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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Introduction à la lettre à Safarov
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Il y avait à Paris avant la guerre des émigrés russes appartenant aux différents courants politiques ; les bolcheviks en particulier y avaient leur centre pour les sections en dehors de la Russie, le Bureau des Organisations à l’Etranger. L’éclatement de la guerre eut des effets désastreux sur ces émigrés, dont nombre succombèrent à la pression chauvine, non seulement parmi les Mencheviks mais aussi parmi les Bolcheviks dont les liens avec Lénine et autres dirigeants avaient été rompus par la guerre.

Certains, anarchistes, menchéviks bolcheviks et socialistes révolutionnaires, s‘enrôlèrent dans l’armée française comme volontaires d’un "régiment républicain" ; ils furent salués par le dirigeant menchévik Plekhanov qui vint leur faire un discours d’encouragement le jour de leur départ.

Selon Aline, le contact avec l’organisation bolchevique constituée en Suisse après l’arrivée de Lénine et autres ne fut établi qu’en octobre-novembre et le premier texte de Lénine, contre le ralliement à la guerre, ne fut reçu qu’en hiver 1914. Dans la période qui suivit les militants bolcheviks militèrent dans le Parti Socialiste français pour essayer d’y défendre leurs positions dans les discussions et à travers des traductions d’articles du Sotsial Demokrat. Selon le rapport d’une de ces militantes (Hopner), les résultats de cette action étaient "microscopiques".

Dans les premiers jours de 1916, l’organisation bolchevique envoya à Paris pour trois mois Inessa Armand (née à Paris, elle parlait français), pour prendre contact avec les éléments internationalistes dans le mouvement ouvrier et de diffuser les positions de la gauche de Zimmerwald. Elle entra en relation avec le secrétaire de la Jeunesse syndicaliste qui se rapprochait des positions de la gauche ; il l’introduisit au Comité d’action international (fondé en décembre 1915) dont Merrheim était le responsable. Voici quelques extraits de ses compte rendus d’activité dans des lettres envoyées en Suisse :

(…) J’ai réussi à voir un nombre considérable de gens (…). Au cours des deniers 2 ou 3 jours je n’ai rien fait que d’aller d’un rendez-vous à un autre (…). A propos j’ai vu N. V. [Sapozhkov] (…) ; il a été blessé à la jambe et il boîte encore ; il a l’air très maigre, pâle et fatigué, mais il essaye de garder le moral. Il m’a dit beaucoup de choses intéressantes (…). N.V. partage entièrement le point de vue de l’Organe Central. Je vous envoie sa note pour le journal. Il serait possible de mener une propagande dans l’armée à une échelle assez importante, de distribuer des tracts et ainsi de suite. Si vous pensez que c’est souhaitable, peut-être la Gauche pourrait-elle donner son propre nom. C’est sans aucun doute une affaire risquée et elle devrait être menée simultanément dans l’armée allemande (…) ».
Je pense qu’en agissant par en haut, c’est-à-dire à travers le comité de Merrheim, il est difficile qu’on puisse aboutir rapidement à quelque chose. Par conséquent nous participerons régulièrement aux réunions du comité et nous y ferons tout ce que nous pourrons ; mais il est impératif de chercher d’autres canaux, d’essayer d’agir par en bas. [début janvier 1916]

L’activité d’Armand et des militants bolcheviks russes se développa en direction des Jeunesses socialistes de Paris, dont un petit groupe se rallia aux positions de la gauche de Zimmerwald . Une section du syndicat parisien des mécaniciens vota une résolution d’adhésion à la gauche zimmerwaldienne rédigée par Armand, des contacts se nouèrent avec des groupes d’opposition du syndicat des Tailleurs (qui comprenait nombre de travailleurs immigrés), des Terrassiers, des Chauffeurs, etc. Des contacts furent aussi pris avec des soldats russes et français, permettant de diffuser des publications illégales dans l’Armée française.

Le Comité d’action était en train de fusionner avec le Comité de la minorité socialiste pour former le Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CRRI), et Armand participa aux réunions qui allaient déboucher sur la constitution du CRRI. Le manifeste de ce futur comité fut l’occasion de chaudes discussions. Un premier projet présenté par Bourderon affirmait que les militants du CRRI "ne s’adresseraient pas aux soldats pour ne pas affaiblir leur courage". Ce passage rencontra l’indignation de nombreux participants et il fut retiré. Un autre passage affirmait que "le Comité existerait jusqu’au moment où la majorité du parti et du Bureau International reprendront les relations internationale". Âprement discuté par Loriot entre autres, il fut notamment défendu par Saumoneau parce qu’il "prouve que le Comité d’action n’a pas l’intention de briser l’unité du parti". Cette intervention entraîna la protestation de Loriot et Merrheim ; celui-ci déclara : "on fait de la scission un épouvantail ; mais il s’agit de faire son devoir sans craindre la scission" ; de toute façon une scission serait éventuellement faite par "ceux qui reviendront du front" et lui-même n’hésiterait pas, à certaines conditions.

