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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les Temps Nouveaux – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°457 – 24 Mars 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 17 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Il y a quelques mois, à Vienne, Fritz Adler avait, seul, levé l’étendard de la révolte contre les fauteurs de guerre et les bourreaux de l’Humanité. Les balles tirées par ce généreux justicier eurent un écho, mondial dans le cœur des opprimés. Tous virent, dans ce noble insurgé, l’annonciateur de la tempête qui balayera les forces ténébreuses voilant aux hommes les rives merveilleuses vers lesquelles ils doivent se diriger, puis aborder.

Nous avons salué avec émotion ce révolté qui, héroïquement, donnait sa vie pour qu’enfin règne parmi les hommes la justice et l’égalité, pour que quelques monstrueux bandits assoiffés d’or et ambitieux, ne transforment plus périodiquement les plaines immenses et nourricières en d’effrayants charniers.

Voici qu’aujourd’hui, confirmant nos espoirs, nous vient de la grande et lointaine Russie, le bruit de l’ouragan révolutionnaire et purificateur. Caressé par les premiers rayons du beau soleil printanier, le rouge drapeau de la liberté flotte au vent, à la tête des bataillons insurgés, démolisseurs de bastilles et briseurs de chaînes. Et c’est un heureux présage qu’après un rigoureux et sombre hiver, au moment où le bienfaisant soleil appelle à une vie nouvelle toutes choses dans la nature, soit lancé par le monde le grand cri de liberté. Après des siècles de nuit, de tortures et de mornes désespoirs, voici que luit à l’horizon le grand soleil de la liberté, qui infusera à l’Humanité une sève nouvelle, la faisant sortir des sillons de misère, de douleur et de mort, que de méchants augures prétendaient devoir être éternels. Nous sommes doublement réjouis, parce que l’aube nouvelle se lève au moment où nous songions aux insurgés parisiens du 18 mars 1871 et à l’effondrement de leurs rêves égalitaires, noyés dans le sang par la plus atroce et sauvage des répressions, lors de la tragique semaine de mai.

Oh ! glorieux insurgés, obscurs soldats de la liberté, de tous les âges et de tous les lieux, vos sacrifices et votre héroïsme n’ont pas été vains. La cause pour laquelle vous êtes tombés était éternelle et toujours, malgré l’horreur des répressions, des combattants surgiront dans la nuit pour tenter d’allumer le grand flambeau de la justice et de la liberté. Malgré les prisons, les supplices raffinés, les bûchers, la guillotine ou les fusillades modernes, les opprimés se sont révoltés. Que ce soit les esclaves de l’antiquité, les serfs du moyen âge ou les prolétaires des temps présents, aucune répression, si impitoyable et barbare qu’elle ait été ou qu’elle puisse être n’a été et ne sera capable de barrer la route vers l’émancipation. Toujours des lutteurs nouveaux ont surgi pour continuer l’œuvre des disparus, souvent à l’heure où les privilégiés croyaient en avoir à jamais fini avec les pionniers de la civilisation humaine.

La liberté est une revendication éternelle et le dernier des propagandistes, fût-il mis à mort, qu’elle n’en resterait pas moins l’idée vivante et directrice attendant son heure pour se manifester. Elle est comme un torrent impétueux qu’aucune digue ne saurait arrêter, comme la vague de l’océan que nul ne peut maîtriser.

C’est dans cet esprit que nous accueillons la Révolution russe, car c’est bien une révolution dont la portée est incalculable — et non seulement un changement de ministère, comme l’imprimait en manchette la plus stupide et la moins suisse des feuilles genevoises.

Sans pouvoir prévoir jusqu’où ira la révolution actuellement déchaînée, l’on ne craint point de trop s’avancer en disant qu’elle est une étape importante sur la voie de la libération des hommes et des peuples.

Oh ! nous ne nous faisons pas d’illusions et nous ne croyons pas qu’immédiatement vont disparaître les iniquités dont nous souffrons et dont souffraient à un degré plus élevé encore, les millions d’humains qui peuplent ce qu’on appelait hier l’empire des tsars et qui demain sera, peut-être, la République russe. On peut espérer que les travailleurs russes. du moins la minorité agissante, sauront profiter des expériences douloureuses faites par le prolétariat des pays de l’Europe occidentale et ne pas borner leur action révolutionnaire à une transformation du régime politique, qui serait — nul ne songe à le nier un pas de fait vers la liberté, mais peu de chose en regard de ce qui doit être le but de nos efforts révolutionnaires : la machine à l’ouvrier, la terre au paysan.

Les ouvriers de l’ancien empire moscovite seraient — en dehors de la grande revendication communiste a réaliser — plus que fondés à mettre fin à un régime économique odieux, puisque ce sont eux qui ont fourni le plus grand effort pour culbuter l’organisation politique, ce qui ressort d’une façon très nette des dépêches reçues de là-bas, bien qu’on perçoive les tentatives de la presse bourgeoise de mettre au premier plan des politiciens, peut être bien intentionnés, mais qui n’ont fait qu’attendre les événements. Quel bonheur si, une fois, les travailleurs ne tiraient plus les marrons du feu pour les autres, mais voulaient être les entiers bénéficiaires d’une révolution pour laquelle ils luttaient, depuis des années et ne furent pas avares de leur sang.

Sottement, feignant d’ignorer les horreurs du tzarisme, les quotidiens "républicains" d’ici tentent de montrer la révolution russe comme une réaction populaire contre les menées germanophiles de l’entourage de Nicolas II, dans le but de conclure une paix séparée avec l’Allemagne. Ils parlent d’un événement rapide et inattendu.

