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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La guerre et les philanthropes – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°456 – 10 Mars 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Ayant son origine dans les rivalités des grandes corporations financières et marchandes, puis déchaînée par des gouvernants ambitieux, la guerre, loin d’élever les cœurs et les âmes comme certains se sont trop empressés de nous le dire, a favorisé l’industrie d’une multitude d’aigrefins dans des proportions inconnues jusqu’alors.

Aussitôt la folie guerrière déchaînée, des milliers d’individus sans scrupules ont vu le parti qu’ils pouvaient tirer de la désolation générale. Entraînés par l’exemple des grands banquiers, des "honnêtes" rentiers, des marchands de canons et autres fournisseurs d’importance qui, patriotiquement, raflaient millions sur millions en prêtant, à des taux d’usuriers, le "nerf de la guerre" nécessaire à la patrie en danger, ou en mettant à d’aussi "généreuses" conditions leur puissance commerciale à disposition du pays, d’autres gens, qui furent toujours "en froid" avec le travail, voulurent aussi faire de l’argent à la faveur des meurtres. Ce fut la ruée sauvage, comme les chiens de la meute pour la curée ou comme les pilleurs d’épaves qui, de la côte, guettent à l’horizon le navire désemparé. Et quoi de plus désemparé que notre pauvre humanité, lorsque le télégraphe apporta aux quatre coins du monde la nouvelle que la guerre, la grande guerre européenne — prévue par quelques-uns, mais jugée impossible par la foule insouciante et aveugle à ne pas voir les complots que tramaient les forces mauvaises venait d’éclater.

Selon leurs aptitudes ou les possibilités à la malfaisance, les uns se firent espions, d’autres, en échange d’une somme suffisante, dispensaient de la présence aux combats les sur-patriotes du temps de paix et qui avaient une grande peur des coups. D’autres encore se livrèrent aux activités les plus incroyables, à tout ce que le désarroi général peut faire naître dans l’esprit d’exploiteurs sans scrupules et avides de gains. Il y eut encore de nombreux "secrets du bonheur", recettes infaillibles mises à la portée de tous, des publications émanant de vagues romanciers, profitant de la circonstance pour écouler leurs papiers, où il était question de peaux d’ânes patriotiques et d’étendards déployés. Les prêtres de toutes les religions profitèrent des circonstances inespérées pour faire d’incalculables émissions d’actions sur le paradis, avec un rabais pour les clients qui rendaient leurs âmes en combattant glorieusement pour la plus commerciale et divine des causes. Mais, par-dessus les astucieux, les forbans et les aigrefins, dépassant les plus étranges industriels de la guerre, il y eut les philanthropes qui sévissent à l’heure présente à l’état épidémique.

Après chaque catastrophe, les philanthropes, prolongeant ainsi le cataclysme, sont venus. Ils sont inévitables comme les éboulements après les grandes inondations. Leur action empirique est proportionnelle aux maux qui s’abattent sur le monde. Comme les malheurs actuels sont très grands, leur action néfaste est très grande.

Dès la déclaration de guerre, les philanthropes furent déchaînés ; leurs associations envahirent les colonnes des journaux qui, avec leurs mensonges, publièrent d’émouvants appels à la solidarité, signés par un tas de présidentes et de présidents de syndicats des philanthropes professionnels, qui sont syndiqués au même titre que les fumistes ou les travailleurs du bâtiment. Ils ont des intérêts corporatifs à défendre et madame la présidente Z. ne permettra pas qu’il y ait de confusion entre le groupement qu’elle préside avec tant de distinction et celui qui est sous la direction de madame Machin ou de monsieur W.

Il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. Comme les cœurs généreux sont nombreux, les appels ne furent pas vains et les listes se garnirent. Il n’y a que la répartition des secours qui se fit attendre, car il n’était pas possible de secourir des miséreux, comme cela, sans se préoccuper de savoir si leur détresse était intéressante.

Les pauvres diables ayant ainsi des loisirs, consultèrent les listes des généreux donateurs. Ils virent qu’un tel, qui avait donné 50 francs, réalisait d’appréciables bénéfices en retenant une partie du salaire de ses ouvriers sous prétexte que c’était la guerre ; un autre avait, pour l’identique raison, renvoyé la moitié de son personnel et faisait faire le même travail par la moitié restante, tandis que d’autres supprimaient un plat de la nourriture de leurs employés et retenaient le salaire de leurs cuisinières et femmes de chambre.

Comme les victimes ne se plaignaient pas, de peur d’être plus rudement frappées, les philanthropes avaient l’entier bénéfice de leurs opérations. D’une part les économies réalisées et .de l’autre une publicité excellente à des prix très abordables.

Depuis 1914, l’industrie philanthropique s’est développée. Elle a étendu son activité à des branches nouvelles ; elle est devenue une institution nationale. Bientôt elle donnera lieu à des rivalités d’Etats. Qui sait si nous n’aurons pas une guerre des philanthropes, comme dans l’Ile des Pingoins, où chaque industrie avait sa guerre.

