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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les mitrailleuses – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°476 – 8 Décembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Bien que l’ordre règne a nouveau sur les bords de la Limmat, comme dans la grande métropole de la Vistule, les événements qui viennent de se passer à Zurich ont une grande importance, non pas tant par leur ampleur que par leur valeur morale et la façon sauvage dont ils furent réprimés. La presse bourgeoise a émis le vœu que le silence se fasse autour de cette affaire, sans doute parce qu’elle ne peut s’en faire un titre de gloire. C’est, une raison pour nous de lui donner toute la publicité désirable en en tirant de justes enseignements.

Nous sommes de ceux qui n’avons jamais pris au sérieux les discours des fêtes fédérales et cantonales, non plus que les harangues électorales de nos politiciens. Mis en méfiance par le passé où les violences commises envers les travailleurs ne se comptent plus, nous voulons juger nos maîtres sur des faits et non à l’ouïe de proclamations dans lesquelles il est trop parlé de nos sujets de contentement et pas assez de ceux de mécontentement,. Ainsi, les quelques lignes annonçant les morts de Zurich ont une valeur éducative infiniment supérieure à tous les discours richement, reliés de nos hommes politiques. La portée de ce massacre est d’autant plus grande qu’il n’est pas le fait du hasard, mais que c’est bien un système que nos gouvernants veulent appliquer sur une grande échelle pour la conservation de leurs iniques privilèges.

Malgré la grande douleur que ces morts nous causent, nous n’hésitons pas à dire qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi. En constatant que la misère prolétarienne, les iniquités, les rigueurs de l’exploitation capitaliste étaient aussi grandes en Suisse que dans les pays environnants, nous pensions, depuis longtemps déjà, que nos fameux droits politiques ne sont qu’une amère plaisanterie. Mais une équivoque subsistait, qui a causé un tort énorme au mouvement émancipateur en Suisse.

De nombreux ouvriers, en entendant énumérer la longue liste de nos droits, ne résistaient pas à un tel déluge et, émerveillés comme par l’annonce du gros lot qui réparera tous les mauvais coups du sort, ils en oubliaient leur quotidienne misère. La glace est maintenant rompue.

Se croyant sérieusement menacés, rendus peut-être un peu inquiets par les événements de Russie qui font apparaître la révolution sociale moins chimérique ou lointaine que l’on avait coutume de le dire, nos dirigeants ont eu recours, pour réprimer la manifestation de Zurich, à l’arme des potentats : la mitrailleuse. Gens aussi stupides que féroces, ils n’ont même pas pris le temps de songer que si les gibets, les hordes cosaques et tous les sinistres bandits qui étaient les suppôts du régime tsariste, n’ont point su éviter à Nicolas II le chemin de Sibérie, c’est faire un insensé rêve de domination perpétuelle que de croire que les mitrailleuses suffiront toujours à faire taire les revendications populaires. Un régime qui a usé la tromperie au point de faire appel à la mitraille pour se maintenir est bien près d’entendre sonner le glas.

Naturellement, la presse bourgeoise cherche à égarer l’opinion publique en parlant de louches excitateurs étrangers et de meneurs qu’il faut mettre promptement à l’ordre. Il y a aussi l’obligatoire couplet sur nos sacrées libertés, qui ne sont réelles que dans la mesure où l’on n’en use point.

Le meneur, dans les manifestations populaires, est un mythe. A un moment donné, quand des pensées multiples et des sentiments divers agitent la foule, un homme, souvent un inconnu jusqu’alors, sort des rangs, émerge au-dessus des têtes et se fait l’interprète de la pensée de tous. Il n’y a pas de calcul de sa part et, en le suivant, la masse ne croit pas obéit à un chef. Comme la source vagabonde jaillit du sol à l’endroit où l’écorce terrestre est la moins dure, le meneur est celui qui, dans une minute donnée, a été, par la force des circonstances, l’organe vocal qui a crié les colères et les aspirations de tous les assistants. Son crime ou son mérite est d’avoir été, un instant, la partie vibrante de l’écorce populaire, par où est venue à la lumière l’éternelle protestation des opprimés contre les puissances d’asservissement.

Quant à vouloir rejeter sur des ouvriers étrangers la responsabilité de l’agitation, c’est canaille et bête. Dans les dires bourgeois, il y a d’ailleurs une contradiction grotesque. D’une part, il est parlé du bon sens inné de la population laborieuse suisse, et, d’autre part, l’on émet l’idée que ce bon sens ne lui a été d’aucune aide pour apprécier la situation et voir les choses telles qu’elles sont. Il n’est pourtant pas besoin d’être grand clerc pour mesurer l’étendue de la misère des temps actuels. Chaque ouvrier, même le plus borné, voit bien en présence de quelles difficultés sans cesse grandissantes il se débat. Il voit les restrictions de toutes sortes qu’il doit s’imposer par suite du haut prix des vivres et des choses nécessaires à l’existence.

Si pour les produits qui viennent du dehors, l’on peut rejeter sur la spéculation étrangère une part de la responsabilité, il n’en est pas de même des produits indigènes, de ceux qui devraient être en abondance et qui n’en disparaissent pas moins du marché comme par enchantement, pour réapparaître, par petites doses, à des prix exorbitants. Cependant, aucune mesure sérieuse et efficace n’a été prise contre les affameurs qui édifient des fortunes scandaleuses sur la misère du peuple. L’on fait des discours et toujours des discours. Ensuite, les voleries continuent comme devant, jusqu’au jour où les volés deviendront enragés et feront payer en quelques heures toutes les humiliations, toutes les filouteries, tous les crimes dont ils ont été victimes. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’une main de fer nous étreint. Il y a longtemps que le joug pèse sur nous d’une façon intolérable, en dépit de toutes les papelarderies de nos tyrans. La recrudescence actuelle des exactions n’a fait qu’aviver la douleur et la rendre à tous. assez aiguë pour que les moins doués puissent en discerner les causes. De là le malaise qui plane, les sourdes rumeurs que l’on entend et les secousses qui, ici et là, annoncent la prochaine tempête. Dès les possibilités de l’ouragan révolutionnaire, le bloc des privilégiés s’est formé. Même ceux chez lesquels on croyait deviner un certain libéralisme à la suite de sympathies ostensiblement affichées pour les révolutionnaires russes, n’ont pas résisté à la première épreuve lorsqu’elle se produit en Suisse.

La révolution, là-bas, vers les lointaines steppes, dans ces régions mystérieuses et mystiques, oui, mais pas ici. Les politiciens socialistes n’ont pas fait mentir leur réputation, solidement établie, d’endormeurs. Ils ont condamné les manifestations de Zurich aussi rudement que les bourgeois, sous prétexte qu’elles font le jeu de la réaction, comme si ne pas faire le jeu des tenants du pouvoir consistait à n’être qu’un troupeau de moutons bêlants, qui se pressent aux urnes avec des bulletins dont la couleur varie au gré des accords ou des disputes des bergers.

Ainsi, les prolétaires sont seuls et bien seuls. Ils savent que l’horizon bourgeois ne va pas, socialement, au delà de la limite d’un champ de tir d’une mitrailleuse. Le temps des compromissions néfastes touche à sa fin. C’est la lutte, non pour légaliser notre misère, mais pour réaliser la fin des esclavages. Haut les cœurs !




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