtemps arrêtée, les dominations anglaise et française menacées de près et ce qui plus importe, la première impulsion à la Chine somnolente vers la civilisation moderne, c’est-à-dire vers la révolution capitaliste, serait donnée par l’Allemagne. De Hambourg à Bagdad, de la Forêt-Noire à l’Iran, par les Dardanelles encore inviolées (et qui deviendraient inviolables en tombant de quelque façon que ce soit dans le rayon de l’influence allemande), le monde germanique constituerait, en masse compacte, une digue infranchissable, longue de plus de cinq mille kilomètres. C’est contre les constructeurs d’une telle digue que les alliés combattent et qu’ils ne peuvent pas ne pas combattre. Mais que l’on prenne garde tandis que l’on discute à Londres, à Paris, à Rome et à Pétrograd, que la muraille ne soit achevée ! Et pensons aussi que certaines voies ferrées, une fois interrompues, ne se relient plus, au moins pour un siècle !

Certes, tout cela n’est pas nouveau, mais mérite qu’on s’y arrête.

C’est vraiment pour la succession turque, c’est-à-dire pour la prédominance dans les Balkans et en Asie, que l’Angleterre, la France et la Russie, de même que l’Italie, ne peuvent donner de trêve à l’Allemagne.

Le caractère bien impérialiste de la guerre pour tous les belligérants est ainsi nettement établi. Les peuples d’Europe ne s’entretuent donc pas pour nous ne savons quels principes de nationalité et d’émancipation, mais pour assurer à leurs maîtres la domination et l’exploitation de pays lointains.

Le triomphe allemand entraverait l’expansion russe vers la Méditerranée et vers l’Asie.

La Russie n’occupe-t-elle pas déjà une place assez grande dans le monde pour qu’elle ait besoin de s’étendre encore plus ? Et le tzarisme signifie-t-il donc émancipation des peuples ?

Ce qui importe le plus, c’est de savoir à qui reviendra le rôle d’implanter lea civilisation capitaliste en Chine.

Et pourtant celle-ci devait être la dernière guerre ! Allons donc ! La boucherie pour l’Asie mineure terminée, il faudrait la recommencer dans quelques années pour la succession chinoise. Bien entendu, nous aurions encore des soi-disant socialistes, syndicalistes. révolutionnaires, anarchistes, etc. pour nous répéter une fois de plus qu’il s’agit bien d’une guerre pour la liberté et la justice ! Nous sommes des "idiots" en voulant voir autre chose que l’invasion de la Belgique et du nord de la France pour dénoncer l’accaparement capitaliste du monde entier, comme la principale sinon l’unique cause de toutes les guerres.

Travailleurs, songeons que la guerre impérialiste ne pourra se terminer que par une paix impérialiste, qui nous conduira fatalement à une nouvelle conflagration. La transformation radicale de notre régime économique, voilà la première condition indispensable à une paix réelle et durable.




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