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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les événements – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°470 – 15 Septembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 22 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Wilson répond.

Ainsi que chacun sait, le pape avait convié, en termes très protocolaires, les gouvernements des pays en guerre à entamer des pourparlers de paix. Après quelques semaines de réflexion, les gouvernants alliés ont chargé un de leurs complices, dans la tragique comédie que nous vivons, de figurer "l’honnête homme" et de faire une première réponse au vicaire du Christ. Ayant les mains plus libres, c’est le président de la grande République américaine qui fut désigné pour tenir ce rôle. Il faut reconnaître qu’il s’acquitte fort bien de sa tâche. Chef d’un Etat où la ploutocratie financière et industrielle a introduit, avec l’appui des pouvoirs publics, des mœurs de cannibales, il jongle avec les mots de droit, justice, liberté et égalité, aussi aisément qu’un poisson se meut dans l’eau.

Naturellement, la grande presse qui puise ses lumières dans le camp de l’Entente, trouve cela merveilleux et s’étend complaisamment sur les passages où le président Wilson déclare qu’il n’a aucun but de conquête, mais qu’il ne déposera les armes que lorsque l’Allemagne sera vaincue ou que le peuple germain ait chassé ses maîtres, seuls responsables de la guerre.

Wilson est un politicien, ce qui nous dispense d’autres qualificatifs à son adresse, mais non de commenter sa réponse qui est un peu trop osée de la part du représentant des milliardaires, qui sont les vrais maîtres de la grande République américaine, et qui, pour la satisfaction d’appétits monstrueux, maintiennent en un esclavage effrayant des millions d’humains, par des moyens qui ne se distinguent pas du brigandage, ainsi que de retentissants procès l’ont révélé au monde.

Quand le président américain dit que son gouvernement ne vise à l’obtention d’aucun avantage matériel, il est certain qu’il joue avec les mots. Pendant trois ans, il a simplement considéré comme inamical les noyades de citoyens américains par les submersibles allemands ; il n’a adressé aucune protestation contre l’invasion de la Belgique et, il y a quelques mois, l’ambassadeur américain à Berlin, M. Gérard, déclarait, dans un discours qui fit quelque bruit, que jamais l’amitié germano-américaine n’avait été plus étroite. Malgré les protestations des journaux alliés, il ne fut pas blâmé pour avoir fait de trop chaleureuses déclarations en faveur "des naufrageurs et des barbares." Si, aujourd’hui, Wilson traite d’ennemis de la civilisation ceux qui, an mois de février encore, étaient de bons amis, c’est que les intérêts de la finance américaine exigent une attitude nouvelle par rapport au conflit européen. Les grands financiers et industriels du nouveau monde veulent sauvegarder la situation conquise grâce à la guerre, et cela ne peut être que par la participation directe de leur Etat au conflit, en vue surtout des négociations de paix, dont les clauses doivent garantir le règne du capitalisme.

Nous ne pouvons non plus admettre que la dynastie impériale allemande soit seule responsable des horreurs actuelles. Souscrire à cette affirmation serait faire œuvre de dupes et reconnaître, contrairement à toute vérité, que le régime capitaliste est innocent du sang versé.

Nous aussi, nous espérons que cette guerre sera la dernière, mais nous mettons notre espérance non dans la puissance des armées et la sagesse des gouvernants, mais dans la volonté des peuples de ne plus être du bétail à tranchées. Pour qu’elle soit la dernière, il est indispensable de bien établir les responsabilités et d’empêcher que les tentatives d’égarer les esprits atteignent leur but. Certes, les Hohenzollern ont une grosse part de culpabilité et nous n’avons pas attendu la guerre pour voir en eux, comme en tous les maîtres des Etats, des malfaiteurs publics. Mais leur culpabilité ne doit pas nous empêcher de voir les autres coupables qui sont, non seulement les chefs d’Etats antagonistes, mais tout le système capitaliste et économique actuellement en vigueur.

