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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le châtiment des coupables – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°454 – 10 Février 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Parce que plus formidable et effroyable que tout ce que le monde a connu, cette guerre est sans doute celle pendant laquelle les plus grands mensonges ont été répandus. Pour tromper les peuples et envoyer les millions d’hommes vers les abattoirs patriotiques, il n’y a pas une ficelle sur laquelle les gouvernants des deux camps n’aient tiré.

Pour ceux de Berlin et de Vienne il fallait ordonner le brigandage préventif afin que leurs peuples puissent conserver leur place au soleil, comme si quelque part il s’était trouvé une force capable de confisquer les rayons solaires qui maintiennent la vie sur toute l’étendue de la Germanie ! Avant le 1er août 1914, nous étions loin de nous douter des soins qu’accordaient à leurs sujets les maîtres héréditaires et emplumés de Prusse et d’Autriche. La vérité est que les ambitions des monarques et des politiciens s’accordaient à merveille avec le désir des grands tripoteurs d’avoir de nouveaux territoires à exploiter et de nouvelles dupes à tromper et à voler, sous prétexte de commerce, qui est l’organisation scientifique et légale du vol. Et comme tous les privilégiés en général, et les grands marchands en particulier, ont le secret de confondre leurs intérêts avec ceux du peuple en conservant toujours par devers eux la fonction de caissier, il ne restait plus qu’à trouver la formule magique au nom de laquelle des millions d’hommes seraient jetés dans l’enfer des batailles pour être massacrés ou commettre les crimes auxquels on ne songe pas sans effroi. Et la phrase creuse comme aucune ne l’a jamais été, celle au nom de laquelle on tue, brûle, envoie les gens et les richesses au fond des mers alors que des millions d’humains souffrent de la plus atroce misère, c’est : maintenir notre place au soleil- Quel mensonge et quelle audacieuse spéculation sur la bêtise — hélas trop souvent constatée du peuple. Quoi ! les empereurs, les rois et les barons de la finance convient les ouvriers et les paysans à commettre les pires forfaits et à donner leur vie pour "maintenir leur place au soleil", quelle dérision ! Beaucoup d’ouvriers ne connaissent pas le soleil, ensevelis vivants qu’ils sont dans les mines ou murés dans les fabriques, qu’ils ne quittent le plus souvent que pour aller dans leur taudis. Même les mieux partagés parmi les exploités ne peuvent jouir du soleil que par contrebande que par une volonté énergique qui les appelle vers les bienfaisants rayons. comme la fleur y est elle même attirée.

Quant aux paysans, ils ne connaissent le soleil que par ses brûlures et leur existence de bête de somme est un empêchement majeur à ce qu’ils puissent en éprouver les bienfaits et sa merveilleuse poésie. Et comme les femelles de rois et les catins des banquiers ont dû sourire en lisant cet appel aux paysans, elles qui les considèrent comme des animaux moins intéressants que les singes, puisqu’ils ne savent pas faire la grimace au commandement et qu’ils ne peuvent être cajolés dans les boudoirs.

Assez de grands mots. Les peuples n’ont pas de place au soleil à conserver. Ils en ont une à conquérir, au vrai sens du mot, et cela ne pourra être qu’en chassant les maîtres de l’heure, qu’ils soient couronnés ou non.

Si les hommes d’affaires des empereurs allemand et autrichien ont trouvé la formule menteuse qui tient lieu d’explications plus claires, d’ailleurs difficiles à donner, leurs adversaires ne se sont pas fait faute d’en user de même. Ce furent, au début, les couplets sur la honteuse agression, bien que depuis des années, dans tous les pays, les dirigeants préparaient fiévreusement la guerre et s’acharnaient contre ceux qui pensaient que le militarisme ne devait pas être le dernier cri de la civilisation. La volonté de paix des gouvernants est une imposture et il n’y avait de divergences entre eux qu’en ce qui concernait le moment le plus favorable aux uns ou aux autres pour déchaîner le cataclysme.

L’on nous dit maintenant que de telles horreurs ne doivent pas se renouveler, mais que les boucheries doivent se poursuivre jusqu’à ce que les coupables soient hors d’état de nuire et châtiés.