Dans leurs appréciations il y a sans doute une part de sincérité, car leur bêtise est très grande. Leur désir de se mettre toujours du côté des maîtres, même les plus odieux, leur fait dire des choses effarantes. Le 11 mars, dans un article éditorial, le Journal de Genève affirmait que tous les Russes, du plus illustre au dernier des paysans, étaient fidèlement rangés derrière le tsar. Or, à ce moment même, de rudes combats se livraient dans les rues de Saint-Pétersbourg pour le jeter bas de son trône. Le directeur du dit journal peut se vanter d’avoir un flair d’artilleur. Malgré sa déconvenue il ne renonce pas à nous chanter les louanges du monarque congédié. Il nous affirme qu’il était bon, doux, généreux et qu’il a "donné" en 1905 une constitution à son pays. De son côté, la Tribune de Genève dit ceci :

Le règne de Nicolas II se termine sur un acte plein de grandeur morale et qui fait le plus grand honneur au souverain et à son patriotisme. Au lieu de songer, comme il aurait pu le faire, à chercher un point d’appui dans l’armée et dans le peuple qui lui est si fermement attaché et de déchaîner la contre-révolution, il renonce de lui-même à la couronne et dépose le pouvoir suprême pour l’honneur de l’armée, le bonheur du peuple russe et l’avenir de la patrie, afin que "la guerre soit menée à tout prix jusqu’à une fin victorieuse." Il tient à faciliter à son peuple " une étroite union et l’organisation de toutes ses forces pour la réalisation rapide de la victoire". Nicolas II, ne voulant pas se séparer de son fils, abdique pour lui-même et pour le tsarévitch et transmet la couronne à son frère, le grand duc Michel, pour qu’il gouverne en "pleine union avec les représentants nationaux siégeant aux institutions législatives". Le tsar recommande la soumission au nouveau tsar.

Une autre dépêche nous annonce d’autre part que le grand-duc Michel aurait décliné la couronne et que le manifeste de Nicolas II remet le pouvoir militaire suprême au grand-duc Nicolas, l’ancien généralissime et vice-roi du Caucase.

La situation devient plus nette et, si le grand-duc Michel se décide à obéir à son frère en acceptant la couronne, on peut espérer que tout rentrerait rapidement dans l’ordre.

Est-ce de la mauvaise foi ou du crétinisme ? Il y a des deux, sans doute. Le tsar est un despote sanguinaire qui a toujours donné des ordres de massacres, mais n’a jamais donné de constitution. Dès son installation sur le trône, ce "loyal et généreux souverain" a supprimé l’autonomie de la Finlande qu’il avait juré de respecter. Dans ce pays et dans toute la Russie il a ordonné des crimes qui justifient mille fois son envoi à la potence. La constitution de 1905 n’a pas été "donnée ", mais lui a été arrachée après que des milliers de travailleurs eurent rougi de leur sang les pavés des villes. La répression ayant réussi à complètement triompher. Nicolas II a supprimé tout ce qu’il avait dû céder en un moment de peur. Il s’est vengé sauvagement. Du 30 octobre 1905 au 30 octobre 1910, c’est-à-dire en cinq ans, le régime institué par le "doux Nicolas" a fait plus de victimes que durant la période qui va de 1826 à 1905, soit 80 années.

Lors de la déclaration de guerre, il y avait 300,000 prisonniers politiques dans les bagnes. Il n’y a pas eu d’amnistie pour ceux-là, mais seulement pour les fonctionnaires prévaricateurs et brigands.

Aujourd’hui Nicolas Il ne quitte pas volontairement le trône. Comme en 1905, il a fallu que les travailleurs livrent bataille contre toutes les forces policières, mais, cette fois, ils furent plus heureux,car les soldats se refusèrent à exécuter les ordres criminels donnés par l’impérial assassin et se joignirent au peuple en révolte. Ayant à choisir entre l’abdication ou la corde, Nicolas signa ce qu’on lui ordonnait de signer. Ces rois sont lâches. Ils ne savent que faire répandre la mort autour d’eux, niais ne savent pas mourir pour ce qu’ils disent être leur juste cause.

Mais que penser de ces journalistes républicains qui nous font le récit de la chute d’un despote couronné avec une telle mauvaise foi. Ils n’ont de républicain que l’étiquette et préfèrent voir les trônes sur des monceaux de cadavres, plutôt que les travailleurs libérés de la servitude.

De tout cœur avec les insurgés de là-bas, nous continuons à semer ici la pensée libératrice. La révolution russe nous montre une fois de plus que ce sont toujours des questions économiques et alimentaires qui font soulever les pavés des rues. La grande foule ne prend jamais froidement les armes pour faire triompher une idée. C’est le manque de pain qui déclenche la révolte. S’il se trouve alors une minorité consciente, active et audacieuse, il y a possibilité d’accomplir de grandes choses en utilisant la force populaire déchaînée pour la réalisation d’un généreux idéal.

Restons avec la foule et ne nous laissons pas surprendre par les événements. Si la guerre se prolonge, une situation économique identique à celle qui a provoqué la révolte en Russie peut se produire dans le reste de l’Europe. Il faut que partout ceux qui veulent instaurer un ordre nouveau soient prêts.

La faillite du capitalisme n’est pas niable. Il a amené la plus formidable catastrophe que le monde ait connue mais est incapable d’en trouver le remède. Il ne s’agit plus d’être ou ne pas être pour la révolution. La révolution vient. Que chacun soit à son poste. A l’horizon. luit l’aube des Temps nouveaux.




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