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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les indésirables – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°472 – 14 Octobre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 9 février 2018

par ArchivesAutonomies
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En lisant quotidiennement ce vocable dans les journaux locaux, l’on est loin de se douter que nous sommes dans le pays dont les indigènes se vantent d’être les plus hospitaliers du monde. La réputation que nous nous faisons à nous-mêmes est grandement surfaite et depuis longtemps le ciel helvétique est très peu clément à tous ceux qui, les poches vides et sur la foi d’une ancienne légende, viennent chercher un refuge. Au lieu du havre qui émerge dans la tempête humaine, le lutteur fatigué ou traqué trouve une souricière d’où, pour un oui ou un non, il est ramené à ses chasseurs ; à moins que, fait presque aussi insupportable, il s’entende journellement invité à ne pas bouger le petit doigt, ce geste pouvant être nuisible au bon fonctionnement des estomacs des seigneurs de la république et de leurs dorés invités. Car si notre république est discrètement accueillante, elle fait aussi de larges invitations collectives, pour n’oublier personne, à tous les humains blancs, rouges, jaunes et noirs indistinctement, qui, par un labeur acharné ou, du moins, réputé tel, ont amassé des millions. Pour ceux-là, elle place des phares sur ses palaces, afin que, la vue troublée par de trop grandes et fréquentes libations, ils n’aillent pas échouer, comme les autres, les sans-le-sou, dans une étable à la sournoise lanterne rouge et jaune, où des... vachers se livrent sur les arrivants à des attouchements qui laissent des "bleus".

En ce faisant, la réputation de générosité helvétique est intacte, puisque conforme à la morale courante. Pleine d’égard pour les nobles fourmis qui ont su amasser des trésors, notre société est rude pour les gueux, las de trimer, qui s’en vont dire que les fourmis cossues sont des voleuses et ne sont, en réalité, que des malfaisants bourdons qui prennent le meilleur suc de la ruche humaine.

Comme les anciens révolutionnaires qui arrivent au pouvoir gouvernent avec la droite pour se faire pardonner leurs fautes de jeunesse, notre république veut faire oublier son droit d’aînesse en établissant une échelle des inégalités, propre à réjouir le potentat le plus féru de son divin héritage et des règles de la hiérarchie établie selon les inspirations célestes.

Avant la guerre cette mentalité de portier d’hôtel était déjà très caractérisée ; maintenant elle s’affiche partout. Les colonnes des journaux en sont pleines. L’on ne parle que des "indésirables", c’est-à-dire des étrangers qui n’ont d’autre revenu que celui procuré par leur labeur manuel. Pour donner une sorte de base à cette malfaisante campagne entreprise par la presse, ce sont les insoumis et les déserteurs qui sont présentés comme les auteurs — avec les Allemands — de tous les maux dont nous souffrons. Quel que soit le délit commis et par n’importe qui, eux tous doivent en être responsables. Ils sont tous représentés comme des apaches qui n’attendent qu’une occasion favorable pour la pratique d’un mauvais coup.

Il est bien certain que les journalistes qui alimentent cette campagne de basse calomnie ne sont pas tous désintéressés et que pour quelques-uns le métier de rabatteur doit être assez fructueux. Le dessous de cette campagne consiste, non pas à "épurer" la population, comme disent les journaux, mais à expédier vers les tranchées quelques milliers de malheureux de plus, sans se soucier, d’ailleurs, qu’ils aillent grossir les rangs des a champions du droit" ou des "barbares".

Le grand crime des insoumis et déserteurs, c’est d’avoir, sans l’excuse de la richesse, refusé de faire comme tout le monde et d’aller vers les lieux de tueries. Si ce n’était pas uniquement cela qui leur est reproché, les chauvins francophiles, par exemple, devraient être pleins de sollicitude pour les Allemands qui ont refusé d’aller grossir les rangs des ravageurs de la Belgique et du Nord de la France. Tous sont cependant mis dans le même sac, parce que tous ont donné le même déplorable exemple en disposant de leur peau à leur guise. Or, c’est cela qui est inadmissible, intolérable, car si le mouvement était suivi, si tous les hommes voulaient vivre alors que les gouvernants leur ordonnent d’aller s’entre-tuer, la guerre ne serait plus possible, et ce serait une catastrophe pour tous ceux qui ramassent de l’or sur les charniers. Ceux qui qualifient le plus durement la stupidité des sujets allemands courbés sous la discipline prussienne, ne sont pas les moins empressés à vouer aux enfers les hommes qui n’ont pas voulu pour eux-mêmes cette discipline.

