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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur la célébration du 1er Mai – A. P.
Terre Libre N°1 - Mai 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 18 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Mai, plus encore que Mars, est le mois rouge du Travail. C’est le mois de la chaleur, de la vie et de la beauté, le mois magique du soleil et du renouveau, de la couleur et de l’abondance, de l’énergie et des chants. Les vieilles civilisations célébraient le premier jour de Mai comme fête de la résurrection de leurs dieux, aux temps où les dieux étaient encore l’incarnation de l’inspiration et de l’espérance humaines. Maintenant que toute la richesse et la chaleur de son appel à la vie ne saurait plus ranimer la froideur fossile des religions mortes, c’est le Travail qui est l’espoir du Monde et le mois de Mai est devenu le mois du Travail. Mais comme notre travail dans l’esclavage est la privation même de la joie et de la liberté qui soufflent sur la terre en fleurs, le moi de Mai nous fait haïr nos chaînes et nous remet debout pour la conquête du soleil nouveau, du travail nouveau dans la fraternité des peuples. Il nous empêche de désespérer de la vie.

"La beauté du mois de Mai est une satire sur la société capitaliste", a écrit le révolutionnaire écossais Guy A. Aldred ;

"c’est une ironie sur le labeur salarié. Elle appelle à une opposition active, révolutionnaire, contre le présent ordre social, et sonne au prolétariat le réveil pour qu’il prenne possession de la terre. Alors seulement, nous aurons un vrai mois de Mai, un mois de travail heureux en harmonie avec la nature, une époque d’harmonie, au lieu du désaccord présent.

Le soleil brillera dans toute sa gloire, non plus sur des maîtres et des esclaves, sur des palais et des bouges, mais sur un monde d’hommes libres et de femmes libres, citoyens, de la terre, vaillants, solidaires et égaux.

Près d’un demi-siècle a passé depuis le Congrès de Paris de l’"Association Internationale des Travailleurs" à la suggestion de sa section américaine des "Chevaliers du Travail", a institué la manifestation du premier Mai. L’idée était de donner un symbole à la lutte directe du travail contre le capital et de faire entendre dans la bataille sociale, le son d’une note de victoire. Ce symbolisme a été broyé par les conditions économiques et l’appel de Mai a perdu sa signification intérieure. Ceci était inévitable. Les symboles ne peuvent satisfaire indéfiniment. La lutte vers l’émancipation est autre chose qu’un simple cortège. Le véritable apport, l’essence vivante de l’idée de Mai était perdue, du jour où l’idée d’une "cérémonie" fut acceptée. Le Premier Mai avait menacé le carriérisme parlementaire, et c’est pourquoi les chefs opportunistes et parlementaires en ont falsifié le sens jusqu’à en faire un défilé de fête. Ils en tuèrent toute l’énergie. Pour eux, la germination du printemps, symbole de l’éveil des travailleurs à la conscience, était un présage de malheur. C’est pourquoi ils tempérèrent l’enthousiasme des masses et leur firent entendre, par des paroles trompeuses, que toutes ces choses auxquelles ils aspiraient seraient à eux du jour où ils transporteraient leur unanimité du terrain de l’action directe à celui du suffrage universel. Le Premier Mai, de ce jour, fut ravalé en "parade électorale".

C’est ainsi que le parlementarisme — qui a liquidé le socialisme — a triomphé du Premier Mai et de l’énergie de l’Appel de Mai à la révolte et à l’action. Le premier Mai ne dit plus rien aux consciences ouvrières, et n’est plus imposé par les masses. "A quoi bon arrêter le travail et manifester précisément ce jour-là ?" demandent les politiciens professionnels et les carriéristes syndicaux sur un ton de dédaigneuse sagesse. Ces gens-là ont horreur du dérangement et du trouble, parce qu’ils ont le sens de leur importance croissante dans le capitalisme, et ne désirent qu’une marche sans à-coups de la machinerie politique et sociale, en vue de leur propre avancement individuel, et un plus complet asservissement du vaste troupeau dont ils ont la garde. De sorte que le Premier Mai tombe maintenant, quelquefois, le dimanche 30 avril, d’autres fois le dimanche 2 Mai et ainsi de suite. C’est seulement par la connivence de l’opportunisme et du calendrier que le Premier Mai, de temps à autre, est encore célébré. le Premier Mai."

Les opportunistes ont fait du Premier Mai un jour de compromis et de mensonge. Les militaristes rouges l’ont déformé en une vaine parade, un bluff révolutionnaire sans réelle volonté de lutte. Les masses l’ont oublié comme un rite suranné. Et les pires étrangleurs du prolétariat en ont recueilli l’héritage, comme ils se sont emparés du drapeau rouge, des vieux chants révolutionnaires, et de tout ce qui parle encore au cœur des foules un langage dont les paroles, trop passivement répétées, ont cessé d’être comprises. Hitler, en 1933, a célébré son Premier Mai à Berlin, une main sur l’épaule de Leipart, président de la C. G. T. allemande, et l’autre sur celle de Wells, président du parti socialiste. En 1933, le parti "ouvrier" national-socialiste a célébré sur le Boken, jadis hanté par les sorcières, la fête mystique du réveil de l’Allemagne. De cette confiscation démagogique, Cabarello en Espagne, Mazarick en Tchécoslovaquie, Staline à Moscou, avaient donné déjà l’exemple, transformant en fête nationale ce qui avait été la journée internationale de lutte de tous les sans-patrie du monde...

... Le Premier Mai est mort. Le socialisme autoritaire l’a tué. Bien plus, il a fait de son cadavre le pantin d’une comédie de ventriloque où le gouvernement du capital fait les demandes et les réponses. C’est au socialisme libertaire qu’il appartient de ressusciter le Premier Mai. C’est en nous, anarchistes, que subsiste ce qui fut son âme. La volonté de le faire revivre doit inspirer notre propagande.

Si nous voulons faire revivre le Premier Mai, non pas comme la vaine célébration d’un rite formel, mais comme un jour d’appel à la Révolution sociale, si nous voulons faire de cette journée une épopée capable d’enflammer le sang des hommes et de le chauffer à blanc dans la fournaise d’un enthousiasme vrai — il nous faut remonter à ses origines, à ses traditions premières, qui sont les nôtres, aux grands souvenirs de douleur et de lutte dont l’écho se prolonge encore dans le monde, inspirant le lourd sommeil des opprimés avec des rêves de révolte et de liberté, et imposant aux mauvaises consciences des dominants les cauchemars d’une angoisse insurmontable. Il faut que les anarchistes se rappellent que le Premier Mai fut leur création, leur œuvre, celle de leurs militants et de leurs martyrs. Il faut qu’ils enseignent à la jeune génération ce que furent les espoirs de nos devanciers, leurs efforts et leurs sacrifices. Quel thème plus approprié pourrions-nous choisir à cette fin – à part l’histoire grandiose des Communards — que l’histoire du 1er mai 1886 et des martyrs de Chicago ?




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