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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La révolution russe – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°458 – 7 Avril 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Au grand mécontentement de la presse bourgeoise de tous les pays, la révolution russe poursuit son cours dans le sens des revendications ouvrières et paysannes.

Malgré le peu de nouvelles qui parviennent de Russie, il apparaît assez clairement que les opprimés de là-bas n’entendent pas faire une révolution pour le bénéfice exclusif d’une nouvelles catégories de privilégiés. C’est assez d’avoir verser des flots de sang dans une guerre (… manque mot) inévitable par les menées de la (bourgeoisie ?) internationale. Le sang des révoltés qui a rougi le pavé des villes doit être le douloureux et inévitable tribut payé par les hommes pour franchir une nouvelle étape de l’épineuse route du progrès, et non point une sanglante mare où viendront s’abreuver des êtres avides et rapaces, qui rôdent aussi autour des pays en révolution, comme les corbeaux sur les champs de bataille.

Que ce soit dans les luttes internationales, ordonnées par le gouvernement, ou dans les combats que les opprimés ont soutenus pour leur affranchissement, trop souvent le sang répandu l’a été pour le profit d’anciens ou de nouveaux exploiteurs. Actuellement même, des millions de cadavres sont enfouis sans aucune utilité pour l’humanité, simplement pour l’enrichissement de quelques millions d’êtres monstrueux, qui n’ont point honte de se gaver pendant qu’autour d’eux tout est ruine et mort.

Nous sommes en droit d’espérer que le sang des martyrs russes ne sera pas mis en lingots, comme celui des millions de soldats fauchés sur les champs de bataille, et, qu’au contraire, il aura été le moyen indispensable à briser les chaînes de l’esclavage. Nous disons indispensable, parce que jamais aucune parcelle de liberté n’a été conquise sans que le sang des hommes rougisse la terre. Toujours les maîtres et les bénéficiaires des privilèges se sont appuyés sur la force pour dénier aux opprimés le droit à moins de misère et de servitude. Et lorsqu’ils daignaient donner une explication à tant de mauvaise obstination, si ce n’était le : "tel est mon plaisir des rois", les maîtres prétendaient et prétendent encore que l’humanité n’a pas atteint une assez grande sagesse pour se passer d’eux, comme si, pour conduire notre humaine barque, il était nécessaire d’avoir des pilotes pillards et querelleurs.

Jusqu’à la minute précise où un régime s’écroule, il y a des gens pour le défendre moralement et prétendre que, en l’état actuel des hommes et des choses, il est impossible de trouver mieux et que toute tentative de changement serait une marche à l’abîme. Si, malgré des conseils conservateurs plus pressants que désintéressés, des indisciplinés amants de la liberté brisent les cadres vermoulus d’une société mal faite, des individus se précipitent pour en recoller les morceaux et tenter de jouer, par un sauvetage approprié, un nouveau rôle de terre neuve.

La révolution russe n’échappe pas à cette immuable règle. Dès que l’émeute fut maîtresse de la rue et que les insurgés manifestèrent clairement leur intention d’en finir avec un régime, qui n’avait d’autres méthodes et moyens que le vol et le brigandage, des gens s’employèrent à conserver au tzar son trône moyennant la répétition de la comédie constitutionnelle de 1905. La mesure s’étant révélée inopérante en présence de révoltés las d’être dupes et qui voulaient se débarrasser de Nicolas II, les mêmes gens tentèrent de sauver une dynastie chargée de crimes, en proclamant régent un des parents du potentat débarqué et en remettant à un membre de la même famille le commandement de l’armée. La vigilance populaire déjoua ces tentatives de restauration au grand déplaisir de la bourgeoisie mondiale, sans excepter celle dite républicaine. Les feuilles qui, prenant leurs lecteurs pour des imbéciles, avaient annoncé, avec des commentaires de circonstance, l’abdication "volontaire" du tzar, s’indignaient de son arrestation et du projet prêté aux révolutionnaires de proclamer la république en Russie. Certains ex-révolutionnaires, ralliés au régime bourgeois,firent savoir aux insurgés de Petrograd que l’arrestation du tzar était vue d’un mauvais œil, en France. Les gazettes suisses, qui sont celles de la plus vieille démocratie du monde, ne marquent pas moins de prévention à l’égard de la révolution russe, que les feuilles des monarchies les plus conservatrices. Et cette hostilité nettement marquée doit nous inciter à voir dans les événements de Russie autre chose qu’une modification du régime politique. Elle doit nous montrer une fois de plus à quelle opposition acharnée, nous nous heurterons dès que nous voudrons sérieusement modifier les bases de la société par une radicale transformation économique.

Nous sommes également justifiés de n’avoir, dès la première heure de la guerre européenne, pas cru que cette boucherie pouvait être, dans l’esprit des gouvernants, une œuvre de libération. Tous ceux qui se prétendaient les champions du droit, qui noircissaient des pages entières pour nous le dire, souhaitent ouvertement que les ouvriers et les paysans russes ne réalisent pas la justice et la liberté que l’on nous disait être le seul but de la guerre. Le radical Genevois, qui se réclame toujours des grands principes de la révolution française, souhaite la défaite du prolétariat russe.A la simple possibilité d’une république russe, le Journal de Genève est effrayé et il conjure les Russes de se garder d’une aussi dangereuse expérience. Nos dirigeants ne veulent pas faire de prosélytisme, car ils considèrent que tout changement ailleurs peut être dangereux pour eux-mêmes. Nos bourgeois, politiciens et journalistes, sont, me disait un camarade, des républicains honteux, qui cachent leur reste de républicanisme comme une difformité ou une maladie secrète.