Il est bien entendu que tous les insoumis et déserteurs ne sont pas guidés par de nobles sentiments et principes. Nombreux sont ceux qui ont simplement voulu mettre leur peau à l’abri, ce dont ils avaient parfaitement le droit ; en dépit de toutes les législations. La seule chose que l’on serait moralement justifié de leur demander, ce serait de ne pas fabriquer des munitions pour tuer des pauvres diables moins chanceux qu’eux, puisqu’ils n’ont su ou pu éviter les tranchées. Quant à la campagne que mène la presse bourgeoise contre les réfractaires, elle est infecte.

Premièrement, il est scandaleux de crier contre ceux qui n’ont pas été à la guerre, alors que soi-même on n’y est pas, et qu’on est bien résolu à user de tous les moyens pour ne pas y aller.

Secondement, le système employé pour ameuter la population et obtenir des mesures de rigueur contre les étrangers en rupture de caserne est répugnant. C’est être d’une insurpassable mauvaise foi que de leur attribuer, d’office et en bloc, tous les mauvais coups qui peuvent se commettre, alors que par ailleurs on a un immense souci de cacher toutes les saletés qui risquent d’éclabousser le "beau monde" ou ses gardiens.

Ainsi la presse n’a rien dit ou presque rien de toutes les histoires d’espionnage ou autres dans lesquelles la police a joué un rôle moins que reluisant. Il y a quelques semaines, lors de l’assassinat d’une femme à la suite de quoi un soldat interné a été emprisonné, la presse n’a plus reparlé de l’affaire, ce dont nous ne nous plaindrions pas si une semblable discrétion était toujours observée. Tout dernièrement l’on apprenait qu’une caisse de secours aux soldats français était mise à sérieuse contribution par deux des gérantes, la femme et la fille du consul de France, M. Pascal d’Aix. L’étouffement fut complet et le public ne connut quelque chose que lorsque, après la découverte d’une affaire d’espionnage, ces deux femmes tentèrent de se suicider. Les mêmes journalistes qui, au mois de mai dernier, n’eurent crainte de salir une jeune fille et sa famille par une odieuse accusation, invoquèrent la délicatesse de leurs sentiments pour ne pas dire au public, qui y était cependant intéressé, comment des grandes "dames" volaient — pour faire la noce – l’argent obtenu par l’organisation de fêtes" philanthropiques" et des appels larmoyants pour les braves poilus.

La presse ne donna non plus aucun détail sur le départ, pour ne pas dire la fuite, du consul de France, qui oublia les salutations et le dîner d’usage. Il ne nous a pas été dit encore moins pourquoi les autorités demandèrent aux quotidiens de se taire. Un journaliste ayant voulu passer outre a été immédiatement expulsé. Et dire que ce sont ces mêmes gouvernants qui s’excusent des violences commises envers les travailleurs en arguant du respect de la loi, qui doit être égale pour tous. Des indésirables, il y en a, mais ce ne sont pas ceux contre lesquels on veut nous exciter. Ce sont tous ceux qui nous dominent et nous exploitent ; tous ceux qui ont du plaisir où d’autres n’ont que des larmes. Ce sont tous les conducteurs de peuples et les metteurs de sang en lingots. Contre ceux-là nous ne voulons pas exploiter les scandales, nous ne voulons pas remuer l’ordure. Nous voulons dresser toutes leurs victimes contre eux, pour qu’au cloaque qu’est le monde présent puisse succéder une humanité où la bonté, la beauté et l’harmonie seront la règle.




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