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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le général Kornilof – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°471 – 29 Septembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 9 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Les rédacteurs du Journal de Genève n’ont décidément pas de flair, ou font preuve d’une grande mauvaise foi lorsqu’ils parlent des choses de Russie. Leur conservatisme borné leur fait dire les pires sottises.

Au mois de mars dernier, alors que le peuple ouvrier de Pétrograd avait déjà engagé la glorieuse bataille des rues qui devait aboutir à la chute du tsarisme, le Journal de Genève, en un article éditorial, déclarait, le plus sérieusement du monde, que toute la Russie était rangée derrière l’empereur. Rangée, si l’on veut, mais pour le flanquer à la porte. Ce n’est pas tout à tait ce que souhaitait et voulait dire l’organe des gens de Champel. Quarante-huit heures après les pronostics des oracles de la rue du Général Dufour, le télégraphe nous informait qu’effectivement Nicolas II était détrôné et gardé à vue par les révolutionnaires, au grand désespoir des aristocrates républicains calvinistes, qui parlèrent immédiatement des sacrés principes d’humanité, que les révoltés se devaient d’observer envers l’"auguste" prisonnier. Ce mot d’humanité, qui doit avoir, sur leurs lèvres, une saveur amère, était une révélation pour nous qui ne les connaissions que douceureusement hypocrites ou férocement barbares. Eux, qui n’avaient jamais eu un sincère mot de blâme pour les atrocités tsaristes, s’empressèrent de parler d’amour du prochain et du pardon des offenses dès que les bourreaux furent entre les mains du peuple si longtemps méprisé. Quelle désolation si le tsar et ses sinistres serviteurs avaient été envoyés à la potence !

Cette invocation à l’amour était d’ailleurs superflue, car les révolutionnaires russes, comme tous les révoltés qui triomphent, oublièrent vite les horreurs du régime qu’ils venaient d’abattre après tant de douloureux sacrifices. Tout à la joie de la liberté conquise, ils ne songèrent point à demander des comptes aux tortionnaires qui firent de la Russie une forêt de gibets. Le dernier sang versé fut celui des briseurs de chaînes.

Sans avoir la grotesque prétention de me faire juge d’événements qui se passent à des milliers de kilomètres et à propos desquels nous n’avons que des données restreintes et contradictoires, je crois que cette grande mansuétude fut une erreur. Je n’ai pas l’âme d’un buveurs de sang, bien au contraire, mais je pense que dans les jours de grande tourmente populaire certaines suppressions sont nécessaires pour se garantir contre les criminels retours de maîtres que les sentiments et les scrupules n’embarrassent pas. Elles sont d’autant plus indiquées que les seigneurs déchus, qui se prétendent — entourés de gendarmes et de soldats — d’émanation divine ou dépositaires immuables et sacrés des volontés populaires, ne veulent pas admettre que le congé qui leur est signifié si peu protocolairement soit définitif. Les détenteurs de couronnes et les bénéficiaires de monstrueux privilèges économiques ne cessent de comploter pour ressaisir ce qu’audacieusement ils appellent leur bien. Et c’est de nouvelles batailles entre pauvres diables, puisque les maîtres ou ceux qui aspirent à le devenir se font représenter dans le combat par leurs valets.

Sous prétexte d’humanité, on dispense de la corde des êtres qui sont des monstres incurables et dont les crimes ne se comptent plus, tandis que des milliers d’hommes devront mourir en résistant aux retours offensifs du régime abattu. Ne vaudrait-il pas mieux, dès la première heure, être impitoyable envers quelques despotes qui n’ont d’autres désirs que de le rester ou de le redevenir, et épargner ainsi le sang précieux de toutes les vigilantes sentinelles de la société nouvelle ? Cette façon de faire me parait d’autant plus opportune que la grande générosité des révolutionnaires est considérée, par ceux qui en sont les peu dignes bénéficiaires, comme un signe de faiblesse et non de supériorité morale. Voyant leur indécision à frapper leurs plus mortels ennemis, les réactionnaires s’enhardissent jusqu’à conseiller aux dirigeants du nouveau régime des mesures de terrorisme contre ceux qui ont été les ouvriers de la révolution. Ayant salué comme un immense bienfait la suppression de la peine de mort, puisqu’elle devait sauver la tête de Nicolas et de ses complices, ils la réclament impérieusement maintenant pour faire taire les revendications longtemps contenues des parias de l’usine et des champs. Pour nos maîtres le peloton d’exécution et la guillotine doivent être l’argument sans réplique à ceux qui veulent asseoir la liberté russe sur des bases réelles et solides.