Si les peuples se refusent à voir cela et à recourir an remède chirurgical qui est seul indiqué, on peut, sans briguer la succession de feu Mme de Thèbes, prédire la prochaine guerre. Des courtisans, qui feignent d’être transportés par la grandeur d’âme du président américain, baptisent l’époque actuelle du nom d’ère wilsonienne, qui doit préluder à la paix universelle. C’est exagérer la courtisanerie et pousser la plaisanterie trop loin, fait peu convenable au milieu des deuils infinis.

Il n’y a pas deux façons d’assurer la paix future. Il n’y a qu’un moyen pleinement efficace : suppression d’une organisation économique qui ne vise qu’à satisfaire de malsaines ambitions individuelles au détriment de la collectivité, et disparition de l’institution étatiste, propre seulement à développer l’esprit de domination et à entraver la libre entente entre les humains.

Tous les efforts qui ne tendront pas à cette transformation de la société mondiale seront de vains remèdes à la barbarie militaire et guerrière, dont nous ressentons maintenant les cruels effets.

En Espagne.

Les troubles continuent en Espagne. C’est ainsi que la presse quotidienne nous informe du mécontentement persistant qui agite la population de la presqu’île Ibérique. Il y a eu des combats et de nombreux morts et blessés. L’armée, qui n’est cependant pas prussienne, a tiré avec les canons sur une foule lasse de sa misère, alors que tant de flibustiers s’enrichissent à la faveur des événements. La résistance populaire a été grande et dans maints lieux, le peuple insurgé est resté maître de la place. Ce n’est cependant pas la victoire et il est même probable qu’il y aura encore de nombreuses victimes avant que soient chassés les inquisiteurs espagnols.

En Italie.

Le pain faisant défaut, à Turin et dans d’autres villes, il y a eu des émeutes. Dans cette première cité plus spécialement toutes les boulangeries ont été saccagées. Immédiatement des camions militaires furent employés à transporter la farine vers les pétrins. Comme sanction, outre les poursuites contre des manifestants, il est question d’un changement de ministre. C’est un bien faible dérivatif à la misère qui sévit en Italie comme partout. Il est douteux que le peuple s’en contente longtemps. Aujourd’hui, il casse des vitres pour protester contre la diète ; demain, il se révoltera contre les guerriers, auteurs directs de tous ses maux actuels.

En France.

Les ministres sont préoccupés de tenir jusqu’au bout... leurs maroquins. A cet effet, ils jettent du lest sous l’espèce d’un de leurs collègues plus particulièrement combattu par les réactionnaires papistes et monarchistes et par Clemenceau, de sinistre mémoire, puisqu’il est l’organisateur des massacres de Narbonne, Draveil et autres lieux. Comme garantie de leur réactionnarisme, les gouvernants suspendent ou suppriment les feuilles républicaines qui s’inquiétaient des faits et gestes — trop en opposition avec les grands principes de 89 — des gens de sacristies et de casernes.

Cela n’empêche pas Poincaré, dit le président-fusille-toujours, d’envoyer des télégrammes de congratulation à ses collègues des autres Etats, qui sont, on le sait, champions du droit comme lui.

Naturellement, pour justifier ces nouveaux coups de force, on accuse les victimes de pactiser avec l’ennemi.

L’heure ne viendra-t-elle pas bientôt où les peuples s’apercevront tons que leurs seuls ennemis sont ceux qui les jugulent par la tromperie et la terreur ?

En Allemagne.

Profitant du désarroi de la Russie, l’impérial soudard et ses généraux cueillent de faciles lauriers en faisant occuper Riga, immédiatement proclamée ville allemande par des larbins, qui, pourvu qu’eux-mêmes soient à l’abri, élèveraient des pyramides de crânes pour donner libre cours à leur mégalomanie de domination.

Les politiciens socialistes, les purs des purs, ceux qui détiennent le sérum anticapitaliste, non seulement ne tentent rien pour l’empêcher, mais n’ont pas un mot de protestation au sujet de cette marche des hordes guerrières contre la Russie révolutionnaire.