Mais cette position de Merrheim ne fut que momentanée comme le montre la lettre suivante d’Inessa Armand :

Chers amis, je ne vous envoie que quelques mots car je suis très occupée. Depuis ma dernière lettre il y a eu 2 réunions du Comité d’Action. L’appel (qui affirme que la minorité du parti français est d’accord avec la "minorité" du parti allemand plutôt qu’avec la "majorité", qui parle de la restauration de l’Internationale) a été discuté à l’une de ces réunions. Le projet de Trotsky a été rejeté et remplacé par celui de Merrhein qui ne parle pas de la restauration mais dit simplement que "l’Internationale doit être basée sur la lutte de classe, la lutte contre l’impérialisme et pour la paix. C’est l’Internationale que nous rejoindrons". Puis il dit qu’une Internationale qui ne reposerait pas sur ces bases serait une tromperie pour le prolétariat.
J’ai proposé quelques amendements – sur la lutte contre le chauvinisme (on m’a dit que ce serait ajouté à la fin de l’appel), sur le fait que l’Internationale lutte contre l’impérialisme (cela a été adopté) ; et finalement j’ai déclaré que j’étais opposée à la phrase suivante : “C’est l’Internationale que nous rejoindrons” et j’ai proposé de mettre à la place : "Nous devons reconstruire l’Internationale sur cette base, etc.". A cause de ce mot "reconstruire" Merrheim et Bourderon me sont tombés dessus. Merrheim me dit que nous étions des Guesdistes (ancienne manière), que notre raisonnement était détaché de la vie, qu’en France les socialistes ne voulaient même pas entendre parler d’une scission, et ainsi de suite. J’ai répondu qu’un Guesdiste de la vielle époque n’était pas si mal, qu’à l’heure actuelle notre tactique était vitale et liée à la vie car il n’était possible de gagner les forces prolétariennes qu’en distinguant ouvertement et clairement son point de vue de celui des chauvins ; que la trahison des chefs a provoqué la méfiance et la dégoût ; que beaucoup d’ouvriers d’usine qui ont lu nos tracts ont dit "tout cela est bien joli, mais aujourd’hui il n’y a plus de socialistes" ; nous devons apporter aux masses la bonne nouvelle qu’il y a encore des socialistes et nous ne pouvons le faire qu’après avoir complètement rompu avec les chauvins. (Première quinzaine de janvier 1916) [1]

Le militant bolchevik Safarov (futur dirigeant révolutionnaire en Russie) qui travaillait comme docker à Saint Nazaire réussit à regrouper quelques travailleurs sur les positions de la gauche de Zimmerwald. Ils intervinrent dans une réunion syndicale des métallurgistes consacrée à des questions de salaire et de travail, pour parler de la conférence de Zimmerwald :

Notre intervention fut un coup de tonnerre sous un ciel serein, et nous en profitâmes pour entraîner la base contre les chefs. (…) Après un grand moment de trouble, le président se reprit et déclara la réunion terminée en vertu de la loi qui interdisait aux syndiqués de discuter sur la guerre pendant les hostilités ». Après le départ des chefs syndicaux sous les rires et les sifflets, lecture fut donnée du manifeste de Zimmerwald ; « une réunion des ouvriers les plus conscients fut organisée. On y posa les bases d’un groupe d’internationalistes qui reconnut la commission de Berne comme Comité exécutif de la IIIe Internationale et décida d’entrer directement en contact avec elle. On adopta une salutation de solidarité à la lutte héroïque de la classe ouvrière russe, où l’on relevait son inébranlable position de classe envers la guerre impérialiste, position diamétralement opposée à celle des chefs des partis de l’Europe occidentale qui ont trahi le socialisme. En général les ouvriers d’avant-garde, isolés pour l’instant, ont brisé les chaînes chauvines et conquis l’audience qui les écoute. Ce sont encore des isolés, mais le premier pas est fait.

Un groupe semblable à celui de Saint Nazaire fut constitué à Brest ; Safarov écrit à leur sujet : ils "ont été à une assez bonne école d’éducation anti-militariste (rappelez-vous les manifestations de 1912) [2]. Lorsque la guerre éclata, ils attendaient l’orage salutaire et, chose plus importante encore, ils y étaient prêts. Mais la position de la CGT et du Parti Socialiste, si elle ne les dérouta pas complètement, les contraignit cependant au silence" (Lettres de Safarov aux Oulianov, décembre 1915). Selon des lettres interceptées par la police, Inessa Armand était en liaison avec ce groupe dont elle portait même la responsabilité de la création.

Safarov fut arrêté et expulsé le 25 janvier 1916 ; à sa demande (et celle d’Armand) de tracer une orientation politique pour les militants d’opposition en France Lénine écrivit la lettre ci-dessous, qui fut traduite et publiée en français à Genève dans le but d’être introduite clandestinement en France. Lénine critique la position de la majorité du mouvement Zimmerwald (représenté en France par le CRRI), en particulier l’action de Merrheim et Bourderon, reculant devant la rupture ouverte avec les socialistes chauvins et la préparation du mouvement des masses contre leur propre gouvernement.