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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La révolution viendra-t-elle ?
Le Réveil communiste-anarchiste N°464 – 23 Juin 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 6 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Voilà la question qu’un nombre toujours plus grand d’individus se pose depuis la brusque chute du tsarisme russe. Le monde pense vaguement que si cette tyrannie, en apparence si formidable, a pu s’effondrer en quelques jours, d’autres pouvoirs pourraient de même disparaître à leur tour.

Pour être demeurés toujours fortement attachés à cette idée de révolution, même aux heures où elle paraissait bien loin des réalisations, nous avons été traités de rêveurs, de mystiques, et parfois d’inconscients et de criminels aussi. Mais comme les sociétés n’ont d’autre moyen de se renouveler, et que chacun sent plus ou moins nettement la nécessité de ce renouvellement après l’immense catastrophe à laquelle nous assistons, l’étude des possibilités révolutionnaires s’impose plus que jamais.

Non pas que, parmi tous les mauvais bergers de la politique, le nombre des ennemis de la révolution ait diminué. Loin de là. Il nous suffira de rappeler qu’à Zimmerwald même, ceux qui proposèrent d’adopter une tactique révolutionnaire se virent rabroués de la belle façon. L’unité avant tout, avec les Sudekum et les Scheidemann, agents diplomatiques de leur empereur ! Et pour cela il fallait s’en tenir à toutes les décisions équivoques des précédents congrès internationaux.

La forme la plus commune de combattre la Révolution, c’est de laisser entrevoir tellement de difficultés à sa réalisation, de poser tellement de conditions à sa réussite, que les meilleures volontés soient découragées en présence des innombrables facteurs nécessaires et dont nous manquons encore.

C’est ainsi que beaucoup affirment très doctement qu’il est inutile de tenter quoi que ce soit avant que la nouvelle organisation économique devant remplacer l’ancienne soit totalement ou tout au moins bien près d’être achevée. Et il semblerait presque à les entendre qu’en plein régime féodal la bourgeoisie aurait déjà créé l’industrialisme tel que nous le connaissons, bien que la Révolution française se soit faite surtout par l’expropriation terrienne. Or, il y avait bien quelques industries avant 1789, mais il est hors de doute que l’industrialisme capitaliste n’a pu naître qu’une fois le féodalisme frappé à mort. Et il en sera de même pour la production communiste proprement dite ; elle ne pourra commencer qu’une fois délivrés des privilèges à l’infini de la haute finance.

La révolution demande déjà, à la petite minorité que nous sommes encore, une besogne de préparation morale et matérielle assez importante, pour ne pas vouloir compliquer le problème à dessein.

Le capitalisme a groupé lui-même les travailleurs en petites et grandes communautés. Il s’agit de pénétrer celles-ci de l’idée que l’outillage ainsi que les matières premières employés journellement à la production doivent être revendiqués comme propriété de tous. Nous aurons sans doute à transformer toute l’organisation actuelle, mais la révolution ne pourra tout d’abord que la reprendre et s’en servir pour le compte de tous — toute exploitation ou spéculation privée venant à cesser. Il faut donc que chaque salarié se dise que si "l’esclavage est le travail pour le compte des autres", il ne doit plus consentir à peiner pour un patron ou un groupe quelconque d’actionnaires. C’est là que nous voyons la base de la révolution à venir.

Essayer d’ores et déjà de petites entreprises pour les opposer au capitalisme, alors qu’elles doivent en subir toutes les conditions et lui demander la plus grande partie sinon tous leurs moyens, c’est à n’en pas douter faire œuvre de dupes, sans compter que la mentalité communiste ne pourra se former que par une large application du communisme même.

La propagande à faire partout où des ouvriers se trouvent réunis pour travailler ensemble, c’est donc de les amener à concevoir que la production pourra bientôt être gérée par des collectivités de producteurs associées entr’elles, afin de pourvoir à tous les besoins de la vie. Ces collectivités, le capitalisme lui-même les a déjà plus ou moins bien formées. Elles auront à subir des transformations multiples, mais même avec leur fonctionnement actuel inchangé, il y aura un grand pas de fait, si, la dépendance d’employé à employeur venant à cesser, il ne restera plus que des associés.

Leverdays avait déjà fait ressortir pour la Commune de 1871 — un petit épisode en comparaison des grands événements auxquels nous pouvons nous attendre pour demain qu’il fallait désormais demander à des moyens d’ordre économique surtout le triomphe des revendications du prolétariat. Et il insistait sur la nécessité de frapper au début la Banque. C’est elle, en effet, qui régente toute l’exploitation bourgeoise, et celle- ci, privée de son concours, se trouve pour ainsi dire paralysée. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter au mois d’août 1914, lorsque la Banque ayant fermé en partie ses guichets, toute la vie économique se trouva presque arrêtée. Nous aurons donc à nous emparer de suite des établissements financiers et à examiner laquelle de leurs fonctions pourrait éventuellement et transitoirement être maintenue.