C’est maintenant que l’on peut constater toute l’hypocrisie de ces socialistes de foires électorales qui prétendaient ne marcher qu’au nom des principes et seulement pour la guerre défensive ; aujourd’hui, ils ne s’embarrassent même plus de cette formule jésuitique propre seulement à excuser toutes les trahisons. Ils marchent contre la révolution russe pour l’empereur et le plus grand Etat allemand dont ils espèrent, un jour, faire partie du mécanisme autrement qu’en qualité de sirène.

Nous espérons, nous, que le peuple allemand se réveillera et chassera ces laquais à cocardes rouges, en même temps que le sinistre et malfaisant fantoche, qui prétend être un cadeau fait par le vieux Gott pour le bonheur de la Germanie.

En Suisse.

Le jeudi 30 août, une manifestation a été organisée par l’Union syndicale suisse pour protester contre la vie chère.

Dans toutes les principales villes des cortèges se déroulèrent paisiblement, sauf à Genève où il y eut des bagarres et soixante-dix arrestations de manifestants, dont le crime principal fut de s’être défendus contre les brutalités policières.

Les journaux qui, depuis trois ans, impriment à chaque ligne les mots de droit et de justice, ne conçoivent cette dernière, lorsqu’il s’agit des ouvriers, que sous forme des robins qui siègent derrière les comptoirs du palais du Bourg-de-Four. La presse, sans qu’il en fût d’ailleurs besoin, leur intima l’ordre d’avoir la main lourde. Un journal annonça même que certains manifestants pourraient être frappés de cinq à dix ans de travaux forcés. Dix ans de travaux forcés pour avoir réclamé un peu fortement du pain !... Sommes-nous en Suisse, la démocratie des démocraties, ou en Russie, sous le règne du "petit père", qui goûte actuellement, pour avoir trop compris la liberté de cette façon-là, les douceurs de la villégiature sibérienne ? Nous sommes dans la cité de Calvin, où la mentalité bourgeoise, pour apprécier l’égalité sociale, en est encore, comme dans les autres pays, à l’époque des bûchers.

L’attitude sauvage des organes de la bourgeoisie exploitante ne nous surprend pas, car nous n’avons jamais pris au sérieux leurs manifestations "pour le droit et la liberté", l’élémentaire bon sens indiquant que c’est seulement aux actes que l’on mesure le degré de sincérité des individus. Or, comment croire aux affirmations libérales de gens qui ne nous ont jamais tant exploités et brimés que depuis la guerre, chaque bourgeois étant devenu un oiseau de proie et chaque politicien détenant une parcelle de pouvoir, un tyran.

Pour excuse, les maîtres prétendent que les manifestations étaient sans objet et qu’elles étaient une sérieuse entrave à la circulation publique. Autant dire nettement que sont admises seules les manifestations organisées par les autorités et les politiciens en vue, telle cette ridicule assemblée du Molard, où le député de Rabours put exciter librement les assistants contre des particuliers et des représentants étrangers. Ses excitations ayant été suivies de graves voies de fait, il ne fut ni arrêté ni poursuivi. Le jeune camarade Brunner, de la Jeunesse socialiste, est en prison, menacé d’une peine grave, pour avoir simplement dit d’une façon un peu rude ce que tous les ouvriers pensent de la honteuse exploitation que nous subissons. Il est stupide de prétendre que les manifestations de ce genre ne servent à rien, alors que toujours, pour tout et partout, il fallut commencer par casser des vitres pour obtenir quelque chose. Celle de Genève aura, nous l’espérons du moins, fait comprendre à tous les opprimés que l’invocation à la révolution était aussi justifiée qu’en pays des tsars. Pas plus ici qu’ailleurs n’est nutritive la viande creuse des discours démocratiques. Il faut antre chose.Comme les détenteurs du pouvoir et des richesses paraissent disposés à ne rien céder, nous ne devons pas cesser d’envisager la prise de tout par les moyens révolutionnaires. Nous aussi voulons qu’avec la guerre disparaisse la barbarie économique et étatiste.

N. d. R. — Brunner a obtenu la liberté provisoire sous caution. Nous reviendrons sur son cas, si le Parquet persiste à le poursuivre pour un délit non prévu par le code pénal genevois.




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