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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La révolution russe – Alexandre Ghé
Le Réveil communiste-anarchiste N°459 – 21 Avril 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 23 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Après dix ans de tranquillité relative et apparente, la Russie voit de nouveau éclater la révolution. Pour pouvoir se former une opinion de l’étendue et des conséquences possibles du mouvement, il faut analyser les faits qui l’ont provoqué et la situation politique actuelle du pays.

Il y a une chose certaine : le peuple russe, fatigué et affamé, comme d’ailleurs la plupart des peuples belligérants et neutres, souhaite ardemment la fin de la guerre. Le mouvement révolutionnaire est le résultat de l’indignation universelle soulevée par la guerre et de la crise alimentaire et politique, suite de la guerre.

Pour le moment, le pouvoir est tombé aux mains des libéraux modérés qui, pour arrêter le développement du mouvement révolutionnaire, pour tranquilliser "la rue", ont proclamé à contre-cœur une complète démocratie et promis la convocation d’une Constituante. Mais — la question en est là — le pouvoir restera t-il aux mains des libéraux ? La révolution se contentera-t-elle d’un simple changement de régime ou se lèvera-t-elle aussi contre le nouveau gouvernement et conduira-t-elle à la guerre civil ? Est-ce la fin ou le commencement de la révolution ?

Pour répondre à ces questions, il faut tenir compte des forces principales qui agissent actuellement dans le pays. Il y en a trois : La masse du peuple cherchant tout simplement à mettre fin à la guerre et à obtenir une large réorganisation intérieure. La réaction, représentée par l’ancienne bureaucratie féodale, absolutiste et germanophile visant à une paix séparée avec l’Allemagne. Et comme dernier et important facteur, la bourgeoisie, très modestement libérale, voulant à. tout prix la continuation de la guerre jusqu’à la complète victoire, pour s’assurer la possession de la Galicie, de Constantinople et des Détroits.

Analysons donc ses forces dans leur développement historique pendant les douze ans écoulés depuis la première révolution russe.

La révolution de 1905, qui éclata après la guerre russo-japonaise, fut étouffée par la force. Les éléments réactionnaires s’organisèrent très vite et le règne de la contre-révolution, souligné par des excès d’atrocité dignes du moyen-âge, commença. La réaction trouva son "homme fort" dans la personne du ministre Stolypine, exécuté plus tard à Kiew par l’anarchiste Dimitri Bogroff. Ce fut Stolypine qui, sur les ruines de la révolution, fit le premier coup d’Etat en Russie, connu sous le nom de la "loi du 3 juin". La constitution de 1905 ayant assuré au peuple une représentation plus ou moins large à la Douma d’Empire, représentation peu compatible avec les vues de la réaction, Stolypine changea la loi électorale de telle façon qu’elle assurait au gouvernement une grande majorité contre-révolutionnaire. Par ce fait, la Douma était réduite au rôle d’une simple chancellerie administrative du gouvernement.

Un fait caractéristique, très important pour l’avenir de la Russie, est à retenir. Les libéraux, effrayés en 1905 par le soulèvement populaire, se sont complètement solidarisés avec le coup d’Etat de Stolypine, se jetant ouvertement dans les bras de la réaction, et ont, par l’organe de M. Milioukoff, du haut de la tribune parlementaire, lancé l’anathème au "chiffon rouge", comme ils appelaient la révolution de naguère.

Jusqu’à la guerre tout marchait assez bien pour le bloc gouvernemental, y compris les octobristes et les cadets, représentés par MM. Goutchkoff et Milioukoff, actuellement détenteurs des plus importants portefeuilles dans le nouveau gouvernement constitutionnel. La révolution paraissait entièrement domptée. Le peuple, fatigué par l’effort gigantesque de 1905 et déprimé par la défaite, n’élevait plus la voix. Il devint un sphinx silencieux.

Ce n’est qu’à la veille de la guerre, en juillet 1914, que la révolution eut un nouveau sursaut de vie. Les masses ouvrières de Pétrograd — à cette époque encore Saint-Pétersbourg— proclamèrent la grève, descendirent dans les rues avec des drapeaux rouges et élevèrent des barricades. La capitale devint de nouveau un champ de bataille entre le peuple et le gouvernement. Mais la déclaration de guerre arrêta le développement de ce mouvement. Il faut remarquer, d’ailleurs, que la mobilisation russe ne se poursuivit pas dans un ordre complet : elle fut en maints endroits marquée par des troubles assez importants et graves. Mais la censure n’en laissa rien savoir.