Il restera encore à pourvoir à l’organisation de la vie communale d’abord, régionale ensuite. Cela ne se fera plus par des individus et des groupements en concurrence entre eux et visant à réaliser avant tout un intérêt particulier, mais à seule fin d’harmoniser des intérêts communs. Et les difficultés à vaincre ne nous paraissent donc pas devoir être nombreuses.

Nous entendons souvent répéter que les hommes sont essentiellement égoïstes et que chacun cherchera toujours à prendre pour lui la meilleure et la plus forte part.

Admettons que quelques individus se servent mieux que d’autres, bien que nous voyons déjà aujourd’hui en maintes occasions les hommes se partager assez équitablement ce qui est mis à la disposition de tous — et qu’il faille bien prévoir qu’à un ordre économique nouveau correspondra par la force des choses une morale nouvelle. Mais là n’est pas la question. La possibilité pour un homme d’en exploiter un autre, c’est-à-dire de le faire travailler pour son compte exclusif, supprimée — les différences dans la consommation et dans la production des individus ne paraîtront et ne seront en réalité que quantités négligeables. Un individu mangerait- il même le double ou le triple d’un autre, qu’est cela en comparaison du fait d’empocher en un seul jour sans rien faire plus qu’un ouvrier ne gagne en une année en peinant sans cesse du matin au soir ?

Nous croyons donc possible dès aujourd’hui un communisme qui, très imparfait à ses débuts, irait en s’améliorant au fur et à mesure des expériences.

La possibilité du communisme agraire apparaît encore plus évidente que celle du communisme industriel. Déjà à présent, en Suisse même, nombre de communes ont des forêts et des pâturages communaux ; pourquoi les terres de labour ne pourraient elles le devenir aussi ?

Ne nous épuisons donc pas en des tentatives qui, faites dans un milieu complètement hostile, ne peuvent qu’échouer ; mais posons au contraire nettement le problème de l’expropriation. La guerre a encore aggravé la situation économique du prolétariat, déjà si précaire même avant 1914, et croire que les soi-disant réformes, naguère déjà inefficaces,vont tout à coup guérir un mal infiniment plus grand, serait une dangereuse illusion.

Les révolutionnaires russes ont parlé d’une paix sans indemnités, mais en réalité tous les peuples ont à s’indemniser des dommages les plus terribles qu’ils aient jamais subi. Et à moins de vouloir se laisser écraser par une dette fabuleuse d’Etat, à moins de reconnaître les fortunes scandaleuses d’ignobles spéculateurs, ramassées dans le sang de millions d’hommes, à moins de se résigner à une vie plus misérable encore que celle d’avant guerre — nous ne pouvons que procéder à cette liquidation sociale que nos aînés de la première Internationale croyaient si proche, il y a déjà un demi-siècle, et en laquelle nous sommes bien plus fondés d’espérer aujourd’hui.

Mais il ne faut pas croire qu’elle se produira d’elle-même. Il est très urgent d’en faire comprendre toute la nécessité, en combattant les réformistes de tout acabit, qui s’obstinent à vouloir demander aux institutions actuelles ce dont elles se sont montrées constamment incapables. Disons-nous bien que le peuple n’aura recours à une insurrection qu’après s’être bien convaincu qu’en dehors d’elle il n’y a point de salut. Et nous devons travailler fermement à lui donner cette conviction, qui découle de toute une douloureuse et longue expérience.

La révolution, en plus de ses ennemis, a aussi des amis qui la desservent, en ne la faisant consister que dans des exercices littéraires ou dans une éducation à longue échéance, sans vouloir en envisager les exigences et les possibilités immédiates. Il y a aussi les esprits timorés, pacifistes, qui trouvent — et nul ne saurait les contredire — que le sang a déjà trop abondamment coulé et repoussent d’emblée toute solution qui pourrait en exiger encore.

Et enfin, il se pourrait que le monde, épuisé par le carnage, se contentât d’une paix, n’importe quelle paix, même d’une paix réactionnaire semblable à celle qui suivit la chute de Napoléon Ier. C’est ainsi que le "jusqu’auboutisme" peut conduire à la plus désastreuse des solutions, celle acceptée lorsque, à bout de forces, toute volonté se trouve abolie.

Nous y reviendrons.




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