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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’éternelle jeunesse – Discours de Premier Mai
Le Réveil communiste-anarchiste N°461 – 12 Mai 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Chacun de nous éprouve, plus ou moins vivement, le regret de vieillir. On peut même rencontrer chez des enfants le regret de ne pas le rester. C’est que dans leur fuite les années emportent sans cesse avec elles une partie de notre vitalité. Lors même que la maladie ne nous accable point, nous sentons notre puissance d’effort diminuer ; nous constatons ne plus pouvoir nous donner comme autrefois et la jeunesse est toute dans cette joie merveilleuse de se donner, l’exubérance de notre vie même exigeant que nous l’extériorisions, que nous nous dépensions sans compter. Ainsi, la jeunesse véritable ne connaît point de calcul ; elle se croit si riche de ses propres ressources que la spéculation lui paraît aussi odieuse qu’absurde. Lorsque l’individu rentre en lui-même pour établir un bilan avec doit et avoir, c’est qu’il n’est plus à même de puiser dans ce trésor incomparable : la jeunesse.

Nous avons entendu prononcer d’éloquents discours sur les iniquités dont s’accompagne le régime du capitalisme ; mais quelle plus grave accusation pourrions-nous formuler contre lui que celle d’amoindrir, de déprimer, de supprimer parfois même, la jeunesse. C’est empêcher la plus belle fleur d’éclore, de s’épanouir, de réaliser les plus hautes manifestations de l’être et de l’éternel devenir.

Chacun de nous a connu des personnes aux qualités les plus simples, nobles et exquises, qu’une générosité naturelle appelait aux grands dévouements ou dont le génie spontané aurait brillé dans le travail, l’art ou la science, si elles n’avaient pas été condamnées à s’épuiser uniquement pour gagner le pain quotidien, tandis que leurs richesses réelles demeuraient ainsi vaines.

Ceux-là qui nous accusent de former le parti du ventre, alors qu’ils condamnent précisément la plus grande partie de l’humanité à ne dépenser ses forces que pour s’assurer la nourriture, n’ont-ils jamais pensé que la vie morale pourra être d’autant plus grande que les nécessités de la vie matérielle nous absorberont moins ? Et, pourtant, ce sont les mêmes qui — lorsqu’il a été parlé de la journée de huit heures l’ont d’emblée repoussée. Huit heures seulement de travail pour le ventre ! Ah ! non, il en faut au moins dix, voire douze, ne fût-ce que pour avoir davantage raison de nous dénoncer comme le parti du ventre !

Miracle émouvant ! cette foule à laquelle on laisse le moins possible, presque rien, sait encore se donner ; sans elle, pas de grandes choses, de grands événements, de grandes réalisations. Et c’est à elle, toujours, que le monde des privilégiés, des maîtres, des puissants, demande de nouvelles richesses ! Celles-ci, laissées aux déshérités, répandraient le bien-être et le savoir dont s’embellirait, avec la vie de chacun, la vie sociale. Au lieu de cela, elles ne servent qu’à un luxe laid, à un faste odieux.

Que de cœurs et d’esprits n’ont pu s’ouvrir, que de jeunesses ont été sacrifiées, ou à peine écloses, étiolées à jamais par le retour subit d’une saison d’âpre froidure ! Le tableau de la misère et de l’exploitation matérielles nous a été souvent présenté, mais il en est un autre, plus douloureux si possible, celui des meilleurs dons empêchés de se réaliser par une contrainte aussi brutale que stupide ; les offrandes les plus élevées repoussées, les biens les plus précieux dédaignés.

Et, cela, déjà avant ces trois dernières années de destruction et de mort ! Que sont donc tous ces milliards de richesses matérielles anéanties en comparaison des inestimables valeurs d’énergie, de science, de bonté ; de grandeur, perdues dans l’immense tourmente ? Si violente qu’elle ait jamais pu être la malédiction lancée par nous à l’autorité, ne se trouve-t-elle pas justifiée en présence du spectacle de la plus prodigieuse réunion d’hommes et de moyens pour un sacrifice aussi horrible que vain, et quels mots de n’importe quel langage pourraient jamais suffire à flétrir toute l’infamie à laquelle nous assistons, hélas ! impuissants encore ?

O Jeunesse, faite d’espoirs sublimes et d’illusions fécondes, ô Jeunesse, après le suprême sacrifice, la suprême revanche ! N’écoute point tous ceux qui voudraient retenir tes élans, modérer tes aspirations d’égalité et de justice, endiguer tes forces tumultueuses, au nom d’une besogne pratique terre à terre, au nom d’une pitance moins maigre ! L’heure n’est plus aux petites conceptions, aux petits remèdes, aux petites transactions. L’heure est à un renouveau magnifique, à un débordement de toutes les forces de vie fuyant les ombres sinistres de mort, à un épanchement des cœurs et des esprits dans je ne sais quel besoin d’universel amour ! Car la jeunesse est l’amour, l’amour qui oublie soi-même pour n’être pénétré que du bien d’autrui et y trouver sa suprême joie, l’amour qui ne songe à enrichir, à ennoblir le moi que pour en faire un plus grand don, l’amour qui, étant la passion la plus profonde et le lien même qui rattache entre elles les existences dans la succession des temps, nous permet de léguer, d’arracher à la mort le meilleur de notre héritage pour en faire un plus riche héritage encore, dans lequel revivra ce qui, en nous, était digne d’être impérissable.

