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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°477 – 22 Décembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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La sottise et l’ignominie dont tous les dirigeants et diplomates de l’Entente ont fait preuve vis-à-vis de la Révolution russe paraitrait presque incroyable, si nous ne savions que les hommes plus accoutumés a exercer le pouvoir qu’à se conformer aux événements et à la volonté des peuples, cherchent à dominer les uns et les autres, ce qui leur réussit assez souvent, jusqu’au jour de l’inévitable effondrement.

La Révolution russe avait évidemment de multiples causes, mais les deux principales étaient à n’en pas douter la nécessité d’une transformation économique qui rendît désormais impossibles les famines périodiques, et la lassitude engendrée par une guerre dont la durée, l’étendue, l’acharnement et l’horreur dépassaient les prévisions même les plus sombres.

Un peuple immense ne voulait plus la guerre, possible seulement grâce à une discipline atroce dont l’insurrection venait de briser les liens. Pour éviter une débandade qui, d’une part, viendrait priver le mouvement révolutionnaire d’une formidable force organisée de défense et de réalisations, et qui, de l’autre, améliorerait par des succès faciles la situation déjà fort compromise d’autres tyrannies, il fallait à tout prix et de suite aviser aux moyens de faire cesser la misère hideuse et de montrer que tout était mis en œuvre pour aboutir à la paix en évitant de nouveaux massacres.

Or, la disette n’à fait que s’accentuer et une folle offensive russe a fourni le prétexte à l’armée allemande de poursuivre son invasion. Non pas que celle-ci eût été évitée, même si les Russes avaient suspendu les hostilités, mais ce fut une grosse erreur que de paraître la justifier.

La nouvelle catastrophe militaire ne pouvait qu’accroître le dégoût de tout service militaire chez les Slaves — et tout serait pour le mieux, si, d’autre part, elle n’avait grisé et fait prendre patience aux soldats envahisseurs et à tout le peuple allemand à l’arrière.

Nous ne croyons pas avoir besoin de répéter que si la révolution doit être commencé dans un pays sans s’assurer à l’avance — chose presque impossible du reste qu’il en sera de même chez les peuples voisins, il n’en est pas moins vrai que son développement et sa réussite plus ou moins grands dépendront de l’attitude de ces derniers.

Il faut croire le tzarisme définitivement condamné, autrement il aurait pu tenter un retour offensif en se réclamant précisément de la volonté de faire la paix. Mais il est bien mort, mort à tel point que même les baïonnettes des empires centraux ne pourront le rétablir. Et que penser dès lors des gouvernants de l’Entente, persistant à réclamer de la Russie la continuation de la guerre et lui refusant même une conférence pour en réviser les buts ?

D’aucuns louent beaucoup Lénine d’avoir voulu faire la paix à tout prix. En réalité, c’était pour lui la seule façon de s’assurer le pouvoir au moment des élections. La grande majorité de l’armée n’a été pour lui que parce qu’il s’est hâté d’entamer des négociations susceptibles d’aboutir à la paix.

Les premières nouvelles reçues laissent entrevoir que l’Allemagne veut traiter la Russie en pays vaincu et que toutes les déclarations contraires de ses hommes d’Etat étaient hypocrites. Le contraire seulement nous eût étonné.

Il est malheureux de voir ainsi la Révolution réduite à traiter humblement avec ses pires ennemis, qui pourraient très bien ne conclure qu’une trêve momentanée dont ils ont besoin pour mieux poursuivre le massacre ailleurs et se sortir d’une situation qui en se prolongeant les menace d’une fin comme celle du tzarisme.

Nous éprouvons un véritable écœurement et de sérieuses craintes pour l’avenir en constatant la sympathie témoignée par une partie de la presse bourgeoise à Lénine. Nous lui préférons et de beaucoup les cris de rage et les malédictions des feuilles ententistes, qui sont, en cela du moins, absolument sincères. Mais personne ne nous fera croire que n’importe lequel de nos bourgeois puisse applaudir sincèrement au désarmement, à la socialisation de la terre, des immeubles, des usines, à l’annulation de la dette étrangère, et à toutes les mesures révolutionnaires, vraies ou fausses, appliquées ou non, dont les dépêches de la Russie nous parlent en ce moment.

Ceux qui approuvent les soldats russes de rentrer chez eux, devraient proposer que la Suisse démobilisât aussi, de même qu’il faudrait préconiser pour une application immédiate chez nous tout ce qui est jugé bon pour le grand pays slave.

Mais il suffit de se rappeler l’indignation et l’horreur témoignées par toute notre presse indistinctement à l’occasion des dernières manifestations de Zurich, pour se dire que certains apologistes actuels de la Révolution russe ne sont que des menteurs. Ils espèrent surtout qu’elle va s’épuiser en luttes intestines et que plus tard, la terrible crise de la guerre venant à prendre fin, il sera facile de s’entendre entre gouvernements pacifiés pour y faire régner l’ordre à nouveau, l’ordre bourgeois bien entendu.

L’heure est grave pour les révolutionnaires sincères de tous les pays. Ils ne peuvent faire des reproches aux camarades russes, n’ayant rien fait pour les aider dans leur tâche surhumaine, mais il serait absurde de les voir se réjouir du fait que les délégués des Soviets traitent avec les impériaux. C’est donc que les appels de la Révolution russe aux autres peuples n’ont pas été entendus et que ces derniers demeurent fidèles à la contre-révolution.

Nulle illusion n’est permise, sauf pour ceux qui aiment se griser de mots. Notre effort reste entièrement à accomplir. Avoir refusé notre adhésion morale — immorale serait, plus juste — à la guerre, nous être soustraits individuellement au militarisme, c’est très bien, mais en somme, comment concevoir l’œuvre commune, positive pour la paix ? Il ne faudrait pourtant pas se glorifier d’attendre que les gouvernements veuillent bien en conclure une, lorsque les forces des peuples seront épuisées au point d’être incapables de porter plus longuement l’énorme fardeau de la guerre. Car celle-ci aurait bien duré alors jusqu’au bout ! Et nous l’aurions aussi tolérée jusqu’au bout !

Voici qu’un pacifisme bourgeois se développe un peu partout. Applaudisse qui voudra, nous, le croyons aussi trompeur que l’a été l’héroïsme bourgeois.

Nos maîtres n’ont jamais voulu que les peuples s’entendissent, et s’ils vont enfin s’entendre entre eux, ce sera encore pour nous maintenir divisés. La paix donc n’aura pas été conclue, car c’est surtout entre masses exploitées et douloureuses que nous avons à la réaliser, de façon qu’elles ne puissent plus être jetées les unes contre les autres. Et cela ne viendra que lorsqu’elles auront toutes su conquérir également le bien-être et la liberté.




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