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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Réveil communiste-anarchiste N°463 – 9 Juin 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 6 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Il y a quelque temps la presse s’est occupée des protestations soulevées par la mise sur pied d’un bataillon de landwehr, alors que toute l’élite de la même contrée était déjà sous les drapeaux. Ces protestations partaient des milieux agricoles, lesquels mettaient en évidence le fait que la direction de l’armée enlevait à la campagne tous les hommes au moment même où, d’autre part, la direction civile recommandait une culture intensive. Mais les chefs militaires ne sont pas disposés à se laisser diminuer les pouvoirs dont ils ont été investis par les quelques députés qui les critiquent tant aujourd’hui. Ils ne pouvaient se soumettre au bon sens et, après avoir juré leurs grands dieux que cette mise sur pied était absolument indispensable pour la défense du pays, ils tournèrent la difficulté en ne convoquant le bataillon que compagnie après compagnie. Celui-ci est loin d’intéresser un millier d’hommes.

Or à la Chaux-de-Fonds, dès le premier jour des manifestations, on y a expédié non la valeur d’un bataillon, mais 5000 (cinq mille) troupiers. S’agissait-il de la défense du pays ? Non. Alors on se demande pourquoi l’étranger n’a pas profité de franchir la frontière, puisque cette dernière se trouvait dégarnie d’un si fort contingent. La morale de l’histoire est toujours la même : le danger extérieur est sans cesse invoqué pour subjuguer les esprits, mais en réalité l’armée n’est à disposition que pour servir contre l’ennemi intérieur : le peuple.

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Les chefs de la coopération sont, à quelques exceptions près, tous des fieffés centralisateurs. En effet, ils appartiennent au parti socialiste et aux organisations ouvrières, où le tout en quelques mains est le programme. Seulement ils sont parfois amenés à faire des aveux qui doivent leur être singulièrement pénibles. Ainsi en ce moment une polémique est en cours au sujet de la révision des statuts de 1’USC, révision dont on a profité pour accentuer davantage encore la tendance centralisatrice. C’est ce qu’une partie souligne, tandis que l’autre, en l’occurrence M. le Dr Schär, répond :

Il est vrai que la centralisation a le désavantage de faire perdre à l’individu sociétaire le sentiment de sa responsabilité, et que la force éducatrice du coopératisme en est réduite...

Il est évident que si la centralisation est désavantageuse dans le domaine coopératiste, elle l’est dans tous les autres. Mais le sentiment individuel de la responsabilité et la force éducatrice n’ont pas grande importance pour les coryphées de la centralisation. Le principal, pour eux, semble être leur propre émancipation. Ce qu’on sait depuis longtemps.

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Si les peuples n’y prennent garde, ils risquent fort de payer tous les frais de la grande guerre — quels qu’en soient les éventuels vainqueurs. En d’autres termes, si les peuples ne se préparent et ne se décident point à procéder à la transformation de la société actuelle cause réelle de la conflagration mondiale toutes les écrasantes charges résultant de la guerre et du capitalisme international reposeront sur leurs épaules. Il est par conséquent nécessaire qu’ils ne se laissent tromper par les palliatifs au moyen desquels on voudrait les substituer aux responsables, lorsque le quart d’heure de Rabelais sera là.

En Suisse, comme ailleurs, la vigilance du peuple s’impose. La dette publique grossit chaque fois vingt-quatre heures. En haut lieu on n’est pas sans appréhension à ce sujet et l’on court après n’importe quoi pour trouver à renter ce que l’on verse dans le tonneau des Danaïdes. Monopole du tabac, imposition du tabac, impôt de guerre, révision de la taxe militaire, impôt direct fédéral, droit de timbre, etc., etc., on examine tout et conclusion : ça ne suffira pas. D’un autre côté, on sent parfaitement bien qu’une résistance se dessinera dans le peuple si on le soumet directement à de trop forts tours de vis. Et on cherche à prévenir cela en commençant d’ores et déjà une campagne destinée à amener les travailleurs à se persuader que tout sera fait pour frapper plutôt les classes aisée et moyenne. Véritable trompe-l’œil car ces classes se rattraperont très largement en augmentant les loyers et objets de consommation dont elles sont les détentrices. Résultat définitif : tout sera payé par le peuple... s’il veut bien se laisser faire.

