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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Paix, révolution et communisme – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°465 – 7 Juillet 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 6 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Ne nous laissons pas égarer. Le problème de la paix est le problème de la révolution. Le problème de la révolution est le problème du communisme.

L’opposition à la guerre n’a eu pendant de longs mois qu’une portée très restreinte à cause de son caractère politique surtout.C’est par l’accroissement du malaise économique que les jusqu’auboutistes se trouvent peu à peu isolés et ne représenteront bientôt plus qu’une infime minorité.

Malgré le grand bruit soulevé autour de Zimmerwald par la réclame très prétentieuse de ses adhérents et la véhémence ridicule avec laquelle une presse ignare l’a dénoncé, il est certain que ses réunions n’ont exercé aucune influence appréciable sur le cours des événements. Les zimmerwaldiens, en effet, se sont tout d’abord préoccupés de la simple reconstitution d’un parti électoral—et il y a bien autre chose à reconstituer ! — et n’ont ensuite envisagé qu’une solution diplomatique du formidable conflit. L’héroïsme devait consister surtout à refuser des crédits dont le vote était assuré d’avance par de fortes majorités dans tous les parlements. L’immense question de la guerre était ainsi ramenée à une grotesque question de tactique parlementaire.

Maintenant, nous avons Stockholm avec une piètre formule toujours politique : "ni indemnités ni annexions". Il semblerait vraiment que la guerre n’a posé aucun problème d’ordre économique.

Les niais qui s’imaginent, parce que la grande presse a tour à tour largement parlé et de Zimmerwald, et de Kienthal, et de Stockholm, que le socialisme montre ainsi sa vitalité et s’impose à ses adversaires mêmes, se trompent on ne peut plus grossièrement. En effet, dans toutes les polémiques, comptes rendus, nouvelles, communiqués parus, il n’a jamais été question, ne fût ce qu’incidemment, de ce qui constitue la raison d’être du socialisme : la socialisation de la propriété.

* * *

Qu’il nous soit permis de faire un retour sur le passé. Nous nous sommes formé peu à peu la conviction que notre propagande antimilitariste d’avant la guerre a eu aussi le grave défaut d’être surtout politique. Nous avions adopté la formule : "ni un sou ni un homme" et préconisé la grève générale, le sabotage de l’armement et l’insurrection. Au point de vue moral et des principes, c’était très bien ; mais au point de vue pratique cela est apparu insuffisant et contradictoire.

Nous devions nous dire qu’à moins d’aboutir à une révolution avant la guerre, celle ci, une fois déchaînée, aurait au début le consentement des masses trompées. D’autre part, comment concilier le sabotage de l’armement avec l’insurrection ? Pour s’insurger, il importe avant tout d’avoir des armes et dès lors nous avions à nous en emparer et nullement à les saboter.

Il eût certes mieux valu se préoccuper surtout de la grave crise économique qui naîtrait de la guerre et des exigences propres à celle-ci. Persister à proclamer uniquement : "ni un sou ni un homme", alors que chaque année les budgets militaires absorbaient de nouveaux milliards et que des classes de quelques centaines de mille hommes se rendaient à la caserne — c’était faire tout de même par trop abstraction de cette réalité, qu’il importe de bien connaître, non pour y adhérer, mais précisément pour mieux la combattre.

Imaginons que tous les politiciens du socialisme, après avoir fait à la tribune parlementaire leur déclaration de loyalisme et de fidélité à la patrie, aient néanmoins ajouté : "Mais lorsque la conscription de tous les hommes deviendra nécessaire, il faudra procéder aussi à celle de toutes les richesses. Ces dernières sont nécessaires pour porter à son plus haut degré la puissance de l’armée et accroître la force de résistance de tous et de chacun en supprimant autant que possible les misères et les privations. La patrie avec toutes ses ressources, également réparties entre tous, deviendra alors réellement un bien commun."

Puisqu’il proclamait le devoir d’être soldat et se résignait ainsi d’avance à la guerre, le socialisme aurait dû réclamer comme seul secours correspondant à un aussi grand mal une immense socialisation. Comment prétendre disposer de la vie de chacun, sans en faire de même avec les propriétés ?

Au lieu de cela, nous avons assisté au spectacle inouï d’hommes qui, au moment où la nation entière a le plus besoin d’être secourue, l’exploitent davantage. Bien plus, condamner cette exploitation a été taxé de trahison envers la patrie ! Il est difficile d’imaginer plus de perversion dans les esprits, et pourtant cela se poursuit toujours sous nos yeux, sans rencontrer de résistance proprement dite.

Alors qu’il n’est pas possible de mettre bas les armes, sans se préoccuper si l’armée adverse en fera de même, afin qu’en cessant de subir le joug de notre militarisme, nous n’ayons pas à en subir un autre, chaque pays pouvait faire indépendamment oeuvre de socialisation. La réclamer, c’était du premier coup arracher le masque aux faux patriotes, ne voyant dans la guerre qu’une affaire particulièrement lucrative.

