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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Au moment de la mobilisation - X
Le Réveil communiste-anarchiste N°438 – 24 Juin 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 23 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Un camarade prisonnier nous envoie le récit suivant :

J’ai été arrêté avec une quinzaine d’autres camarades roubaisiens, parmi les plus âgés et tous pères de famille, le matin du 2 août, premier jour de la mobilisation. Chez moi, ce fut un spectacle navrant. Ma femme et mon enfant pleuraient ; les voisins aussi étaient très émus en voyant les policiers tout remuer et bouleverser. Conduit par la police au poste central, à midi, sans pouvoir revoir les miens, j’étais mis avec d’autres arrêtés dans une auto, qui nous amena à toute vitesse à la prison de Loos, la plus grande prison cellulaire du Nord. Là nous fûmes revêtus de la cagoule et maltraités. Pendant un mois toute correspondance nous fut interdite. B. Broutchoux, secrétaire de l’Union des Syndicats du Pas-de-Calais, nous disait qu’il n’avait jamais autant souffert en prison au cours de ses précédentes détentions.

Au bout d’un mois, les Allemands étant déjà près d’Arras, nous fûmes rassemblés et divisés en deux convois. Auparavant les majors-médecins du 1er corps d’armée avaient choisi les plus jeunes d’entre nous pour les envoyer aux avant-postes. Il ne resta plus que cent cinquante copains environ du Nord et du Pas-de- Calais. Nous nous connaissions presque tous.

Il y avait, entre autres, Simon dit Riq, le délégué mineur de Courrières, l’héroïque sauveteur qui, lors de la catastrophe de Courrières, avait refusé la croix de la légion d’honneur, dont Clemenceau voulait le décorer.

Simon, l’homme au grand cœur, père de nombreux enfants dont plusieurs sous les drapeaux, se trouvait persécuté et arrêté comme nous par des Français, en vertu de lois scélérates, sous l’inculpation d’appartenir à une association de malfaiteurs.

Avant de quitter la prison de Loos, où nous entendions souvent de bon matin de mystérieuses fusillades, destinées peut-être à nous effrayer avec l’idée que notre tour allait bientôt venir aussi, nous fûmes alignés sur deux rangs, puis menottés quatre par quatre. Il fallait bien régler son pas pour ne pas causer une douleur atroce à son voisin. Impossible d’ailleurs de manger le moindre morceau du pain noir qui nous avait été remis. Un commissaire spécial vint nous inspecter, revolver au poing, au moment du départ et nous dit : "Je suis chargé par le gouvernement français de vous conduire à destination. Si quelqu’un parmi vous fait un geste ou dit un mot, je lui brûle la cervelle."

Nous fûmes entassés dans deux diligences, avec un jeune abbé belge qui eut à subir les mêmes tortures que nous... et en route pour Béthune, sous bonne escorte de gardiens, nous menaçant tous de mort.

A notre passage, la population, qui nous prenait pour des boches, nous insultait et paraissait disposée à nous faire un mauvais parti. Plus d’un parmi nous se sentait déjà bien faible et malade. En gare de Béthune, plus de train. Il fallut se rendre à la maison d’arrêt de cette localité, non sans avoir rencontré un bistro, secrétaire de la Section du PSU, qui reconnaissant le camarade Broutchoux, crut bon d’ameuter quelques cannibales contre nous. Ceux-ci nous lancèrent des pierres et s’apprêtaient même à renverser la diligence, mais grâce au sang-froid des conducteurs, nous atteignîmes la grande porte de la prison, que les gardiens courus en avant, avaient fait ouvrir.

A 1 heure du matin, tandis que quelques abrutis nous attendaient encore devant la porte, nous en sortions pour être conduits sur des carrioles de fermier très malpropres, à Saint-Pol, où nous arrivâmes à 6 heures. De nouveau, pas de train, et nous dûmes nous arrêter encore à la maison d’arrêt de Saint-Pol.