Donc, jusqu’à la guerre le gouvernement et les libéraux marchèrent d’accord sur toutes les questions principales de la politique intérieure et extérieure à poursuivre. La guerre mit fin à cette collaboration harmonique.

La Cour impériale de Russie fut toujours pénétrée de sympathies profondes pour l’Allemagne. Cela s’explique non seulement par des liens de famille, par la parenté très proche qui unit les deux Cours, mais encore plus par leur communauté de tendances dynastiques et politiques.

La camarilla russe, composée de la haute aristocratie féodale et bureaucratique, d’où sortaient toujours tous les gouvernements réactionnaires, est pénétrée des mêmes sentiments. Elle est germanophile par excellence. Elle était, dès le commencement, opposée à la guerre contre l’Allemagne et n’y a consenti qu’à contre-cœur, seulement parce que les engagements envers la France et l’Angleterre lui imposaient impérativement cette ligne de conduite.

La bourgeoisie russe, au contraire, a joyeusement salué la guerre, car celle-ci pouvait lui assurer les conquêtes désirées. Conclusion : les gouvernements russes qui se succédaient ces derniers temps avec une rapidité très significative, ne voulaient pas la défaite de l’Allemagne et, la plupart, tendaient à une paix séparée avec elle. La bourgeoisie voulait la guerre jusqu’au bout, jusqu’à une complète victoire.

Le dernier gouvernement, celui de MM. Golitzin-Protopopoff, avait, semble-t-il, la tâche de réaliser la politique de la Cour. Mais comme la Douma était opposée à ses vues, il fallait passer outre. Se basant sur l’article 87 de la loi du 3 juin, le Tzar avait signé une ordonnance pour que la Douma soit "temporairement" dissoute. Le coup d’Etat d’il y a quelques années, accompli par M. Stolypine avec le consentement de M. Goutchkoff et Milioukoff, se tournait maintenant, dans son application, contre eux.

Les libéraux se rendaient clairement compte de la situation. Une paix séparée avec l’Allemagne compromettrait pour longtemps, sinon pour toujours, leur programme de conquêtes. Il fallait réagir.

Le hasard a voulu qu’à ce moment le mécontentement populaire grandit. Les masses se révoltèrent et l’émeute éclata. Le gouvernement réactionnaire, fidèle à ses traditions, a envoyé des troupes pour "tranquilliser" la rue, mais ces troupes ont fraternisé avec le peuple insurgé.

Dès ce moment la cause de l’ancien régime était perdue. Abandonné par l’armée, il était condamné à mort. C’était un vrai paradoxe historique : la foule soulevée contre la guerre a tué un gouvernement qui se proposait de conclure la paix.

Mais ce paradoxe était, lui aussi, une nécessité historique inévitable : les tendances du peuple et du tzarisme, même au sujet de la paix, étaient inconciliables et avaient une signification intérieure toute différente.

Les libéraux, voyant l’ancien régime s’écrouler, ne pouvaient plus s’appuyer sur la monarchie contre la révolution, comme ils l’avaient fait sous Stolypine. Et ils l’ont lâchée résolument. Mais que devaient ils faire après ? Se solidariser avec la révolution ? C’était impossible, car la révolution demandait la fin de la guerre et eux, ils voulaient à tout prix la continuer pour vaincre. Supprimer la révolution ? Ils le voudraient bien, mais il leur manque pour cela la force matérielle, l’armée s’étant solidarisé avec la rue. Il fallait donc pour sortir du dilemme trouver un compromis qui permettrait d’arrêter la révolution et en même temps de continuer la guerre.

Et ils l’ont trouvé. Ils ont promis au peuple une complète liberté politique, une assemblée constituante, presque une république. Eux, les libéraux-conservateurs les plus modérés et monarchistes du monde, se sont donné des allures presque révolutionnaires. "Nécessité ne connait pas de loi." Et c’était une dure nécessité ! C’était le seul moyen de s’emparer du pouvoir pour endiguer la révolution, en vue d’accomplir un simple coup d’Etat.

Pour le moment, les choses en sont là. Le pouvoir est passé aux mains de libéraux modérés, même très modérés.

La portée politique de cet événement est énorme. Pour la politique intérieure de la Russie, cela signifie un revirement complet : le pouvoir arraché à la bureaucratie féodale passe aux mains de la bourgeoisie industrielle. C’est en tout cas la fin du système prussien, du "Junkertum" russe, la mort du règne de la caste féodale en Russie. A l’extérieur, cet événement signifie sûrement la continuation et même l’intensification de la guerre contre l’Allemagne.