C’est une habile spéculation sur un naturel besoin de vengeance éprouvé par les innombrables victimes. Ce n’est que cela et pas autre chose. Malgré les ténèbres dont ils sont encore enveloppés, les peuples, en présence de- proportions inouïes qu’a prises le massacre, sentent que quelqu’un est responsable de toutes ces horreurs. C’est trop formidable et scientifique pour être mis sur le compte de la fatalité. D’autre part, tous comprennent qu’à l’exception des fournisseurs aux armées, des grands financiers et de quelques autres pêcheurs en eau trouble, la poursuite de la guerre ne peut qu’accumuler les ruines, d’où un désir très net d’en finir, et cela dans tous les pays, malgré les mensonges intéressés des journalistes prétendant le contraire.

Les hommes de notre époque n’ont, quoiqu’on en dise, pas les âmes nécessaires aux aventuriers du brigandage et ils préfèrent de beaucoup la monotonie de la paix aux émotions de la guerre. Cela est si vrai que personne, parmi ceux qui avaient préparé, puis déchaîné le conflit, n’en veulent prendre la responsabilité.Tous affirment qu’ils n’ont pas d’autre désir que la paix, à tel point qu’ils veulent la prolongation des atrocités jusqu’à ce que soient punis les auteurs des calamités des temps présents, afin qu’elles ne se renouvellent pas.

Tous ceux qui attendent de la guerre la satisfaction de leurs ambitions et l’édification de fortunes colossales ne veulent sa continuation que par amour de la paix. On ne peut être plus cyniquement canaille. Il est vrai que les coupables changent suivant le camp où l’on se trouve, sans jamais cependant prendre une forme personnelle. La solidarité internationale des privilégiés est telle qu’ils ne veulent pas se désigner aux coups des justiciers et n’accusent que des responsabilités anonymes et, par suite, insaisissables. On peut même dire, sans aucune exagération, que la seule internationale qui ait résisté aux événements et soit restée intangible, est celle des exploiteurs, quelle que soit leur catégorie. Des rois aux marchands, tous se sont souvenus de la déclaration de Victor Emmanuel : Nous autres rois, nous sommes monarchistes !

Les monarques et les ministres des deux camps n’ont rien fait et ne veulent rien faire pour affaiblir le principe gouvernemental, sachant bien qu’un affaiblissement de l’autorité dans un pays aurait une répercussion plus ou moins rapide dans les autres. Or, la liberté, c’est bon pour les fins de banquets et... les proclamations de guerre.

En dehors de cela il faut être animé d’un esprit bien subversif pour en parler et surtout vouloir la réaliser.

Quant aux banquiers, leur solidarité est restée complète et, par-dessus les tranchées, ils ont procédé au mutuel sauvetage de leurs intérêts en un touchant accord qui, espérons-le, nous sera conté un jour pour l’édification des masses qui s’égorgeaient et pour ceux qui faisaient leur pâture intellectuelle des ignominies répandues par la grande presse. Après cela, parodieront ils peut-être le roi d’Italie et diront-ils, nous autres, exploités, nous sommes pour la fin de toute exploitation.

Mais, en attendant le jour bienheureux qui verra flotter partout l’étendard de la révolte, constatons que le soi-disant châtiment que les gouvernants des deux camps veulent infliger aux responsables de la guerre, n’est pas autre chose qu’une tragique comédie dont les peuples sont les lamentables acteurs. Les gouvernants ne se châtieront point, mais réserveront toute leur haine et leurs violences pour les travailleurs qui, enfin désabusés, ne voudront plus être des instruments de meurtres et de rapines dans la main des chefs.

Alors que pour eux il y aura toujours des circonstances atténuantes, les maîtres seront sans pitié pour les esclaves las de leur joug.

Toute poursuite de la bataille est une tuerie entre esclaves pour l’unique profit des maîtres des deux camps.

Les coupables seront frappés par les peuples et le plus rude des châtiments, comme le seul efficace, sera la prise de possession de la terre et de tous les moyens de production, par ceux qui sont les uniques artisans de la ruche humaine. Et si les bourdons persistent dans leur inaptitude à toute œuvre qui ne soit point le mal, il faudra que les peuples de France, d’Allemagne et de partout, se coalisent pour s’en débarrasser à jamais, comme des derniers vestiges de la barbarie.




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