O Jeunesse, puisse-tu ne jamais écouter le ricanement de l’égoïsme impuissant. Dédaigne les faux sages qui prétendent être revenus à la raison, avoir des notions plus vraies, échapper à toute duperie, simplement parce qu’ils ne veulent plus voir de la vie que le reflet de leur propre image, n’en connaître que leurs déceptions, n’en écouter que leurs vanités blessées. Nous ne demeurons jeunes que dans la mesure où nous savons continuer à nous donner. Un bien n’est tel que si nous pouvons en faire don. Comment, ayant conscience d’avoir en nous quelque chose d’utile, de grand, de beau, songerions-nous à le laisser périr avec notre individualité ? Comment se survivre si ce n’est en renaissant dans d’autres individualités comblées de nos générosités ?

Ainsi que le poète l’a dit :

Au lieu de resserrer son âme,
L’homme immense en étend la trame
Aussi loin que l’humanité,
Et sûr de grandir avec elle
Répand sa vie universelle
Dans l’indivisible unité.

D’aucuns, effrayés par le mal infini qui sévit maintenant dans le monde, ont cru devoir renoncer à de grands rêves d’avenir pour de nouveaux compromis avec le passé. Plus soucieux de replâtrer ce qui reste de l’immense ruine que de s’atteler à la rude besogne d’un monde à refaire, plus subjugués par l’ancienne idéologie bourgeoise qu’épris d’un besoin de véritable renaissance, ils nous invitent à revenir aux réalités, aux faits, autant dire à accepter matériellement les crimes contre lesquels nous avons à nous insurger.

— La guerre est là ! — disent-ils — il ne vous est pas donné de la supprimer, et alors ?

Et, alors, nous nous rappelons qu’elle est inséparable de tout un régime d’autorité et d’exploitation et c’est contre lui et non pas contre tel ou peuple, si égaré soit-il, que nous entendons lutter.

O Jeunesse, voici ton heure, l’heure de ceux qui, n’ayant pas un passé les rappelant en arrière, ne fût-ce que par le souvenir, veulent aller hardiment de l’avant, vers des terres inconnues et des cités nouvelles, loin, bien loin. Le grand vent libérateur s’est levé sur l’immense et mystérieuse Russie ; bientôt, peut-être, son souffle puissant passera sur d’autres pays, soulevant les peuples, les arrachant à l’obéissance des maîtres pour les entraîner dans une marche glorieuse vers la liberté.

O Jeunesse, les grands jours s’annoncent ! Ceux d’entre nous qui ont déjà, hélas ! un passé plus ou moins long derrière eux, mais qui n’en ont pas moins gardé l’espoir profond, la confiance sereine, l’enthousiasme héroïque, se préparent comme toi, ô Jeunesse, à se donner entièrement. Nous avons déserté la lutte pour la mort, mais nous voici prêts au combat pour la vie !

Il n’y a plus de grand rêve qui ne puisse être rêvé. N’avons-nous pas vu de cette humanité, dont nous sommes, se dégager des forces sans nombre, des moyens infinis et des ressources inépuisables ? Tout cela ne saurait tarir parce qu’au lieu de servir l’oeuvre de destruction, il sera voué à l’œuvre de vie.

Gloire à l’Idée ! Elle ne s’exprime d’abord que par des mots, mais quelle puissance ne donne-t-elle pas à notre volonté, quel guide sûr à notre existence ! Et lorsque tout paraît avoir sombré, nous qui la sentons vivre en nous, nous qui savons qu’elle demeure la vérité, malgré notre compréhension forcément imparfaite, malgré notre action parfois erronée, dans l’irrésistible besoin de nous donner à l’Idée et, par elle, à l’Humanité, nous te retrouvons, ô éternelle Jeunesse.

Après les affres et les deuils de la saison la plus terrible que l’histoire ait jamais eu à enregistrer, nous verrons revenir le clair mois de Mai, aux floraisons les plus splendides, aux parfums les plus suaves, aux douceurs les plus intimes ! Mais, auparavant, un rude et énergique labeur nous attend et nous l’accomplirons, non pas pour rebâtir les vieilles institutions écroulées, mais pour dresser au ciel le faîte lumineux de l’édifice de paix et de liberté.

O Jeunesse, toi qui as été si cruellement éprouvée par le carnage le plus hideux et qui a connu les pires horreurs, te voici appelée aux actions les plus nobles, aux destinées les plus hautes ! Que la devise de Danton soit la tienne : "De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !" Et, peut-être, selon le vers de Malherbe :

...les fruits passeront la promesse des fleurs.

Vienne donc la Révolution par laquelle les peuples retrouveront leur jeunesse, la Révolution, ce printemps des sociétés humaines préparant les grandes moissons de tous les trésors de vie, d’art, de science et de liberté !

Vienne donc la Révolution dont l’approche fait battre nos cœurs, gonfle nos poitrines, exalte nos esprits, grandit nos pensées dans l’enivrement d’une vie renouvelée !

Vienne donc la Révolution, soulèvement grandiose des forces de chacun et de tous, épanouissement sacré d’idées, lumière transfigurant les hommes et les choses !

Vienne donc la Révolution par laquelle notre marche cessant d’être oppressée et endolorie, nous nous retrouverons, avec notre âme de vingt ans, sur ta route bénie, pleine de rayons, de parfums, de sons, de chants, de joyeux appels, ô éternelle Jeunesse !

Vienne donc la Révolution, et nous serons tous avec toi, allant vers l’avenir qui se dessine dans le lointain comme une sainte vision — allant vers la Justice à laquelle nous croyons aussi profondément que tu crois à la vie — allant dans un abandon ineffable de notre être comme caressé par le grand Tout – allant avec cet incomparable viatique, qu’il eût semblé folie d’espérer, à savoir que rien n’a été vain ou perdu, que rien n’a sombré ou s’est évanoui, puisque demain est à nous et verra le triomphe, dans un rajeunissement infini, de la nouvelle Humanité !




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