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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Restauration ou révolution - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°452 - 13 Janvier 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 23 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Ce que nous avons été bafoués de ne pas comprendre et pratiquer comme tout le monde la Realpolitik ! A vrai dire, elle ne s’appelait pas toujours ainsi, mais ses noms très divers exprimaient toujours une même chose, à savoir qu’il ne faut s’occuper que des réalités immédiates, les servir et s’en servir, s’y adapter sans les discuter, ne pas leur opposer un idéal quel qu’il soit, ou prétendre, agissant même au rebours de celui-ci, qu’elles devaient y amener, se proclamer en somme les fidèles suiveurs des tendances que les faits et la vie de chaque jour ne manquent jamais de déterminer.

Après les socialistes parlementaires, les derniers à nous donner des leçons de réalisme ont été des syndicalistes soi-disant révolutionnaires, rapidement assagis et devenus d’aussi prétentieux que ridicules corporatistes.

Nous formulions quelques objections, nous proposions quelques questions, nous avançons quelques doutes ? Ah ! mes amis, que tout cela était donc niais de notre part ! N’avions-nous pas des yeux pour voir où le grand courant se dirigeait et prétendions-nous, au lieu de suivre la loi de la vie, lui imposer la nôtre ?

La centralisation économique nous choquait ; la toute puissance de l’État nous inquiétait ; l’accroissement incessant des armements nous angoissait ; le manque d’initiative et d’esprit de révolte chez le peuple nous paraissait on ne peut plus dangereux ; l’opportunisme le plus myope au jour le jour ne nous consolait point d’une absence totale d’idées et de convictions ; l’admiration pour l’enrégimentation, la contrainte, la discipline forcée nous déplaisait en raison du mince avantage matériel et du grand dommage moral qui en résultaient. Ah ! que c’étaient bien là des scrupules, des émois et des alarmes d’aigris et d’attardés ! L’arbre nous cachait la forêt ; le sens des faits et des choses nous échappait totalement ; pour tout dire, nous n’étions pas dans le mouvement !

Les positifs et les réalistes sauraient-ils nous dire aujourd’hui en quoi consistait en somme leur mouvement fécond qu’ils aimaient tant opposer à notre immobilité stérile ? Que reste-t-il de leurs puissantes organisations et de leurs résultats tangibles après l’immense catastrophe qui s’est abattue sur le monde entier ?

Ou ils s’excuseront en affirmant n’avoir pu la prévoir, et leur science, prévoyance, sagacité, etc., ne paraîtront plus que grotesque prétention ; ou l’ayant prévue, comment se seront-ils trouvés entièrement désemparés en face de ces faits, auxquels ils déclaraient vouloir uniquement s’inspirer ? Ce n’est pas tout. Leur besogne dans le passé ne s’explique plus. En effet, lorsque le feu va dévorer la maison, il est insensé de s’occuper d’y faire çà et là quelques petites réparations.

Malheureusement — et cela est plus que navrant — les prêcheurs de Realpolitik n’ont encore rien appris de la guerre mondiale elle-même. Ils ne parlent que de reprendre leur petite besogne d’hier, de reconstituer ces bureaux et organisations qu’ils savent parfaitement impuissants, de réclamer ces mêmes mesures législatives dont les exploiteurs et les monopoleurs se jouent si aisément, de conquérir ces hausses de salaires et cette réglementation du travail qui ne parviennent même plus à maintenir le même équilibre de la même misère. C’est qu’il leur est absolument impossible de concevoir une société autre que la société étatiste et capitaliste. A la première réunion de Zimmerwald, il s’était bien trouvé quelques délégués pour avancer timidement que le moment paraissait venu d’envisager un renouvellement de principes, de tactique, d’hommes aussi. Mais il leur fut répondu qu’il fallait viser surtout à maintenir l’union... dans la confusion.

Les état majors des partis et des corporations, composés presque exclusivement de bourgeois ou d’anciens ouvriers embourgeoisés en remplissant des fonctions de bureaucrates et de dirigeants, sont absolument incapables d’acquérir l’âme et la volonté révolutionnaires. Ils demeureront obstinément attachés à la Realpolitik, et n’en pourront être arrachés que par quelque grand mouvement d’opinion et de masses surgissant tout à coup à l’encontre de leurs sages prévisions, toujours en rapport avec ce qui est et négligeant de parti-pris l’éternel devenir. La révolution niée ou ne la faisant consister que dans une invariable besogne d’adaptation, ils se refusent à prévoir ces ruptures d’équilibre qui amènent périodiquement ou les guerres ou les insurrections.

