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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Propos révolutionnaires
Le Réveil communiste-anarchiste N°459 – 21 Avril 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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La révolution russe nous permet de reprendre à la lumière des faits quelques points que sous avons fort discuté avec nos adversaires et aussi dans nos groupes.

Le manque de conscience.

Tout d’abord, la grande objection qui est constamment faite a notre propagande révolutionnaire, c’est le manque de conscience chez la plupart des opprimés.

— A quoi bon faire une insurrection, qui n’aurait pas de lendemain, avec des inconscients nullement aptes à vivre une vie nouvelle ! Il semblait vraiment que pour manger à sa faim, jouir de quelques libertés, être moins pressuré et opprimé, il fallait un degré tout particulier de conscience. Non pas, entendons-nous bien, que ce soit là tout ce que nous attendons d’une révolution ; mais c’est bien son résultat immédiat, indispensable à une rapide réalisation ultérieure de revendications autrement importantes et toujours plus élevées.

Il est bien certain que le peuple russe n’était pas beaucoup plus "conscient" au commencement de mars 1917 que quelques mois ou années auparavant ; seulement un ensemble de circonstances favorables lui a permis d’agir. Et plus le mouvement dure, plus il y participe directement, et plus sa conscience pourra se former.

Qu’est-ce en somme qu’"être conscient" sinon éprouver le besoin de participer à une grande œuvre dépassant de beaucoup les possibilités individuelles ? Et comment le devenir autrement que par un soulèvement de masses ?

Nous avouons n’avoir jamais admiré beaucoup la "conscience" de tous ceux qui s’adaptent quand même au régime actuel, mais avec plus ou moins de ruse,de tromperie et de profit personnel.

Le manque d’organisation.

Mais il y aurait aussi le manque d’organisation encore plus grave que celui de conscience.

— Une révolution ne peut se faire que par une nouvelle organisation venant remplacer l’ancienne. Tout d’abord donc : Organisons, organisons, organisons ! Nous verrons ensuite.

Il semble bien que s’il y a eu organisation en Russie, elle n’a pu être que rudimentaire. Ce sont surtout des groupes de combat qui auront joué un rôle important au début. Mais nous ne voyons pas la valeur particulière qu’auraient eu des organisations ouvrières, telles que nous les avons sous les yeux en Suisse. Organisation présuppose fonction, et nos bons syndiqués n’en remplissent aucune, sauf celle de contribuables, de payer encore et toujours.

Certes, des ententes sont nécessaires pour aboutir à une révolution et surtout pour la développer. Il faut aussi créer quelque chose de vraiment organique, mais cela est tout différent du groupement mécanique que nous a valu la science particulière de nos permanents.

Et puis, comment se fait-il qu’en Allemagne il ait fallu aux organisations les plus puissantes du monde presque trois ans de sacrifices inouïs, pour qu’une piètre réforme électorale leur soit enfin promise, non accordée ! Et encore cela ne s’est fait qu’en présence d’une révolution dans l’Etat voisin.

Ceux qui nous faisaient et continuent à nous faire la leçon avec toute la morgue "scientifique" qui leur est propre, ne voient-ils ou ne veulent-ils vraiment rien voir ?

Contre ou avec l’armée.

Troisième objection, formidable vraiment celle- là : l’armée.

— Eh oui ! allez donc faire une insurrection contre une armée moderne ! Le temps des barricades et du coup de feu est à jamais passé. Sachons être de notre temps.

Il semble bien qu’on se soit tout de même battu dans les rues de Pétrograd et que...l’armée a fini par se mettre avec le peuple. Cela s’était vu avec les anciennes armées de mercenaires, pourquoi cela n’arriverait-il pas à plus forte raison avec des armées formées par la conscription ? Que diable ! les Cosaques ont passé à la révolution. Qui sait si un jour, même les libres citoyens de la démocratie la plus vieille du monde ne pourront en faire de même ?

Certes, la discipline est terrible, l’homme sous l’uniforme cesse d’être un homme pour devenir une brute, la lâcheté des individus est très grande, etc., etc. Ajoutez à cela tout ce qu’il vous plaira, nous nous garderons bien de vous contredire... mais tout de même, l’armée russe s’est révoltée contre son tzar ! Et l’exemple est souvent contagieux !

Les effets de la misère.

Maintenant, il est bon de se rappeler aussi les discussions interminables sur les effets qui pouvaient résulter d’une misère subitement aggravée, surtout si cette aggravation était due à des menées criminelles percées à jour par la foule.