Parmi les pourvoyeurs de potences, le Journal de Genève se distingue. Il ne lui suffit pas que l’ex-pendeur de toutes les Russies soit dans un palais avec une multitude de serviteurs ; que les grands-ducs et les hauts fonctionnaires de l’ancien régime puissent vaquer et conspirer à leur aise. Ces mesures "rigoureuses" doivent prendre fin. Le péril, pour la Russie nouvelle, est à gauche et non pas à droite. Les vrais amis de la révolution sont l’empereur, les princes innombrables, les gouvernants et généraux prévaricateurs, les fournisseurs scandaleusement voleurs et tous ceux qui vivaient du peuple russe, comme les poux sur le corps qu’ils ont conquis.

En revanche, les ennemis de la révolution sont, pour le Journal de Genève, ceux qui, sublimement héroïques, ont combattu pendant des années pour l’avènement d’un monde nouveau. C’est pour eux que d’urgence la peine de mort doit être rétablie.

A ces chacals de la plume il faut encore d’autres cadavres que ceux des tranchées. Au sang qui coule à flots pour la plus ignominieuse et criminelle des guerres, les bons apôtres calvinistes veulent encore ajouter le pourpre et généreux liquide qui bout dans les veines des révoltés.

Comme pour illustrer l’affirmation de l’organe piétiste genevois assurant qu’il n’y avait point de danger à droite, voici que le général Kornilof tente, après être allé marmotter une prière à la chapelle des tsars à Moscou, d’étrangler la révolution.

Pour son coup liberticide il avait fait un choix parmi les troupes et s’était assuré, au dire de ceux qui l’accompagnaient de leurs vœux, le concours de quelques politiciens, parmi lesquels Plekhanof, le coupeur de cheveux en quatre, qui était en Russie un véritable agent des Alliés. Très ambitieux, il aura lié partie avec la réaction, de dépit d’être tenu à l’écart des fonctions gouvernementales, lui qui avait fait annoncer par ses amis qu’il était appelé pour prendre la direction du ministère du travail. C’est le couronnement logique de la carrière d’un politicien qui s’est toujours vanté, dans les milieux socialistes, de faire la guerre aux révolutionnaires.

Croyant au succès de Kornilof, la presse bourgeoise du monde entier le saluait comme l’homme de la providence. Les journaux réactionnaires français et allemands étaient particulièrement chaleureux et réalisaient un accord touchant.C’est tout juste si "civilisés" et "barbares" ne se cotisèrent pas pour offrir un sabre d’honneur au général rebelle qui devait éloigner le péril révolutionnaire naissant. Cette attitude des organes de la classe possédante, nous montre clairement que la guerre n’obscurcit pas l’entendement des privilégiés et qu’ils savent faire immédiatement front contre le danger commun.

En attendant un recommencement sur de nouveau frais, les conservateurs de partout s’essayent à sauver la tète de Kornilof, qui n’était guidé, disent-ils, que par les plus nobles sentiments.

Le terrorisme, les coups de force à la tête de milliers de soudards, sont des actions nobles lorsqu’elles visent à assurer la continuation de l’oppression des peuples. En revanche, la moindre tentative des opprimés d’améliorer leur sort est qualifiée crime méritant un châtiment inexorable.

Puissent les derniers événements russes ouvrir les yeux de tous les exploités et leur faire comprendre que leur libération n’est pas dans la continuation d’une guerre monstrueuse, mais bien dans une action révolutionnaire commune.

Les vœux spontanés de tontes les bourgeoisies, française, allemande, anglaise, italienne, etc., pour le succès des réactionnaires russes, doivent convaincre tous les exploités du peu de sincérité des proclamations de tous les gouvernants, faisant miroiter un monde plus beau au delà du charnier des champs de batailles.




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