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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La civilisation triomphe ! - Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°455 – 24 Février 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Les journaux bourgeois de ces derniers jours ont publié le récit suivant :

Parmi les actions à la baïonnette, il en est qui sont rendues plus dramatiques encore par les circonstances. L’attaque de nuit de la ferme de Suzemont, racontée par M. Baud-Bovy, dans l’Evasion, en témoigne :

"Des nuages ont accru l’épaisseur de la nuit. Nous glissons le long d’une haie. Nous franchissons un mur et nous rampons dans un jardin dont les bordures de buis nous servent de main courante. Nous touchons à la ferme sans l’avoir devinée. Seule une touffeur acide nous signale l’étable. Une atmosphère plus dense, un sol feutré de foin nous apprennent que nous sommes sous un hangar. Une poterne s’y ouvre. Au delà c’est la cour où l’ombre se meut, respire et pue. Le sergent bondit en hurlant : "En avant ! Crevez-les !" Nous nous précipitons, la baïonnette en avant, nous la lançons dans le tas. Il y a là des bruits hideux de chairs déchirées, d’os broyés. On ne pense à rien, on tape, on gueule, un mélange sans nom d’épouvante et de fureur s’empare de l’être entier. L’ennemi, affolé par la soudaineté de cette attaque, ne parvient pas à se ressaisir. C’est un troupeau qui se jette tantôt contre les murs, tantôt contre nos baïonnettes. Tout cela bronche, s’abat, recule devant nous. Nous marchons sur des choses gluantes et qui se tordent dans une affreuse odeur. Et maintenant ceux qui restent, nous les acculons au mur, à travers leurs corps nos baïonnettes rebondissent et grincent sur les moellons, et si elles se brisent nous y allons à coups de crosse. De notre côté, pas un mort."

Les lecteurs qui ont encore des illusions quant à la mission civilisatrice de l’Europe et plus particulièrement des peuples latins, ont dû croire qu’il s’agissait de l’attaque d’une tribu du centre africain par une bande de pillards des mêmes lieux. Hélas ! il n’en est rien. L’exploit cité est bien l’œuvre d’une troupe des "champions de la civilisation" dans la guerre qu’ils soutiennent contre les "barbares". Et le plus effrayant est que cette boucherie dans la nuit est considérée comme un haut fait d’armes par les compatriotes des égorgeurs,si l’on s’en réfère à la publicité qui lui est donnée. C’est un exemple de plus de la triste mentalité formée par le patriotisme et l’éducation étatiste, qui est dans tous les pays également malfaisante. Il est certain que les autres armées en guerre ont à leur actif de semblables massacres et que les sinistres bouchers de la ferme de Suzemont ont de nombreux frères en action. Nous ne voulons donc pas conclure, comme les chauvins ont l’habitude de le faire, à la grande barbarie des uns et à l’héroïsme des autres. Nous voulons plus simplement profiter de ce fait pour faire ressortir la stupidité ou la canaillerie de certaines gens — de plume le plus souvent — qui se répandent en discours ou salissent les colonnes des journaux — dans la mesure où elles peuvent être encore salies — pour essayer de convaincre leurs lecteurs que les habitants des pays adverses sont des sauvages inaptes à toute vraie civilisation. On brode sur ce thème pour duper toujours les malheureux qu’on envoie aux tranchées, en restant soi-même dans son bureau, sans doute parce qu’on estime que ce serait déchoir que d’aller se mesurer avec des "barbares."

Les journaux "neutres" y vont aussi de leurs articles suivant leurs sympathies ou la façon plus spéciale dont ils sont "éclairés"par un service de propagande apte, sinon à la vraie civilisation chère à M. le rédacteur du Genevois auquel nous empruntons ce récit, du moins à fournir les bons documents et arguments.

A notre époque de chemins de fer, de grande circulation et de mélange des peuples, c’est se moquer du monde que de vouloir discuter des aptitudes des uns ou des autres à la vraie civilisation. Nulle part dans l’Europe occidentale on ne trouve des peuples dont la race soit pure.

Tous les peuples sont ce qu’une honteuse exploitation étatiste et capitaliste a fait d’eux des masses sans volonté nette, corvéables à merci et qu’une poignée de bandits envoie au massacre au gré de leurs intérêts, en tapant sur une peau d’âne et en les menaçant des gendarmes.

La vraie civilisation n’a rien de commun avec celle que les uns ou les autres veulent nous faire admirer. Elle ne triomphera pas, n’en déplaise aux gens de guerre, dans les orgies des champs de batailles capitalistes.

Son aube luira le jour où les peuples révoltés briseront leurs chaînes et chasseront leurs maîtres, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, du Nord ou du Sud.

Ce sera la fin de l’ère barbare et le commencement de la civilisation fraternelle.




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