Nous constatons et ne discutons nullement de la bonne foi de ceux que nous critiquons. Il est d’ailleurs très difficile de trouver des hommes plus profondément sceptiques que la presque totalité des membres de la défunte Internationale politicienne et même ouvrière. Les conservateurs peuvent songer, ne serait-ce que par crainte, à la possibilité d’une révolution ; eux, au contraire, l’excluent et arriveront tout au plus à admettre qu’il pourrait y avoir quelques rares explosions de la colère populaire, mais, s’empresseront-ils d’ajouter, sans lendemain. C’est dans les milieux syndicaux et socialistes que nous avons entendu parler avec le plus de raillerie, de méfiance, de mépris, de haine parfois, de la Révolution. Les plus "avancés" vous diront qu’il faut se garder surtout de cette illusion-là.

En disant cela, nous n’entendons nullement arriver à une conclusion désespérante. Au contraire, nous continuons à garder notre confiance profonde quant à l’influence des hommes sur les événements et surtout des événements sur les hommes. La masse possède toujours des trésors d’énergie et d’enthousiasme ; que l’occasion lui soit offerte de les dégager et de grandes réalisations deviennent immédiatement possibles. Mais nous voudrions mettre en garde les travailleurs contre la vaine Realpolitik des syndicats et des partis. Sans les quitter, qu’ils se pénètrent bien de la nécessité d’une action autrement large et élevée, qu’ils ne considèrent pas comme uniquement pratique ce qui se rapporte aux conditions du moment actuel. La vérité la plus haute n’est pas dans le fait éphémère, mais dans son renouvellement et sa transformation ; la pratique la plus réelle ne consiste pas à se conformer à ce qui est, mais à se muer pour ce qui sera.

Il n’est pas inutile de rappeler que ceux qui nous considéraient et nous considèrent encore comme d’incorrigibles rêveurs, toujours en dehors des faits, des intérêts, des réalités, se sont montrés absolument incapables, avec toute leur praticité, et depuis trois ans que la guerre dure, nous ne dirons pas de jouer un rôle bien défini, mais même d’exercer la moindre influence. Ils cherchent bien à revendiquer pour eux le mérite du progrès réalisé un peu partout par l’idée de paix, mais comment ne pas voir que cela est dû surtout aux misères, aux souffrances, aux deuils, au fait aussi que beaucoup qui pensaient devoir seulement assister à la guerre sont maintenant appelés à y participer à leur tour ? Toute action est fatalement suivie d’une réaction, surtout celles qui exigent un maximum d’efforts et de sacrifices pour un résultat absolument nul. Feindre de croire que ce sont les quelques articles pacifistes que la censure a bien voulu laisser passer qui ont surtout déterminé la situation actuelle, est par trop niais.

Cependant, la paix diplomatique n’apportera aucune solution. Ceux qui nous reprochaient d’être en dehors du grand courant des créations et de la vie, n’étaient en réalité que dans celui de la destruction et de la mort. Et le problème se pose à nouveau : Que faire ? Reprendre purement et simplement une besogne dont le néant ne pouvait être mieux démontré, serait, cette fois-ci, trahir, et non plus inconsciemment, la cause même de l’humanité. Comment pouvons-nous considérer le régime d’avant la guerre sinon comme un ancien régime ? Allons nous pratiquement le "restaurer", ou comprendrons-nous la nécessité, au moment où il se trouve le plus ébranlé, de l’achever, pour le remplacer par un régime nouveau ?

Le dilemme d’avant la guerre était : Guerre ou Révolution ; sous peu nous le verrons se modifier ainsi : Restauration ou Révolution. Tout individu, groupe ou parti auquel l’insurrection populaire répugne, ne pourra que contribuer plus ou moins directement à la restauration bourgeoise aussi odieuse et nuisible que celle bourbonienne. Et bien que ne pouvant être que de courte durée, nous voudrions voir tous les hommes de progrès bien décidés à l’empêcher. Il est grand temps d’y songer.




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