C’est ce qu’il ne faut pas. Le peuple suisse ne peut se solidariser avec ses gouvernants et leurs soutiens, qui appartiennent à cette classe internationale qu’est le capitalisme. Il doit au contraire se préparer aux événements qui ne manqueront pas de se produire dans tous les pays, dans un temps plus ou moins proche, et qui auront pour but l’instauration de la vraie paix durable—qui ne sera pas celle rêvée par les germanophiles ou les ententistes de gouvernement.

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Les manifestations populaires déterminées par les difficultés alimentaires prennent en Suède un caractère nettement extra-légal. Un publiciste socialiste annonce même l’approche de la révolution, "fille de la guerre mondiale". A Stockholm, des bandes de femmes visitent les boutiques des détaillants pour s’assurer qu’elles ne renferment pas de provisions de pommes de terre cachées dans les caves. A. Gothembourg, plusieurs boulangeries ont été pillées. A. Norrkœping, le Manchester de la Suède, 5.000 femmes étant allées réclamer du pain aux autorités, le bourgmestre essaya de les calmer ; mais ses conseils demeurèrent vains, et en dépit des efforts de la police, les manifestantes se jetèrent sur les boulangeries et les pillèrent de fond en comble. L’enquête a établi que parmi ces femmes un grand nombre n’avaient pu obtenir un morceau de pain depuis deux jours.

Dans le sud de la Suède, les ouvriers parcourent en bandes la campagne et assaillent les fermes, obligeant les cultivateurs à leur livrer leurs réserves. Dans le nord, les jours de marché, les travailleurs urbains obligent les gens de la campagne à leur céder leurs denrées à des prix qu’ils fixent eux-mêmes.

Enfin, dans un grand nombre de localités, l’armée a pris part aux manifestations organisées par les socialistes. A Stockholm, soixante-dix soldats du génie ont, malgré la consigne, sauté le mur pour assister à un meeting. Leurs camarades de la flotte ont suivi cet exemple et on a pu voir 200 matelots s’y rendre en corps. 50 soldats avaient pris place sur l’estrade et aux applaudissements des auditeurs un orateur a annoncé que si les circonstances l’exigeaient, les camarades en uniforme suivraient l’exemple des camarades en blouse.

Cette adhésion de l’armée, outre sa signification toute particulière, doit embarrasser les journalistes de la bourgeoisie suédoise. Ils ne peuvent, à l’instar de ceux de chez nous, crier à la main de l’étranger, ainsi que ces derniers n’ont pas manqué de le faire à propos des manifestations de La Chaux-de-Fonds. Et ne vous semble-t-il pas que ces hommes et femmes suédois n’ont pas trop l’air de compter sur la réforme électorale pour avoir à bouffer.

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Les Suédois avaient certainement de bonnes raisons de parcourir les campagnes, afin de se faire livrer les réserves qu’elles pouvaient cacher. Le remède aurait pu servir en Suisse, car des constatations officielles ont démontré que c’est par milliers de quintaux que des paysans sordides cachaient les pommes de terre, afin de les lancer sur le marché au moment opportun pour en tirer un prix dépassant la norme de l’honnêteté.

Mais maintenant, d’un jour à l’autre, les pommes de terre, dont on nous affirmait l’automne passé qu’il n’en existait plus nulle part, ont réapparu sur le marché en quantité considérable. Aussitôt les semailles faites, de nombreuses communes de la Suisse allemande ont levé le ban et des centaines de quintaux ont été vendus à des prix variant entre 32 et 50 francs les cent kilos.

Des stocks considérables existent encore, qui s’écoulent quotidiennement dans les villes. Il semble même qu’en certains endroits l’offre dépasse la demande. C’est ainsi qu’une commune agricole de la Suisse française s’est trouvée dans un grand embarras, ne sachant où diriger vingt mille kilos de tubercules qui lui restent pour compte.

Un correspondant du Journal de Genève, qui signale ces faits, déclare les relever "uniquement dans l’espoir que les autorités fédérales tiendront compte, cette année-ci, des expériences faites en 1916". Nous les relevons, nous, dans l’espoir que le peuple saura se souvenir, si besoin est, de l’excellent remède suédois.




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