A midi, après avoir avalé une mauvaise soupe, nous sommes de nouveau menottés et sortons encadrés par les gardiens et entre deux haies de gendarmes et soldats d’infanterie de réserve, baïonnette au canon. Quelques bistros à grosse bedaine, crient encore : A bas les boches ! les traîtres ! les bandits ! La gare est à proximité et nous y trouvons, sur une voie annexe, un train réquisitionné par commissaire et chefs. A cause des gardiens, nous montons dans une voiture de 3ème classe, ce qui enrage la foule. Elle hurle : Aux wagons à bestiaux ! Mais ce sont, au contraire, les nouvelles recrues du pays qui doivent monter dans ces wagons.

Nous restâmes deux jours et une nuit sans manger et sans repos, bafoués et insultés, tout le long du voyage, dans les gares du littoral et de la Seine inférieure. Certaines sentinelles voulaient tirer sur nous, et nous ne pouvions répondre. Les gardiens mêmes durent intervenir pour dire que nous étions tous des Français.

A Paris, à 10 heures du soir, il y avait dix mille personnes, très patriotes, nous attendant pour nous huer. Nous n’arrivons qu’à 2 heures du matin. Les gardiens nous entourent, revolver au poing, et leur chef nous dit une fois de plus : "Vous savez, c’est toujours le même ordre ! "

Nous sommes conduits dans des paniers à salade à la Santé et nous passons en pleine nuit au service d’anthropométrie.

Notre camarade Broutchoux, amené seul dans une cellule, est lâchement frappé par deux brutes. Malgré son fort tempérament, il pleurait comme un enfant. C’était pour un article paru dans le dernier numéro de L’Action syndicale : "Plutôt l’insurrection que la guerre".

Pendant un mois, nous restâmes enfermés trois par cellule, avec une promenade au préau de quinze minutes par jour.

Nous fûmes libérés fin septembre. Broutchoux avait écrit au commandant de place pour aller rejoindre son corps et sortit dix jours avant nous. Il alla trouver les membres de la CGT et quelques journalistes pour crier l’arbitraire de notre arrestation.

C’est vraiment beau la République avec ses persécutions et ses infamies ! Et l’on s’indigne contre l’Allemagne ! Pour ma part, j’ai plus souffert pendant deux mois en France que vingt mois en Allemagne.

Pour la forme, nous avons fait notre instruction militaire à la Santé, sous la direction d’un lieutenant et d’un capitaine. Ce dernier disait un jour à un militant lillois :

— Voyons, vous êtes un ouvrier d’une vie exemplaire ; il y a de bons renseignements sur votre conduite, mais vous êtes aussi anarchiste et antimilitariste. Eh bien, que feriez-vous en cas de mobilisation et de guerre ?

Notre camarade répondit :

— Mon capitaine, admettez que j’habite une maisonnette avec jardin et poulailler. Un particulier veut me prendre poules ou légumes ; s’il m’attaque avec un bâton, je saisirai aussi un gourdin ; de même, je prendrai un fusil ou un revolver s’il a ces armes. C’est à peu près le cas de la Belgique envahie.

Le capitaine le complimenta.

A la sortie de la prison, nous avons été très bien reçus à la CGT. Marie, de l’Union des Syndicats, nous aida ensuite à obtenir notre feuille de rapatriement.

Je n’ai eu que six jours de liberté depuis la guerre. Le temps de rentrer et de retirer de l’hôpital ma compagne, qui était tombée malade à la suite de mon arrestation. Nous ne nous quittions jamais et je voulus la faire revenir chez elle pour qu’elle y fût mieux soignée. Malheureusement, j’ai appris, au Lazaret de Hameln, qu’elle était décédée.

X.

* * *

N. d. R. — Nous donnons cette lettre, bien que nous ne connaissions point le camarade qui nous l’envoie. Elle lève une partie du voile qui couvre les événements qui se sont produits au moment de la mobilisation.

Nous aurions été plus heureux d’apprendre que Broutchoux était resté en prison de préférence à la honte d’être soldat. Mais à ce moment-là, le bouleversement moral a été tout aussi grand que le bouleversement matériel, et nous n’entendons blâmer qui que ce soit.

Toutefois, nous n’ajouterons pas nos compliments à ceux du capitaine pour la sotte réponse du camarade lillois, raisonnant comme si chacun possédait sa maisonnette avec jardin et poulailler, alors que nous en sommes si loin. Le jour où cela sera, la guerre ne sera plus.




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