Comme nous disions qu’en somme tout grand mouvement populaire résulte d’une crise, et que cette crise n’est souvent que la famine même, d’aucuns nous attribuaient presque l’intention de viser à ce que le peuple soit toujours plus affamé. Une douloureuse constatation faite par nous devenait ainsi une méthode réactionnaire dont nous étions les complices sinon les principaux coupables !

Avons-nous besoin de dire que toute propagande autre que celle réclamant toujours plus de pain et de bien être serait absurde, incompréhensible ? Mais, d’autre part, devons-nous employer toute notre activité surtout pour obtenir l’équilibre le plus parfait de la misère ou laisser au contraire que cet équilibre soit rompu ? Nous avons quand même autre chose à faire que de nous prêter à la meilleure organisation possible des privations pour les rendre plus longuement supportables.

Une organisation moins savante des vivres en Allemagne n’aurait elle pu avoir les mêmes conséquences qu’en Russie ? Nous posons la question sans prétendre la résoudre.

Cherchons toujours à rassasier réellement les affamés et non pas à tromper simplement leur faim.

Sans doute, toutes les crises ne sont pas salutaires, pas plus celles de la faim que les autres. Pour qu’il y ait salut, il faut en inspirer la volonté, et c’est là précisément notre rôle.

La dictature du prolétariat.

Autre chose. On sait le peu de sympathie que nous avons toujours manifestée pour l’idée — "scientifique" aussi ! — de dictature du prolétariat.

Nous pensions que tout gouvernement devenant à bref délai par la force même des choses conservateur, le prolétariat devait bien se garder d’y participer, et, faute de pouvoir le supprimer sans autre, exercer sur lui une pression constante qui en fît le serviteur et non le maître du pays. L’organisation révolutionnaire du peuple ne saurait donc rien avoir d’une dictature, en faisant appel aux efforts volontaires de tous pour les coordonner librement avec des buts précis.

C’est ce que nous voyons se passer actuellement à Pétrograd avec le Conseil des Députés ouvriers. Vaste assemblée populaire en contact direct et permanent avec la foule, elle en exprime les besoins et cherche à les réaliser avant même que le gouvernement ait décidé d’y faire droit. C’est là le plus réel des pouvoirs exécutifs, car, au lieu de confier l’application des décisions prises à quelques fonctionnaires ou même à une force armée toujours restreinte, elle fait agir tout le monde et il en résulte une puissance autrement réelle, capable, grande et efficace.

La dictature, se rapportant surtout à l’idée de tyrannie, ne saurait convenir à la pratique et à l’affermissement de la liberté.

Bien entendu, les deux pouvoirs, gouvernemental et populaire, ne pourront subsister longuement ensemble. Et des deux l’une : ou la disparition du gouvernement marquera le triomphe complet de la révolution, ou celle du Conseil ouvrier en annoncera le déclin. Mais même dans ce cas, tout ne sera pas perdu. Un grand pas en avant aura déjà été accompli.

Impossibilité et panacée.

La révolution donc est encore possible et avec des résultats immédiats vraiment grandioses. Les très sages individus qui, dans des articles et brochures de haute logique, s’étaient attachés à en démontrer l’impossibilité, le néant, l’aberration, l’absurdité, le ridicule et autre chose encore, se trouvent n’avoir pas tout prévu. Ils avaient bien examiné tout ce qui était, mais la vie est faite aussi et surtout même de ce qui devient ; elle se résume précisément dans l’éternel devenir.

Espérons qu’ils sauront se consoler de leur déconvenue, à moins qu’ils ne s’essaient à prouver que cette révolution n’est tout de même pas la révolution. Ah ! ces sacrés événements qui nous emportent le plus souvent et se laissent si peu guider par nous !

Pour conclure, nous ne croyons pas devoir répéter que nous ne considérons pas la révolution comme une panacée universelle. Hélas ! même s’il était possible de guérir tous les maux existant, il y a beaucoup à parier que de nouveaux viendraient à se déclarer.

Mais il est si encourageant d’assister à certaines profondes secousses et de voir l’autocratie la plus puissante du monde s’écrouler en quelques jours ! Telles de nos attaques qui paraissent bien vaines aux esprits pondérés, pourraient au contraire venir à bout d’autres colosses aux pieds d’argile !

Gardons tente notre confiance dans l’avenir et œuvrons pour lui inlassablement.




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