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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contre la révolution
Le Réveil communiste-anarchiste N°441 – 5 Août 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 1er janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Les dirigeants professionnels du prolétariat paraissent très contents d’eux-mêmes ; ce qui a été fait hier était bien exactement ce qu’il fallait faire et demain il ne restera qu’à continuer à faire de même.

Que diable ! Des résultats n’ont-ils pas été obtenus ? Après une trentaine d’années la durée légale de la journée de travail a diminué d’une heure et les salaires ont augmenté. Donc, gain certain, qui pourra s’accroître indéfiniment.

Ne demandez point si la diminution de quelques heures n’a correspondu qu’à l’intensification du travail et si les salaires n’ont augmenté qu’en proportion moindre du coût de la vie. Ne recherchez pas non plus si en tenant compte de l’augmentation extraordinaire de la richesse, le travailleur n’est pas aujourd’hui plus volé qu’il ne l’a jamais été. Ne posez pas non plus la question, à savoir si le jardinage très conseillé au monde ouvrier et se généralisant de plus en plus, ne représente pas sous une forme indirecte le retour aux anciens horaires de onze et douze heures de besogne quotidienne. Non, dites-vous simplement qu’il ne reste qu’à continuer comme par le passé.

* * *

D’aucuns commençaient à reparler de révolution. Allons donc ! A quoi pourrait-elle bien servir ? Nous avons une méthode sûre, celle qui nous a conduits à la boucherie actuelle. Que peut-on demander de mieux ?

La Révolution ? Ah ! n’y songeons plus, et n’en parlons jamais ! Le prolétariat pourrait se faire des illusions dangereuses. A vrai dire, nous n’arrivons pas à en concevoir de pire que celle qui l’a conduit à la guerre : l’illusion d’une évolution désormais pacifique, sans soubresauts, sans heurts, sans violences, alors que la loi qui dominait le monde entier était celle de la concurrence la plus âpre. Mais le désastre actuel ne paraît pas encore le plus grand mal concevable à certains dirigeants socialistes : ce qu’ils craignent par dessus tout, c’est que le monde du travail puisse avoir confiance en lui-même.

Ecoutez ceci :

La révolution éclatera-t-elle après la guerre ? C’est une question qui se pose très souvent et même les gouvernements des pays en guerre n’osent pas, dit-on, conclure de paix par crainte de révolution. Il est évident qu’il faut s’attendre, dans certains pays, à voir des troubles sérieux se produire ; même allant jusqu’à la révolution. S’il y a émeute, s’il y a révolution, ce sera pour renverser un roi, un gouvernement, un dictateur ; mais le régime actuel résistera longtemps encore à toutes les attaques. Je veux dire que la guerre n’amènera pas la révolution sociale, celle qui mettra entre les mains de la classe ouvrière les moyens de production. Non, nous n’en sommes pas là et le prolétariat doit regarder en face l’avenir, en ayant une connaissance précise de la lutte qu’il a à soutenir.

Sans doute que la guerre amènera de profondes modifications dans la vie même des peuples ; modifications dont on ne peut prévoir la portée. Toutefois, elles ne serviront qu’à marquer une nouvelle distance entre les classes, mais rien de plus.

"Le régime actuel résistera longtemps encore à toutes les attaques." Qu’en conclure sinon qu’il faut continuer surtout à s’y adapter ? Certes, si la révolution est dirigée par des politiciens, elle ne nous donnera que des changements politiques ; mais pourquoi la masse s’interdirait-elle de procéder à de grandes expropriations économiques : sol, sous-sol, outillage, matières premières, etc. ? Leur urgente nécessité serait-elle donc si difficile à saisir, qu’il faille désespérer sans autre de la voir comprise, même par les ouvriers "conscients et organisés" ?

Mais voici d’autres arguments antirévolutionnaires :

C’est une période intéressante qui va se parachever : celle du collectivisme de la société capitaliste.

