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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La débâcle – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°474 – 10 Novembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Je ne me propose pas de faire une étude stratégique sur la déconfiture des armées italiennes et d’augmenter ainsi le nombre des solennels ignares qui, depuis trois ans, donnent aux divers états-majors des conseils sur les moyens infaillibles de remporter la victoire ou... de se faire battre. Je veux, plus simplement, essayer de tirer quelques conclusions au sujet d’événements que les uns qualifient de douloureux, les autres de réjouissants, suivant le camp où vont les sympathies. Nous qui, dès le début de la sanglante mêlée, n’avons souhaité la victoire ni la défaite de personne, sommes, peut-être, assez bien placé pour le faire.

La retraite italienne est, tout d’abord, un démenti formel à tous les colonels politiciens et aux journalistes qui chantent leurs louanges, qui nous parlent d’armées avec une discipline librement consentie, espérant nous faire admettre, par l’emploi de termes équivoques, l’organisation militaire qui a cours en Helvétie. Le temps n’est heureusement plus où l’étiquette suffisait à faire accepter le flacon. Le nombre va sans cesse grossissant de ceux qui ne se paient plus de mots et veulent savoir ce que cachent les phrases sonores dont nos maîtres sont prodigues, n’ayant pas attendu un nouveau congrès de la croix blanche pour fixer jusqu’à quel point la vérité pourra être frelatée pour avoir encore droit à l’appellation de pure. Nul doute d’ailleurs que si un semblable concile avait lieu une large marge serait laissée, au moins pour l’enseignement de l’histoire et les besoins de la politique. Pour la nourriture de l’esprit on dépasserait les concessions faites à l’alimentation corporelle, ne serait-ce que par déférence pour les marchands d’eau bénite. qui ont droit d’inscription aux associations économiques et spirituelles.

Tous les événements militaires qui se sont produits depuis juillet 1914 prouvent que la discipline librement consentie est une fable. La mobilisation générale s’est effectuée par la contrainte et si, dans les heures fiévreuses d’août 1914, quelques hommes se sont volontairement engagés, ce n’est qu’une exception qui confirme la règle. Il n’est venu à l’esprit d’aucun gouvernement de tenter une expérience à ce sujet en rendant aux soldats leur liberté et leur laissant le choix de reprendre leurs occupations civiles ou de revenir dans les tranchées. De même dans les combats, sans le terrorisme que font régner les chefs, les soldats ne résistent pas au déluge de fer. L’armée russe en a donné un exemple et les Italiens le confirment de façon retentissante. Seule une grande idée, un but clair et noble, seraient capables de susciter des actions ardentes chez une minorité d’élite qui, par contagion, pourrait entraîner la masse au sacrifice, parce qu’elle sentirait confusément peut-être, qu’au-delà de l’enfer, qu’il s’agit d’affronter, quelque chose de beau doit surgir : la liberté pour laquelle tant d’esclaves sont déjà morts. Mais comment veut-on, dans cette guerre voulue par les marchands et des gouvernants assoiffés de domination nouvelle, qu’il soit possible de susciter de l’héroïsme chez des millions d’hommes ? Certes, sous une rafale de mitraille que l’imagination ne conçoit pas, des soldats ont franchi des plaines et escaladés des pics, mais ce n’était pas librement, volontairement, après avoir mesuré le danger et pleinement conscients de la tâche à accomplir. Ils sont allés vers la mort probable que représentaient les obstacles à franchir pour échapper à la mort certaine du peloton d’exécution, comme l’être épouvanté saute de la fenêtre d’une maison pour fuir le feu qui consume tout, sans pour cela prétendre être un héros.

Les retraites russes et italiennes ne démentent pas seulement les déclamations sur la discipline librement consentie ; elles mettent également à nu les subtilités dialectiques des politiciens socialistes qui prétendaient — et prétendent encore — faire une démarcation entre la guerre offensive et défensive et qui, forts de leur science, engageaient leurs fidèles à donner suite aux ordres gouvernementaux. Extraordinaire science en effet, puisqu’à la même heure, à Berlin, Pétrograd, Vienne, Londres et Paris, les chefs du socialisme décidèrent de renoncer au "Prolétaires unissez-vous" et ce, au nom même des intérêts supérieurs de la classe ouvrière. La grande avance des armées allemandes en Russie, surtout depuis la révolution, est due au fait que les russes ne voulaient plus se battre. Les "camarades" allemands qui, en 1914, avaient marché pour la prétendue guerre défensive, n’en ont pas moins continué à porter leurs coups à ceux qui avaient arboré le rouge drapeau de la révolte. Dans le nord de l’Italie, en présence de soldats manifestement las de la guerre et que la répression la plus inexorable était incapable de maintenir plus longtemps dans les tranchées, les régiments des empereurs Guillaume et Charles acceptent d’aller pratiquer l’implacable dévastation dans des régions jusqu’ici fertiles et belles. Est-ce toujours au nom de la guerre défensive ? Évidemment non, puisque du jour au lendemain le ton de la presse autrichienne a complètement changé. Alors qu’il y a deux semaines encore les chauvins de Vienne mettaient beaucoup d’eau dans leur vin annexionniste, ils ne parlent plus que du redoutable glaive qui dictera la paix. Il est vrai qu’en échange ce sont les impérialistes italiens qui mettent une sourdine à leurs tapageuses manifestations pour la plus grande Italie. Ceci ne compense pourtant pas cela. A tons les peuples des sacrifices inouïs ont été imposés. Des millions d’hommes ont été massacrés, des richesses fantastiques anéanties pour, après des années, n’aboutir à rien, pas même aux voleries de territoires que les uns et les autres déclaraient cependant indispensables à l’existence des nations. Et c’est ce monstrueux gaspillage des vies et des biens que l’on veut continuer et qui est rendu possible par l’attitude peu nette des opposants à la guerre qui croient — parce que c’est leur désir secret — établir une paix durable sans toucher au régime qui a rendu la guerre inévitable. La peur d’un monde nouveau leur fait accepter tous les mensonges et les crimes du présent. L’on veut nous faire prendre comme paroles d’évangile les déclarations des gouvernants, qui ne sont dictées que par leur souci de conservation et qui varient au gré des succès et des insuccès militaires.

Plus de finasseries qui, en nous soumettant moralement aux gouvernants, font de nous leurs complices et nous font accepter tour à tour, au nom des mêmes intérêts, la victoire ou la débâcle. Persuadons-nous bien que la paix définitive ne sera que lorsque les peuples imposeront un ordre nouveau, et ne peut résulter d’un compromis entre dirigeants, paix blanche ou paix victorieuse.




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