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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le droit d’asile – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°476 – 8 Décembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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En Suisse, chaque fois que de nouvelles mesures d’exception sont projetées ou édictées contre les réfugiés politiques, nous voyons d’abord remettre à neuf les vieux clichés sur notre hospitalité, sur ce droit d’asile sacré, le plus beau fleuron de la couronne de notre démocratie séculaire.

Ainsi, ces dernières semaines. M. Rutty, le chef de la police genevoise, a eu l’occasion dans ses discours de l’exalter à plusieurs reprises, précisément pour expliquer comment il était nécessaire de lui faire de sérieuses entorses. Au fond, un droit qui deviendrait la réalité de la vie de chaque jour, perdrait de son caractère idéal et ne saurait plus nous enorgueillir. Comment, en effet, songer à se vanter de ce que nous accomplissons à l’ordinaire, d’une façon spontanée, presque instinctive ? Non, le droit d’asile ne court pas le risque de perdre de son éclat en raison même de l’usage trop fréquent qui en serait fait. Pour le préserver de toute usure et le garder intact, nos gouvernants sont décidés à n’en faire plus que des applications fort exceptionnelles. Si Nicolas II venait en Suisse, comme autrefois le prince Louis Bonaparte (le futur Napoléon III), il serait encore bon de déployer toutes les grâces de notre hospitalité, mais aussi longtemps que nous n’aurons à faire qu’avec de vulgaires déserteurs, en fait d’asile, c’est celui de Witzwil que nous avons surtout à leur laisser entrevoir !

Trêve de railleries ! L’hypocrisie de nos maîtres appelle plutôt l’indignation et il est quelque peu triste de constater l’indifférence populaire vis-à-vis de la sourde agitation qui dans certains milieux bien pensants et hélas ! puissants — se fait contre tous ceux qui, échappés à l’enfer des tranchées ou n’ayant pas voulu consentir à s’y rendre, pensaient trouver chez nous un abri où ils n’auraient plus qu’à lutter contre les difficultés matérielles de l’existence — toujours très grandes pour le travailleur.

Nous ne perdrons pas notre temps à discuter toutes les accusations portées contre insoumis et déserteurs. Car de deux l’une : ou ils tombent sous la loi commune, déjà représentée par des codes très volumineux et il ne reste qu’à leur en faire application, ou ils sont frappés illégalement par un odieux abus de pouvoir. Nous nous plaçons ici à un point de vue, que les bons citoyens férus de légalité ne sauraient méconnaître sans se donner un démenti à eux-mêmes.

Tout le monde voudra bien admettre que la guerre n’est pas l’état normal d’une société. Comment dès lors s’étonner qu’il se soit trouvé quelques milliers d’hommes sur des dizaines de millions — pour se soustraire à une sanglante et effrayante anormalité ? Si pour les œuvres les plus grandioses de vie, de solidarité et de progrès, l’unanimité n’a pu être obtenue, il est fort compréhensible qu’elle ne se soit pas réalisée pour une hideuse besogne de destruction et de mort, devant laquelle la pensée recule avant d’avoir été surexcitée et empoisonnée, par le mensonge, l’affolement et la cruauté.

On remarquera bien que nous parlons en faisant abstraction de nos idées particulières, de ces principes anarchiques pour lesquels nous avons bravé les condamnations et sacrifié nos intérêts matériels. Pour se refuser à être de la chair à canon, nul besoin de se dire anarchiste ou révolutionnaire : il suffit de se sentir homme et d’avoir comme tout individu qui ne soit pas profondément dépravé l’horreur du sang. Nous avouons même ne pas aimer certaines explications détaillées et compliquées de la désertion. Quel geste plus naturel que de chercher à se sauver dans la catastrophe la plus horrible que le monde ait jamais vue ?

Chercher à représenter comme particulièrement odieux les rescapés d’un cataclysme froidement prémédité et qui dépasse en horreur ceux de la nature toute entière, c’est abuser de l’ignorance et de l’atavique esprit de servitude d’une foule, toujours prête à se courber devant une entité incomprise et incompréhensible : Dieu ou l’État, la Patrie ou l’Honneur national ! Et prétendre leur contester ou marchander le droit d’asile, ou le subordonner à des conditions humiliantes, c’est renier en quelque sorte la seule mission qui s’impose à celui qui s’est trouvé en dehors d’un conflit : celle de l’aplanir, pour rejeter dans l’épouvantable mêlée même ceux qui cherchent à en sortir.

Hélas ! nous venons de parler le simple langage du cœur et de la raison, qui est absolument incompréhensible pour tout homme d’Etat, tout au moins dans l’exercice de ses fonctions ! Et nous oublions aussi que notre presse bourgeoise nous avait déjà donné une curieuse explication du droit d’asile suisse.

Ce n’est pas un droit reconnu à celui qui vient se réfugier sur notre sol ; il serait bien malappris de le réclamer, alors qu’il doit songer avant tout à se conformer à de multiples devoirs ! Non, le droit d’asile, c’est un droit que la Suisse elle-même revendique vis-à-vis d’autres Etats, comme l’un des attributs de sa souveraineté, mais elle demeure libre de s’en servir ou non. Et moins elle s’en sert, plus elle prouve le tenir en grande considération, ne pas vouloir en faire un abus, un gaspillage.

Aussi nos politiciens ont-ils grandement raison de proclamer que le droit d’asile nous est précieux, et précieux à tel point qu’il n’est pas du tout facile de le voir octroyer.
La Suisse hésite à prêter le droit d’asile, crainte de le perdre. Et clame, que ferait-elle sans ce fleuron, le plus beau de sa couronne ?




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