Cette puissance possède tous les rouages de la vie sociale et, du même coup, de celle des individus.

Contre cette visible et anonyme puissance financière il n’y a pas de révolution qui puisse se faire, parce qu’elle-même constitue, non pas un régime politique, que l’on renverse, mais une vie sociale, dont tous les individus constituent la trame. Il y a trop d’individus qui vivent de ce régime ; trop qui espèrent en lui ; trop de monde croit encore à la force individuelle qui élève et enrichit. Il suffit, pour comprendre cela, de constater que les 8 à 10 millions de prolétaires organisés représentent dans le monde une bien petite minorité dans les centaines de millions qui constituent des forces prêtes à servir le capitalisme et non le prolétariat.

Pourquoi la vie sociale ne pourrait-elle être changée, si telle est la volonté d’une forte minorité agissante, qui à un moment donné se trouve avoir la sympathie des masses ? Des "rouages" humains diffèrent tout de mêmes des rouages mécaniques proprement dits et pour grande que soit la veulerie ambiante, il s’est produit et se produiront encore des révoltes. Admirons ce raisonnement socialiste pour lequel le patronat possède l’ouvrier au même titre que la machine, et pas moins que celle-ci, celui-là est à la merci du maître.

Quant aux individus qui vivent du régime capitaliste, il y en aura toujours en bon nombre. Et en quoi espérer sinon en ce régime, puisque l’espoir révolutionnaire est à écarter ?

Voyons la conclusion :

Si la guerre conduit le régime capitaliste à son apogée, c’est-à-dire à son collectivisme à lui, c’est la plus grande étape qu’il pouvait parcourir et, par conséquent, le rapprochera de la forme qui permettra au prolétariat de le pénétrer plus profondément.

Mais, pour cela, une révolution ne servirait à rien. Il faut que le prolétariat accomplisse sa tâche au préalable, en touchant par son organisation, lui aussi, à l’apogée de sa force. Il doit donc, par son action syndicale, coopérative et politique, se préparer à être la force dominante dans la production, dans le commerce et dans l’organisation politique de la société. Avant de posséder cette force-là, il n’y aura pas de révolution capable de modifier la situation du prolétariat.

Nous avons ici, tout d’abord, "le sophisme antivolitif, demi-chrétien, demi-musulman, qui faisant germer le socialisme en tout et partout de la richesse capitaliste, nous attache et lie au capitalisme, comme le fils au père dont il attend l’héritage. Et cela nous a donné toute la panacée et toutes les joies du réformisme, du possibilisme, du collaborationnisme, etc." C’est au quotidien socialiste l’Avanti ! que nous empruntons cet aveu.

Avant le collectivisme socialiste, nous avons donc à attendre le "collectivisme capitaliste". Tant pis si ce dernier exige encore quelques autres boucheries. Nous devons les accepter à l’avance, car "une révolution ne servirait à rien". En attendant, le prolétariat, lui, doit chercher à atteindre "l’apogée de sa force" par ces mêmes moyens qui l’ont laissé impuissant, jusqu’à paraître inexistant, nul, en face de l’événement le plus effroyable de toute l’histoire.

Les sages citations que nous venons de reproduire sont de M. Grospierre, permanent syndical et élu socialiste, qui ne voit pas que sa puissante organisation, à moins de savoir à l’occasion devenir révolutionnaire — oui, révolutionnaire ! – pourrait être anéantie, comme elle l’est actuellement par la violence des Etats. Car, enfin, tout droit n’existe que par la force de le faire respecter.

Nous le répétons. Pour demain, comme pour hier, écarter le recours à la révolution, veut dire se soumettre à l’avance à toute guerre qu’il plaira au capitalisme de déchaîner.
Etrange socialisme à la vérité que celui-là ! Mais M. Grospierre et consorts invoquent aussi des arguments historiques pour rejeter la révolution, et nous aurons à les examiner prochainement.




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