Aux Russes qui veulent la terre et la liberté on déclare qu’il ne sont pas prêts pour une aussi grande transformation et qu’ils doivent faire un long apprentissage avant que leurs revendications puissent entrer dans le domaine de la réalité. A nous qui sommes depuis six siècles en république, il est également répondu que nos prétentions sont utopiques. Si nous devions attendre que nos maîtres nous jugent dignes de nous passer de leur onéreux concours, des milliers d’années s’écouleraient encore avant que prenne fin une exploitation, qui ne peut produire que la misère et la guerre. Heureusement que, malgré les nombreux obstacles mis à la réalisation de nos désirs, nous nous passerons de leur consentement.

En poursuivant notre propagande en vue de réaliser une organisation meilleure et plus belle, nous devons aider, selon nos trop faibles moyens, nos frères, les travailleurs russes, à triompher de toutes les forces qui se dressent en face d’eux. Leur tâche est d’autant plus grande que le régime déchu a laissé le pays en proie à une invasion militaire étrangère, et que l’armée envahissante est une force avec laquelle il faut compter, puisque, d’un moment à l’autre, elle peut se transformer en un instrument de restauration. L’histoire nous montre que les maîtres s’entendent très vite, lorsqu’il s’agit de dresser une coalition contre les travailleurs voulant se libérer. Lors de la Commune, en 1871, les gouvernants français n’ont pas craint de conclure un accord avec les "barbares prussiens" pour venir à bout de la résistance des communards.

Nous devons aussi profiter du vent de liberté qui souffle partout, pour convaincre les opprimés que seule la disparition totale de tout l’organisme d’exploitation capitaliste mettra fin à leurs maux. Que cette disparition ne pourra s’effectuer que par suite d’une action directe de toutes les masses productives, se refusant à produire plus longtemps pour le compte des maîtres et prenant en mains la gestion de la production. C’est le moment aussi de faire constater l’impuissance absolue de l’action électorale et de toutes les combinaisons politiques, comme remède à une situation terrible. L’action électorale n’est bonne qu’à faire prendre patience aux exploités en faisant des semblants de réformes, qui ne réforment rien du tout, puisqu’elles laissent substituer la cause du mal dans toute son étendue La preuve la plus flagrante que les mesures législatives sont d’un effet nul est que les maux auxquels elles devraient remédier subsistent encore, et que les politiciens en sont réduits à faire toujours les mêmes promesses. Les quelques améliorations obtenues l’ont été à la suite d’une pression directe exercée par les intéressés, en dehors de l’action législative, par des manifestations et des grèves. Et encore ces améliorations ne peuvent-elles être conservées que par une lutte de tous les instants, le système patronal étant réfractaire à toute rénovation.

Les travailleurs russes avaient compris cela et savaient qu’ils ne se débarrasseraient d’un régime criminel qu’en engageant avec lui une lutte à mort. Après des années de batailles et de rudes assauts, ils ont fini par emporter la place, non sans que beaucoup des leurs aient laissés leur vie dans les combats contre les forces armées au service du pouvoir.

L’histoire des événements du mois de mars, qui commencent à être connus, indique que le "petit père" compta jusqu’à la dernière minute sur la puissance meurtrière des soldats et des policiers. Il fut atterré en apprenant que, les uns après les autres, les régiments casernés à Saint-Pétersbourg arboraient le drapeau rouge de la révolte. Il voulut enlever les soldats du front pour les envoyer reconquérir la capitale. Cela ne fut pas, parce que les généraux commandants en chef s’y opposèrent.

Ainsi, le "doux Nicolas" songeait à organiser un épouvantable massacre de ses sujets, quitte à laisser la voie libre à l’envahisseur.

Les journalistes qui emploient des expressions furibondes envers les travailleurs qui "mettent la défense en danger", par une simple demande d’augmentation de salaire, n’ont pas eu un mot de blâme pour le potentat russe. C’est dans l’ordre. Les crimes des maîtres ne sont pas des crimes, puisqu’ils sont les maîtres. En revanche, même les demandes les plus anodines sont imputées à charge aux miséreux.

Pour mettre fin à de telles iniquités, pour faire de la justice une réalité et non plus un mot vide de sens, pour panser les multiples plaies causées par l’horrible boucherie présente, il n’y a qu’une solution : faire nôtre la volonté des paysans et ouvriers russes d’être les maîtres de la terre et des machines. En propageant de telles idées, employons-nous à créer autour des travailleurs russes une atmosphère de sympathie, ne laissons pas s’accréditer les légendes menteuses répandues par la presse bourgeoise, pour ruiner l’œuvre généreuse entreprise dans la grande Russie.

Nos frères, les exploités russes, qui sont morts en combattant l’empire autocrate et capitaliste, n’étaient point les perfides agents de l’étranger. Ceux qui luttent encore aujourd’hui sont les vaillants champions de l’humanité, et leur triomphe ou leur défaite, hâtera ou reculera notre propre libération.

Vivent donc les révolutionnaires russe s ! A bas tous les ennemis de la liberté, quels que soient les sophismes qui servent à les masquer. Pour les exploités, l’ennemi à combattre avant tout autre est leur maître, celui dont l’oppression est certaine et non point éventuelle. Libres, nous saurons nous dresser contre ceux qui voudraient nous forger de nouveaux fers.




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