A ce propos, il serait peut-être utile de se demander quelle sera l’attitude du peuple allemand devant ce fait nouveau. En effet, il a été envoyé à la guerre sous prétexte de combattre et anéantir le "tzarisme", la "barbarie" russe. Maintenant ce prétexte n’existe plus. Les empires centraux, avec l’Allemagne à leur tête, représentent l’ancien régime qui combat contre toutes les démocraties, y comprise la russe. Ce fait n’aura-t-il pas une profonde répercussion sur le peuple allemand et ne le forcera-t il pas à imiter le peuple russe en tournant ses armes contre "l’ennemi de l’intérieur" ? Ce n’est pas certain, mais c’est quand même une possibilité logique, qui pourrait amener l’écroulement de la guerre et de tout le système militariste actuel.

Mais revenons à la Russie. La révolution y est-elle virtuellement arrêtée ? Le pouvoir passé aux mains des libéraux pourra t-il y rester ? Voilà les questions qui se posent.

Il n’est pas encore facile, aujourd’hui, de donner une réponse catégorique à ces questions, mais il est toujours utile d’envisager les possibilités qui peuvent découler de la réalité. Et la réalité dans ce cas ne permet pas de croire à la stabilité de la situation actuelle en Russie. J’ai déjà dit comment les libéraux guerriers ont pactisé avec la révolution anti-guerrière sur la base d’un compromis politique intérieur. En se réservant la possibilité de continuer la guerre, ils se sont, en même temps, engagés à la mener à une fin victorieuse et surtout très rapide. De son côté, la révolution n’a pas désarmé, tout au contraire, elle reste armée et organisée. A Petrograd fonctionne, parallèlement avec le gouvernement provisoire libéral, un comité révolutionnaire — le Conseil des Députés ouvriers — qui formule les demandes de la révolution et qui surveille chaque pas du gouvernement provisoire. Virtuellement il y a donc DEUX gouvernements à Petrograd – celui de la révolution et celui de la conservation. Mais un tel état ne peut pas durer éternellement, l’un des deux gouvernements sera forcé de se démettre. Lequel ? Assisterons nous demain au rétablissement de l’"ordre" avec une réaction politique presque inévitable, ou à un nouveau déchaînement des forces révolutionnaires ?

Comme il fallait s’y attendre, le gouvernement provisoire fait tout son possible pour convaincre le peuple de la nécessité de continuer la guerre, pour sauvegarder les libertés acquises par la révolution et gravement menacées par les Allemands. La guerre serait nécessaire en vue de maintenir le nouveau régime. Au fond de leurs âmes impérialistes, les libéraux cachent encore le doux espoir qu’une telle "défense révolutionnaire" leur permettra quand même de s’emparer de Constantinople. "Tout pour la victoire", sans en exclure la tromperie la plus infâme ! — voilà la ligne de conduite des impérialistes russes, représentés par le gouvernement provisoire.

Mais le peuple russe pense tout autrement. Il ne veut point de guerre. Les organisations révolutionnaires travaillent activement les unes pour la paix immédiate, les autres pour le développement de la Révolution, afin de renverser définitivement l’odieux système du servage économique. Et si, pour le moment, nous n’assistons qu’aux frottements continuels entre le gouvernement provisoire et le Conseil des Députés ouvriers, il ne faut pas oublier que nous sommes encore an commencement du mouvement révolutionnaire qui, lui, doit aussi s’organiser pour pouvoir se développer. Il n’est pas du tout exclu que, déjà demain, les forces en présence prennent ouvertement position l’une contre l’autre et que la guerre civile éclate.

Dans ce cas, il faudrait s’attendre à une lutte révolutionnaire comme l’histoire n’en a pas encore enregistré, mais que nous avons toujours prévue et préconisée. Ce serait NOTRE révolution visant au triomphe du socialisme international, au renversement du système d’exploitation capitaliste et à l’avènement de l’anarchie. Le peuple russe en a assez de toutes sortes d’esclavages et s’est levé pour une libération définitive et complète. Il n’y a pas de doute qu’en combattant pour sa propre émancipation, il tachera d’entraîner les autres peuples à suivre son exemple, afin que tous viennent bientôt se ranger sous le drapeau de l’Internationale révolutionnaire.




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