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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les restrictions - Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°473 – 27 Octobre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 9 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Chaque jour nous apporte de nouvelles restrictions d’ordre alimentaire ou dans nos habitudes de vivre. Il y a, naturellement, la part du comique. Des maîtres réputés se mettent au service des gouvernements pour expliquer aux gouvernés tout le mal que leur faisait la suralimentation d’avant la guerre. Sans aller jusqu’à nous dire le mot, ils nous expliquent la chose en nous assurant que la guerre a préservé les humains d’une catastrophe gastronomique. Ils oublient simplement de dire que ceux qui doivent se serrer la ceinture maintenant, connaissaient déjà ce geste symbolique pour l’avoir depuis longtemps mis en pratique.

Le pain, que subitement l’on accuse de tant de méfaits, n’a tué nombre de personnes que parce qu’il était absent de la huche ; la limitation des jours et des plats de viande n’a fait que confirmer un ancien état de fait chez les populations, qu’avec condescendance nos modernes seigneurs appellent laborieuses. Dans notre pays, qui serait un eldorado s’il y avait seulement, dans la réalité, la moitié des bienfaits qui sont mis en chansons, des centaines de mille habitants sont privés, non pas des multiples choses qui rendent la vie matérielle agréable, mais même du strict nécessaire.

Les recommandations faites pour l’économie du combustible doivent également paraître amère à tous ceux qui —ils sont nombreux — depuis qu’ils connaissent l’hiver, voyaient venir avec terreur la saison où la terre s’enveloppe dans son blanc manteau. Tous le pauvres petits à la face bleuie, qui n’ont d’autres moyens caloriques que d’imiter les animaux inférieurs en se blottissant dans un coin, ou en se pressant les uns contre les autres, pour limiter le champ des morsures du froid ; tous les pauvres hères qui, pour une maigre pitance, doivent vaquer pendant d’interminables heures, sous la bise glaciale et le visage fouetté par une pluie qui caresse la peau comme des piqûres d’aiguilles, tous ceux qui ne savent pas le plaisir qu’il y a à rester près d’un bon feu quand la terre a des résonances de glace, liront les invites officielles avec un triste plis aux lèvres. S’ils en ont la force, ils rediront : Ah mais, ça ne finira donc jamais !...

Une seule concession est faite aux miséreux ; ils pourront aller dans les forêts ramasser du bois mort sans risquer, du moins en principe, d’être traqués comme un malfaisant gibier. C’est ici que l’on voit toutes les merveilles du bulletin de vote et de l’action législative. Après six siècles de "libertés", après des décades de "batailles" électorales, les gens du peuple obtiennent le droit provisoire d’aller ramasser le bois mort, c’est-à-dire de la matière en voie de retourner en poussière. Avec une arme aussi efficace, combien de siècles faudra-t-il encore lutter pour obtenir le choit de ne plus crever de froid ou de faim, pour être autre chose qu’une bête de somme, qu’un forçat avec quelques heures de liberté quotidiennes et conditionnelles ?

J’entends déjà les politiciens et les gens au pouvoir nous faire la complaisante énumération de nos multiples libertés dans la façon de choisir nos maîtres, sauf celle de n’en point avoir. Or, que cela plaise ou déplaise aux esprits délicats, il y a une chose qui prime tous les autres droits et qui seule permet de les estimer à leur juste valeur et c’est la satisfaction des besoins matériels de l’individu. Tant que ceci n’est pas rentré dans le domaine de la réalité, tout le reste n’est que pur verbiage. Que peuvent, en effet, bien nous faire, pratiquement, l’affirmation de la liberté de pensée, si, pour avoir manifesté une opinion contraire à celle qui a officiellement cours, un homme peut être chassé du lieu où il a coutume d’habiter ou réduit à la famine jusqu’à composition ?

Cette inégalité matérielle a encore été accentuée depuis la guerre. Alors qu’il est fait un monstrueux gaspillage de vies humaines sur les champs de batailles, le coût de la vie a augmenté considérablement, pour deux raisons principales. D’abord, la spéculation effrénée qui est faite, en dépit de l’union sacrée, par les classes possédantes, spéculation qui n’est tempérée que par la peur d’un soulèvement des ventres, car nos maîtres, les propriétaires et leurs valets, sont comme les animaux sauvages : il n’y a qu’un sentiment capable de museler leur sanglant appétit, celui de la peur. Cependant, c’était le moment ou jamais, pour la classe bourgeoise de montrer, en volant moins, qu’elle était un cerveau et non un fantastique estomac, qui, semblable aux bouches de l’enfer, consume tout ce qui en approche. Dans la catastrophe mondiale, la classe dirigeante n’a vu qu’une occasion inespérée de ramasser de l’or, et ceux qui la composent se comportent comme si, dans leur pensée, les iniquités sociales actuelles devaient durer encore des siècles. On peut être certain qu’est très éloignée de leur esprit l’idée qu’une humanité meilleure est en voie d’enfantement au milieu des charniers des tranchées. L’union sacrée qu’ils nous préconisent n’est pas une trêve entre frères ennemis en vue de la définitive réconciliation, mais bien l’acte du filou qui amuse sa victime pour mieux la détrousser.

A nous donc de ne pas nous laisser abuser plus longtemps par les écorcheurs ; luttons plus vigoureusement qu’auparavant, non simplement pour une augmentation de salaires qui nous laissera toujours en second, mais pour donner à de moins incapables et malfaisants la direction de la société.

La spéculation n’est pas la cause unique de nos nouvelles privations. La guerre en est la raison principale. On ne peut impunément, pendant des années, détourner du travail productif la meilleure part de la force humaine. On ne saurait accumuler longtemps les ruines, sans que l’humanité n’en souffre dans ses œuvres vives. Les laboureurs ne peuvent s’entre-tuer et semer le blé. De deux actes aussi dissemblables il faut faire un choix, et ce choix est : pour la mort ou pour la vie ?

L’Humanité opte, nous le savons, pour la vie. Il faut donc que les plus éclairés des fils de la terre usent de toute leur énergie pour arracher cette Humanité de la tutelle des brigands, afin que l’ère des restrictions prenant fin, tous les fruits que le soleil dore soient mis à la disposition de tous.




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