Pour le moment, deux rivales sont en ligne : la Suisse et les Etats-Unis d’Amérique. L’une et l’autre prétendent être "la bonne samaritaine." Nous ne savons encore à qui reviendra la palme, la Suisse n’ayant pas encore déposé son bilan. Pour ce qui est de l’Amérique, un citoyen de ce pays a publié quelques chiffres dans la très bourgeoise Semaine littéraire du 3 février. Nous apprenons que, malgré l’immense battage au sujet de la grande pitié de l’Amérique pour les Européens et plus particulièrement les Belges, les richissimes Américains n’ont donné, pour soulager les infortunes causées par la guerre, que cinquante centimes par mille francs de revenus, produits, dans la plus grande partie, par l’industrie guerrière ou en raison directe des événements qui désolent le vieux monde. Le même auteur déclare qu’à côté d’une richesse qui donne à ses possesseurs des mœurs de cannibales, il y a dans la seule ville de New York 400.000 hommes qui cherchent vainement du travail, que 2 millions de personnes n’ont pas une nourriture suffisante et que, sur ce nombre, 1 million côtoient constamment et de tout près l’abîme d’une mort lente par inanition.

Toujours d’après la même revue, rédigée par les gens du Journal de Genève, — ne l’oublions pas, — il règne au pays des milliardaires un banditisme patronal qui dépasse tout ce qui peut se faire ailleurs. Voici un extrait de l’article en question :

Dans différentes parties du pays et pendant des grèves prolongées pour obtenir des salaires raisonnables et des conditions de vie décentes, toute apparence même de légalité est abandonnée tant par les capitalistes que par les cours de justice. De vastes districts industriels sont livrés à des bandes irresponsables à la solde de particuliers, et enrôlées dans les couches sociales où se recrutent les criminels, par les propriétaires de mines et de moyens de transport. Un grand nombre d’ouvriers, leurs femmes et leurs enfants également souvent, sont chaque année tués ou blessés par ces d’armées corporatives" composées d’apaches et d’hommes armés de fusils. Pendant plusieurs mois, une grande ville industrielle du New-Jersey, tout près de New-York, a été livrée à la brutalité barbare et sans frein de l’armée privée de la grande Oil Company. Cette armée échappait à tout contrôle légal et se moquait de l’opinion publique, cependant que la ville elle-même, et la nation, pour autant qu’elles y faisaient attention, contemplaient, impuissantes et avec indifférence, des scènes de sauvagerie et de meurtre qui auraient fait honte à des geôliers de prisons sibériennes.

Des autorités municipales ont été impudemment mises de côté ou même chassées de la ville. Des hommes, des femmes, des enfants ont été abattus à coups de fusils pendant qu’ils déambulaient tranquillement dans les rues, ou parce qu’on voyait leur tête aux fenêtres de leurs misérables demeures. Leur seul tort était d’avoir cherché à améliorer des conditions intolérables de logement et de travail, et d’avoir réclamé le droit de s’organiser en association.

Pendant deux ans, une lutte invraisemblable d’horreurs s’est poursuivie entre les patrons et les ouvriers mineurs des territoires métallifères du Minnesota septentrional et du Michigan. Les faits qui se sont passés là ont été soigneusement cachés à la nation. La presse américaine, en effet, appartient aux grands trusts et ceux ci ne laissent passer que les informations — ou plutôt les déformations de faits — que ces seigneurs de la haute finance croient compatibles avec leurs intérêts.

Plus loin dans l’Ouest, dans les mines du Colorado, la tragédie industrielle présente le spectacle d’une telle violence, la surveillance du travail se pratique avec une telle brutalité et un tel mépris de toute loi, les mineurs vivent en un danger si constant de mort, dans une telle incertitude de toute condition domestique, dans une telle saleté, que lorsque, une fois, la vérité viendra au jour, ce tableau prendra place parmi les hontes classiques du capitalisme.

Ainsi, les grands philanthropes yankees, qui emplissent les journaux d’articles pour célébrer leur immense amour de l’humanité et de la justice, ne sont que de monstrueux malfaiteurs qui filoutent des milliards au moyen de pratiques commerciales honteuses, et qui établissent leur domination sur des millions de travailleurs par le brigandage organisé avec la complicité de l’Etat et des gens de justice. Si Wilson déclare la guerre à l’Allemagne et range ainsi l’Amérique parmi les champions du droit, l’on nous dira encore que les dirigeants de là-bas n’ont d’autre but que de faire régner la justice et la gentillesse dans le monde !

La restitution de cinquante centimes par mille francs volés n’est qu’une réclame déguisée et un moyen d’étouffer les cris des victimes sous un concert de louanges. Et c’est pour cela que les philanthropes de tous les pays nous sont odieux et que nous les considérons comme une plaie. A part quelques honorables et rares exceptions, anonymes le plus souvent, l’activité des philanthropes est toujours intéressée et n’a rien de noble et de beau.

Quand il ne s’agit pas purement et simplement d’un moyen de vivre aux crochets des gens, comme cela a été trop souvent constaté, l’on fait de la philanthropie pour donner de l’extension à ses affaires, pour agrandir le cercle de ses relations, pour décrocher le ruban d’un ordre quelconque, pour rencontrer des hommes ou des femmes ou pour faire parler de soi.

D’une façon comme de l’autre, la mentalité de ces professionnels de la charité est affreuse, et lorsqu’on a eu l’occasion de les voir de près, on ne peut que souhaiter une rapide transformation de la société, qui, rendant aux travailleurs la terre et les instruments de production, mettra fin à la misère et nous délivrera des philanthropes.




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