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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En marge d’un fait-divers - A. P.
Terre Libre N°7 - Novembre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 18 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Comment on fonde un trône. — Nous transcrivons de quelques journaux bien-pensants ce récit des origines de la dynastie régnante en Serbie. Voilà comment le père d’Alexandre Ier monta sur le trône après en avoir "descendu" le roi "légitime" Alexandre Obrenovitch, le 11 juin 1903 :

Alexandre Obrénovitch avait suscité une tempête en épousant Draga Machine, veuve d’un ingénieur. Elle était de neuf ans son aînée et on la haïssait pour son ascendant sur le roi.

Vingt-six officiers comprenant le propre beau-père de Draga, se saoulèrent dans un restaurant de Belgrade, encerclèrent le palais royal de soldats, y pénétrèrent par une porte traîtreusement ouverte après avoir abattu les sentinelles.

Ils enfoncèrent la porte à coups de hache, piétinèrent les jouets destinés à des enfants espérés, mais qui n’étaient jamais venus au monde, et firent feu sur le lit.

Mais, en tirant les couvertures, ils découvrirent que le roi et la reine leur avaient échappé. Après deux heures de recherches, on les retrouva accroupis, à moitié derrière une porte.

Alexandre tomba à genoux, suppliant qu’on le laissât en vie, et proposant de répudier Draga. Un coup de revolver fut toute la réponse qu’il reçut. Quant à la reine, on la tua tandis qu’elle était penchée sur le corps inanimé de son mari.

Le corps de Draga fut jeté par la fenêtre, dans le jardin.

Comme le roi, mourant, se cramponnait au rebord de la fenêtre, un officier tira sur ses doigts. Les cadavres furent laissés sous la pluie et l’on ordonna aux paysans de les piétiner.

Dix-sept personnes moururent pendant cette nuit de boucherie, qui ne s’arrêta que sous la menace du ministre d’Autriche de faire occuper Belgrade par l’armée autrichienne. — (Daily Express, Londres).

Pendant ce temps on court réveiller — s’ils dormaient — (souligné par Le Journal de Genève) les futurs gouvernants du royaume. Voici comment Le Temps du 15 juin 1903 rapporte leurs faits et

Le président du conseil, général Zinzar Marcovitch, le général Pavlovitch, ministre de la guerre, tués à domicile, ont fait de la place. Le ministre de l’intérieur Todorovitch est blessé mortellement. Les deux frères de la reine, Nicolas et Nicodème, conduits à la division pour être exécutés ont demandé à fumer une cigarette et à s’embrasser avant de mourir.

Le jour vient. Le corps du roi et le corps de la reine sont mis dans une salle basse. Là-haut le conseil des nouveaux ministres est au complet. "Le roi est mort... Vienne le prétendant." Une musique militaire, à six heures du matin, se porte en cercle devant le konak. Elle exécute ses plus brillants morceaux. Un allegro, un pas-redoublé et une mazurka donnent aux Serbes le ton, à leur réveil. Des gamins parcourent les rues annonçant la "nouvelle". Les affiches sont placardées. Quelques drapeaux paraissent aux balcons.

Saluez, prosternez-vous, stupides lécheurs de bottes, foule hurleuse de Marseille et d’ailleurs, salauds qui avez écrasé à coups de talons le visage du régicide mourant. Voilà l’Ordre sacré, voilà le Droit divin, voilà la Gloire !

Mais lorsque les flics tirant au hasard sur l’homme traqué abattent quelques sanguinaires imbéciles, lorsque le "courageux citoyen" ceinturant l’adversaire au crâne fendu se fait écharper à son tour par les bourriques ivres de meurtre — alors laissez-nous rire amèrement — rire de vous, "petits-fils-de-quatre-vingt-treize", de vous, "briseurs-de-tyrans" tombés dans la merde !

* * *

La Question des Responsables. — De l’avis de gens compétents, l’on peut répartir les crimes qui se commettent journellement dans notre belle France en cinq catégories égales :

1) Les crimes accomplis pour le compte de l’Etat par les policiers en uniforme (Meurtres commis sur des manifestants, des réfractaires sociaux, etc.),

2) Les crimes commis sous l’inspiration ou la direction des policiers pour le compte de l’Etat, celui des politiciens ou leur propre compte (Meurtres de personnages en vue, affaires Stavisky, Prince, Causeret, etc.),

3) Les crimes commis par des indicateurs, maquereaux et repris de justice, tolérés ou protégés par la police et les politiciens, moyennant certains services rendus d’autre part. (La plupart des crimes "crapuleux" et "professionnels".),

4) Les crimes commis par des individus sans ressources ni protection sous l’inspiration policière des indicateurs ci-dessus. Les dupes subissent la rigueur des lois et "justifient" l’existence du système répressif de l’Etat. (Maucuer et beaucoup d’autres criminels sociaux),

5) Les crimes passionnels, résultant de l’exaspération de certaines tendances humaines dont l’exercice normal est entravé par l’Etat.

C’est dans cette dernière catégorie que nous rangeons, jusqu’à preuve, du contraire, l’attentat de Marseille : acte désespéré d’un fanatique courant à une mort certaine, pour servir ce qu’il considérait comme son idéal ou sa dignité personnelle.

On a prétendu de divers côtés, chez les communistes comme chez les gens d’Action Française, mettre en cause les autorités ou les puissances les plus diverses depuis la Sûreté générale jusqu’au Guépéou, en passant, bien entendu, par Gœring et par le gouvernement de Hongrie.

On a même, dans une certaine presse d’avant-garde, insinué que M. Barthou et le roi Alexandre pourraient bien avoir été des "martyrs de la paix" assassinés au moment où ils allaient, par leur politique commune, écarter de l’Europe et du monde le spectre de la guerre. On a voulu voir en eux des "victimes du fascisme" dont ils auraient, paraît-il, menacé les positions ou contrecarré les appétits.

Monsieur Barthou avait claironné dernièrement dans l’Europe entière sa volonté de guerre pour le cas où serait renversé l’un quelconque des poteaux frontières que la dynastie roumaine des Hohenzollern a porté en plein cœur des nations voisines. Il a répété cette même déclaration au sujet du Royaume des Serbes, dans lequel les "minorités nationales", par un paradoxe politico-diplomatique, constituent l’imposante majorité. De telles paroles sont comme un soufflet en pleine face pour tous les opprimés des Balkans.

Quant à Alexandre le dernier, dont la dynastie est parvenue au trône par l’assassinat il y a trente-et-un ans à peine, il n’a pas cessé depuis lors, de tremper ses mains royales dans le sang de ses "fidèles sujets". La politique étant sur une grande échelle, l’équivalent de la vivisection appliquée à l’Humanité, nous n’avons pas à nous étonner ni des méthodes en vigueur dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, ni des actes de terrorisme qui peuvent surgir par contre-coup du côté des populations persécutées. [1]

Il nous suffit de constater (comme l’a fait la presse bourgeoise de tous les pays lors de l’avènement de Pierre Karageorgevitch) que la conduite de l’Etat est par définition-même une affaire de boue et de sang, et qu’on ne s’en mêle pas lorsqu’on a peur de salir ses manchettes.

Nous n’avons jamais dit autre chose.

Notes :

[1Voir en feuilleton page 4 et 5, "La Vérité sur l’Attentat de Marseille"




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