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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La paix que nous voulons – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°453 - 27 Janvier 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans le dernier numéro de La libre Fédération, un camarade nous demande, avec un peu d’aigreur, de dire la paix que nous voulons. Je me suis promis de n’engager aucune polémique avec des amis aux côtés desquels nous avons lutté avec plaisir pendant des années et dont nous regrettons sincèrement d’être séparés. En polémiquant on résiste difficilement à la tentation de s’assurer un succès personnel, et pour ce faire on est amené à user de mots amers et d’arguments qui pourront amuser la peu bienveillante galerie, mais qui laissent de profonds ressentiments entre gens qui peuvent se tromper, mais dont la sincérité n’est certainement pas mise en doute par les uns ou les autres. De même que nous ne considérons pas comme acquis à la cause du peuple tous les individus qui, pour des raisons qui leur sont souvent exclusivement personnelles, se posent en adversaires de la guerre, nous sommes persuadés également que ceux qui ne partagent plus — momentanément espérons-le — notre manière de voir à l’égard des gouvernants et de la guerre, ne considèrent pas comme les champions de la justice et du droit toutes les immondes canailles avec lesquelles ils se trouvent bien malgré eux je veux le croire. D’ailleurs les événements actuels dépassent de beaucoup les personnalités et ce n’est pas le moment de se répandre en récriminations, même si l’on se souvient des très nettes déclarations d’avant la guerre, qui n’a pas été une surprise, mais qui était depuis longtemps annoncée par tous ceux qui avaient des yeux pour voir où les rivalités et les ambitions capitalistes nous menaient.

Pensant que nous nous retrouverons un jour pour la vraie lutte d’émancipation humaine avec des hommes sincères que nous croyons dans l’erreur, nous ne voulons rien faire pour accentuer notre division.

Nous nous bornerons donc à relever certaines erreurs d’appréciation et à préciser une fois de plus notre point de vue en face du plus formidable conflit que le monde ait connu.

Disons tout de suite que nous ne sommes pas restés muets en face des crimes commis par la soldatesque prussienne dans le nord de la France et en Belgique. A diverses reprises nous avons qualifié comme il convenait les brigandages impériaux. Nos protestations ont été inaperçues, parce que dans notre naïve horreur du crime, nous avons également stigmatisé l’œuvre accomplie en Pologne et en Galicie par les armées du tsar. C’était une maladresse et même une grave incompréhension des événements. En tuant et en incendiant, les soudards du kaiser voulaient imposer la kultur, tandis qu’en accomplissant les mêmes actes les cosaques préparaient le triomphe de la civilisation ! C’est une nuance que nous ne pouvons saisir et nous nous en excusons.

Nous n’avons jamais dit que le sort des habitants de Belgique et du nord de la France ne nous intéressait pas. Il y a plusieurs mois déjà que nous avons protesté contre les mesures prises à l’égard des populations des régions occupées, tout en traitant de jésuites les plumitifs bourgeois qui feignent de s’indigner, alors qu’ils s’accommodent très bien de l’esclavage perpétuel dans lequel vit le prolétariat de tous les pays. Ils mettent même tout en œuvre pour nous empêcher d’en sortir. Quant à l’invasion de la Belgique, elle ne nous a pas laissé le cœur serein et c’est un peu osé que de citer la phrase d’un loufoque anonyme pour prouver le contraire. Mais venons à la question de la paix.

Notre mémoire est assez bonne et nous n’oublions rien des événements d’août 1914, mais nous pensons-que pour ne pas dire trop de sottises et conserver une certaine netteté de vue à l’heure présente, il faut également songer à la situation d’avant la guerre. A cette époque nous étions tous d’accord — sans avoir consulté l’almanach de Mme de Thèbes — pour déclarer que la guerre était inévitable, si les travailleurs ne se mettaient pas sans retard en travers des projets des financiers cosmopolites, et qui étaient aussi bien de Paris et de Londres, que de Berlin. Depuis une dizaine d’années surtout les groupes d’écumeurs internationaux étaient en compétition au sujet de certains champs d’activité que tous prétendaient leur être exclusivement réservés. Il était visible qu’une fois de plus les travailleurs allaient être expédiés sur les champs de carnages pour vider la querelle de leurs maîtres. En raison de ce danger qui allait sans cesse grandissant, nous avions fait une active propagande antimilitariste, persuadés que la meilleure garantie contre la guerre était la grève des soldats. Ce fut insuffisant, d’autant plus que les chefs politiciens socialistes ne voulaient pas d’une telle propagande qui nuisait à la conquête des places. Ainsi qu’elle était prévue, la catastrophe s’est produite, malgré nous.

Ayant eu malheureusement raison dans le passé, est-il convenable d’abandonner tous les arguments qui nous mettaient en garde, maintenant que le monstrueux conflit est déchaîné ? Nous ne le pensons pas, et malgré notre impuissance, nous continuons à dénoncer dans tous les camps les véritables responsables de la guerre. Nous ne pensons pas que l’Humanité sera libre où sombrera définitivement dans la barbarie suivant que l’un ou l’autre des groupes d’écumeurs triomphent. Nous considérons comme mensongères et hypocrites les déclarations des uns et des autres qui, maintenant l’esclavage chez eux, ne sauraient libérer personne. C’est pour cela que nous ne souhaitons aucune victoire.

On nous dit que la guerre finissant maintenant, ce serait la Serbie annexée à l’Autriche, la Belgique à l’Allemagne, la Pologne à la discrétion des deux empires, et même la Prusse maitressé [sic !] souveraine de l’Autriche et de la Turquie, condamnées ainsi à disparaître. Cela nous parait douteux, mais admettons. La note des alliés au président Wilson donne quelques indications sur leurs conditions de paix. Nous constatons que le sort de la Pologne est laissé au bon plaisir du tsar, puis que l’Autriche-Hongrie et la Turquie doivent disparaître. Il faut croire que Briand et consorts n’ont pas consulté les rédacteurs de La libre Fédération, avant de rédiger leur note. Mais voici qu’après sa communication au monde, le pendeur de toutes les Russies, Nicolas II, montre, par un acte, quelle foi il faut ajouter à ses déclarations. Il vient d’appeler à la direction du gouvernement le prince Galitzine dont le titre principal est celui de massacreur des Polonais. Un de ses collaborateurs s’est signalé comme étrangleur de la Finlande et un deuxième comme l’organisateur des pogroms de juifs. Nous sommes à nouvelle fois justifiés d’être méfiants à l’égard de tous les dirigeants Nous pensons que la paix immédiate, signée par n’importe qui, sera un profit pour l’humanité, parce que l’actuel conflit ne peut en aucun cas être considéré comme devant solutionner les multiples problèmes qui sont posés.

Nous devrons reprendre la lutte pour notre libération et avons ainsi intérêt à ce que les peuples ne soient pas saignés jusqu’à la dernière goutte. Plus que jamais : A bas la guerre et vienne la révolution !




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