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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La volonté des peuples – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°466 – 21 Juillet 1917
Article mis en ligne le 17 février 2018
dernière modification le 9 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Jamais on ne nous a tant parlé de la volonté des peuples que depuis quelques mois. Cela, sans doute, en raison du profond malaise que nul ne peut nier, qui existe dans tous les pays en guerre et même, à un moindre degré, chez les neutres. Autant qu’on peut en juger par les informations réduites dont nous disposons, les peuples commencent à prendre vaguement conscience de l’effroyable aventure dans laquelle ils ont été entraînés malgré eux et ils songent, bien timidement, à en demander compte à leurs chefs. Du moins, si un mouvement de cette nature est encore bien faible, l’on écoute mieux aujourd’hui ceux qui condamnent la guerre et le nombre des hommes qui refusent de se soumettre aux barbares lois militaires est de plus en plus grand. Sentant venir l’orage, les gouvernants veulent le prévenir en tentant de persuader les peuples que la continuation de la guerre n’a d’autres raisons que d’assurer leur félicité.

Dans la presse, par des discours et des proclamations à grands effets, les gouvernants, empereurs, rois, présidents et ministres, se donnent comme les éclairés et humbles serviteurs de la volonté populaire. Ils ne vont cependant pas jusqu’à supprimer la censure et l’état de siège, qui sont des mesures parfaitement inutiles, si la volonté guerrière des peuples est telle que les plumitifs à tout faire nous le disent. Nous sommes en droit de poser ce dilemme : les peuples veulent réellement la continuation de la guerre et toutes les mesures restrictives prises ne répondent à aucun besoin et doivent logiquement cesser ; ou alors les peuples ne veulent pas la guerre et toutes les réglementations qui leur sont imposées dans les domaines les plus divers sont des moyens de terrorisme employés par des dirigeants qui ont voulu la guerre et veulent la continuer, pour la satisfaction de leurs intérêts et leurs ambitions.

C’est cette deuxième supposition qui est la vraie et toutes les phrases creuses sur le droit, la liberté et la civilisation, débitées avec une ardeur digne d’une meilleure cause, par les valets des tenants du régime et par des révolutionnaires abusés, ne changeront rien à cette vérité évidente, que les peuples sont odieusement bafoués et massacrés pour des raisons qui leur sont totalement étrangères, quelle que soit la complaisance que l’on mette à examiner les mobiles guerriers des gouvernements.

Sur ce point, les plumitifs à gages nous font quelques concessions en reconnaissant que dans les pays adverses les peuples sont trompés et que la lutte est, pour eux, sans objet. Comme dans les deux camps, l’on tient les mêmes discours, nous n’avons qu’à faire un tout des accusations réciproques pour nous convaincre que, d’un côté comme de l’autre, l’action des dirigeants est anti-populaire.

Tous les pays se sont mis en guerre en vertu de traités et à la suite de négociations inconnus des citoyens ou sujets. Les Français, par exemple, ne connaissent pas davantage le contenu du traité avec la Russie tzariste — bien qu’il soit à l’origine avouée de la guerre — que les sujets de l’empereur allemand ne sont au fait quant aux accords qui liaient leur pays à l’Autriche-Hongrie.

Avant la guerre, les diplomates ont conclu des alliances à l’insu des peuples intéressés ; maintenant les généraux poursuivent la guerre contre la volonté évidente des peuples, et les gouvernants se proposent une paix aux termes de laquelle les populations intéressées n’auront rien à dire.

Avant août 1914, les peuples ne croyaient pas à l’imminence du danger et restaient indifférents aux avertissements répétés de quelques clairvoyants qui voyaient se dessiner la manœuvre scélérate des maîtres de l’Europe, qui devait aboutir à la catastrophe actuelle.

Voici trois ans que la guerre poursuit ses ravages et ceux qui n’y ont pas cru, comme on renonce à croire à quelque chose de trop monstrueux pour devenir réel, la subissent comme un fléau déchaîné par une force inconnue. A vrai dire, il y a déjà de la résistance et, malgré les frontières hermétiquement closes, les échos nous parviennent de révoltes individuelles et collectives. Partout la lassitude est générale, et partout également des soldats refusent de marcher. Par les combattants, les blessures graves sont considérées comme une aubaine, puisqu’elles signifient des mois éloignés des tranchées. Les mutilations volontaires, malgré la peine de mort qui les punit, sont nombreuses, tellement est grand le désir de ne plus se battre. Plus que jamais le poteau d’exécution devient, dans toutes les armées, le suprême argument, que ce soit dans le camp des "barbares" ou celui des "civilisés".

Les derniers échos de la Chambre française nous apprennent qu’au pays de la discipline librement consentie, les fusillades de soldats las de la guerre sont considérables. Des députés accusent le président Poincaré, l’homme de la revanche, d’être impitoyable et, dans les conseils du gouvernement, de toujours pousser aux plus féroces mesures de répression. Ce qu’il y a de certain, c’est que de nombreux soldats ont été assassinés sur l’ordre de conseils de guerre sommaires, et que c’est en exhibant les cadavre des victimes que l’on maintient, parmi les troupes, une discipline, non pas librement consentie comme des imbéciles s’en vont répétant, mais obtenue par la terreur.

Il en est de même, dans tous les pays, pour la population civile, terrorisée à l’égal des soldats. Pour un mot de travers, pour un doute exprimé publiquement, les condamnations pleuvent dru comme grêle. Et tandis que les malheureux soldats combattent soi-disant pour le triomphe du droit, les peuples plient sous un joug inconnu jusqu’alors, et les gouvernants préparent déjà l’oppression et la répression d’après-guerre.

A Lyon, un de nos amis a vu les agents de la police s’exercer au maniement des mitrailleuses. Ce n’est pas pour refouler les Allemands débouchant à l’entrée de la Guillotière, mais bien pour convaincre les travailleurs de leur erreur si, par hasard, ils voulaient prendre au sérieux les proclamations libérales des gouvernants.

Partout les peuples sont trompés, volés et assassinés. Ils ne deviendront maîtres de leurs destinées que par la réalisation d’un régime communiste ne permettant à personne de rendre le crime profitable.

Alors sera close l’ère des guerres et des bourreaux.




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