Il est évident que si de toutes les crises aucune n’a été en somme résolue, c’est qu’il eût fallu s’attaquer à d’anciens privilèges et surtout supprimer tout profit de guerre !

Profit de guerre ! quelle expression révoltante si l’on songe au sacrifice total exigé des masses travailleuses.

Obligés de subir la guerre, nous ne pouvions mieux la combattre qu’en lui appliquant aussi notre principe communiste. Au lieu de crier aux quatre vents le nom de n’importe quelle localité, devenant une sorte de lieu saint d’où les Sauveurs allaient soi-disant se répandre dans le monde entier, combien eût mieux valu diriger tous nos coups contre la propriété et révolter l’obscure conscience populaire à l’idée que les carnages puissent être objet à exercer la plus immonde rapacité. Les profiteurs de sana à la lanterne !

Ainsi à la question : Que faire ? — nous ne pouvons encore et toujours que répondre : Faire du socialisme ! — Il est vrai que rien ne saurait déplaire davantage à la plupart des socialistes ou soi-disant tels, incapables de se former du socialisme une autre conception que celle électorale.

* * *

Il ne suffit pas de répéter inlassablement que la guerre est due au régime capitaliste tout entier et non pas à quelques gouvernants seulement. Une telle affirmation, si elle est sincère, oblige celui qui la fait à ne plus chercher la paix avec mais contre le capitalisme. Toutes les questions soumises aux débats de Stockholm se trouvent ainsi être oiseuses, puisqu’elles sont d’ordre exclusivement politique ou se rapportent à l’économie capitaliste. Les nations ne devenant pacifiques que dans la mesure qu’elles socialisent la propriété, de façon à faire prévaloir l’intérêt public opposé à la guerre contre un intérêt privé y voyant une source extraordinaire d’appropriation il ne sert à rien d’aller prononcer des discours fraternels dans les congrès. Les sociétés pacifistes bourgeoises en ont fait de même et nous les avons méprisées avec raison.

Le Congrès de Bruxelles, en 1891, n’avait-il pas déjà déclaré "que seule la création d’un ordre socialiste mettant fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive ?" Ce serait bien le moment de s’en rappeler autrement que pour faire de nouvelles déclarations aussi vaines que pompeuses.

Conscription des richesses, suppression des dettes d’Etat, socialisation de l’outillage et des matières premières, des habitations et des transports, de la terre et des usines, toute gestion ou exploitation privée devenant publique, voilà ce que réclament aujourd’hui les crises dont nous souffrons, les nécessités mêmes de la guerre et une rapide réalisation de la paix.

C’est là autre chose évidemment que les louches intrigues des Grimm et consorts, les allées et venues, les gestes et les démarches, les discours et les motions de politiciens prétendant une fois de plus diriger des événements qu’ils suivent constamment impuissant.

S’il n’a pas été en notre pouvoir qu’un fait ne soit pas, nous ne saurions tout de même nous borner à protester contre. Il faut donc chercher à y appliquer nos principes,d’autant plus que c’est seulement ainsi que nous pourrons aboutir à sa suppression.

L’action pour parer aux maux résultant de la guerre, conçue comme une action communiste, est en même temps la seule efficace pour la paix et d’un caractère nettement révolutionnaire. Chaque pays peut la mener pour son propre compte, sans nul besoin d’entente internationale préalable. Toute entente, d’ailleurs, ne se manifeste pratiquement que par des actes identiques. Et à moins de proclamer avec la bourgeoisie que le socialisme est une utopie, en quoi pourraient bien consister des actes socialistes sinon en des socialisations ?

Chaque pays étant travaillé par un profond mouvement de transformation de la propriété et du mode de production, nous verrions tous les gouvernements se hâter de conclure la paix. C’est donc là la pression efficace que nous avons à exercer sur eux, sans contredire à notre idéal et en répondant à un profond besoin des sociétés.

Réclamons haut et ferme dans chaque pays le communisme. C’est la voie la plus droite et la plus sûre pour aboutir à la paix ne pouvant naître et s’affermir que par une grande révolution économique.

Rappelons nous ces paroles de Jaurès :

"D’une guerre européenne peut jaillir la Révolution, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer ; mais il en peut sortir aussi pour une longue période des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitude."

Inutile donc de se réunir en congrès. Ou étendre à tous les pays indistinctement la Révolution qui a commencé en Russie, ou subir dans chaque Etat, vainqueur ou vaincu, cette longue période de servitude dont parlait Jaurès.

Que tous les esprits sincères veuillent bien y songer et rompre avec toutes les hésitations, pour se rallier fortement à la Révolution.




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