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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Croisade mondiale contre le Terrorisme ! - A. P.
Terre Libre N°11 - Mars 1935
Article mis en ligne le 23 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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QUE M.M. LES GOUVERNANTS COMMENCENT !

Nul n’est plus opposé que nous à l’état de choses qui fait de l’assassinat une des formes courantes de la lutte pour la vie, entre humains d’opinions ou d’intérêts différents. Il est naturel que le règne de l’imposition et de la violence soit réprouvé et combattu avant tout par ceux dont la situation politique et sociale est celle de victimes éternellement désarmées de notre sauvagerie "civilisée", les réprouvés, les déshérités, les proscrits. S’il n’y a guère qu’une forme de l’assassinat des puissants de ce monde, il y en a mille et une de l’extermination des pauvres. Certaines sont brutales, d’autres raffinées. Certaines frappent des individus isolés, d’autres d’immenses multitudes. Il y a l’assassinat du corps et celui de l’âme. Il y a le meurtre instantané et le meurtre lent. Il y a l’égorgement interdit et l’égorgement prescrit par la loi. Il y a les coupables qu’on lynche et ceux auxquels on élève des statues. Il y a ceux aussi dont le crime est de se refuser à tuer, ceux qui même ne veulent pas apprendre à tuer, et qu’on traite comme des criminels. Gérard Leretour [1] va peut-être mourir en prison pour cela, s’il n’est délivré par une protestation inespérée des consciences.

Dans les journaux, l’homicide tient la plus grande place. Mais cette place n’est rien à côté de celle qu’il occupe dans la vie réelle. Cette place est si grande, dans notre société du "chacun pour soi et tous contre tous" qu’on peut se demander s’il existe dans le monde un seul homme qui ne soit, de fait ou d’intention, auteur ou complice d’assassinat. Cet état de chose a été reconnu et de ce fait même justifié, par les légistes et par les théologiens..

La théologie catholique enseigne qu’il est du devoir de l’homme de sauver sa propre vie, même au prix de celle d’un innocent, quand il n’existe pas d’autres moyens pour cela. Et les légistes, ces théologiens de la raison d’Etat, professent une doctrine identique lorsqu’ils posent en principe le droit pour la Société, pour la Nation ou pour le Prince de faire périr quiconque est un obstacle à l’accomplissement de ses intérêts.

Mais dans la loi qui condamne à la mort par la main du bourreau (ou par dépérissement physique, ou par réclusion, ou par misère morale, ou par manque d’aliments et d’hygiène, ou par l’extermination systématique de la guerre) certains hommes plutôt que d’autres, c’est en vain qu’on voudrait nous faire voir l’accomplissement légitime d’un intérêt général ou d’un jugement divin. D’un côté comme de l’autre, il n’y a nul principe supérieur à la vie humaine. D’un côté comme de l’autre, il n’y a que des hommes. Quel arbitre décidera qui doit périr, alors que toute personne humaine est en elle-même sans équivalent, sans remplacement possible, sa propre mesure et sa propre loi ?

La loi écrite qui nous dit : "Tu ne tueras pas" et qui nous tue, au nom du tabou violé, est une loi de mensonge et d’hypocrisie. L’Etat militaire et policier, l’Etat gardien de l’ordre, c’est tout simplement le monopolisateur du crime, l’énorme bande de gangsters qui règne incontesté sur son territoire et châtie la concurrence par le fer et par le feu. En face de ce système maudit, qui n’évite pas la lutte de tous contre tous, mais qui l’envenime au contraire, qui en multiple l’horreur, sanctionnant exclusivement le "droit" des puissants et la sécurité des lâches, on ne peut que regretter le temps où l’homme affrontait l’homme avec son individualité propre, poussé par les mêmes appétits, retenu par les mêmes risques, chacun mettant sa personne en jeu sous le seul contrôle de la coutume ou de l’honneur, et sans recourir à d’autre arbitrage qu’à celui de ses pairs.

Aujourd’hui, cette méthode est bannie de la société par les soins de l’Etat et l’entredéchirement des classes et des nations s’est ajouté pour le malheur de tous, aux rivalités individuelles. L’Autorité (c’est-à-dire la loi sanctionnant le privilège) terrorise à l’intérieur et à l’extérieur, si bien que l’Etat, son interprète, ne laisse dans le domaine privé que les rapports humains où son intervention est inutile parce que la force physique ou économique suffit à asseoir le privilège sur l’exploitation des faibles, sans que ceux-ci puissent même songer à s’en affranchir.

Tel est le terrorisme pratiqué d’en haut. Le terrorisme gouvernemental.

LA SIGNIFICATION DE L’ACTE INDIVIDUEL

Lorsque les besoins, les instincts et les passions humaines trouvent dans le domaine "privé" un système de satisfaction, de compensation ou de freinage suffisant, l’Etat plane au-dessus de la vie individuelle et son "terrorisme" reste latent. Mais il est de nombreuses circonstances dans lesquelles l’expansion vitale fait éclater les cadres assignés à la vie privée, et menace "l’ordre public". Alors l’Etat intervient et châtie impitoyablement tout ce qui peut compromettre le système social sur lequel il repose. Il dispose pour cela d’un appareil de répression comprenant la partie la plus mécanisée, la plus émasculée, la plus déshumanisée de l’humanité, et il la met en branle pour écraser la révolte, l’exterminer, la pourchasser jusque dans le secret des consciences. Le système des lois se perfectionne, pour mieux atteindre toutes les formes de l’activité subversive, il envahit jusqu’à la vie privée dans ses aspects les plus intimes. Il se manifeste par des "exemples", des "châtiments", des "sanctions pénales" multiples. Il resserre tous les liens, tous les baillons, jusqu’à interdire la vie dans ses manifestations les plus humbles.

C’est de ce terrorisme-là que naît l’autre, l’enfant du viol et de la misère, le terrorisme subversif, la violence des opprimés. Et sa forme la plus éclatante et la plus rudimentaire, c’est justement l’acte individuel : une forme imposée par le caractère universel de la contrainte et de la corruption, par le déchirement complet des liens de solidarité naturelle au sein du milieu humain. Cet acte individuel, cette explosion de criminalité subversive, est le signe fatidique qui marque au front les dictatures vouées à la mort.

Il fut le premier signe avant-coureur de l’effondrement du tzarisme et il sera celui de toutes les dictatures anciennes ou nouvelles dont la coalition formidable n’a laissé aux insoumis ni la moindre terre d’asile, ni la moindre parcelle de liberté et de sécurité en ce monde.

LA CHASSE AU "TERRORISTE"

Aujourd’hui, la plus puissante de toutes les Ligues, la Ligue universelle des Etats, se dresse dans le but de pourchasser le terrorisme individuel, afin d’effacer le signe de mort gravé par lui sur le monde qui s’en va. Dans les discours des chefs d’Etat, dans les séances de la Société des Nations, le spectre est évoqué, et des gouvernements ennemis, prêts à déclencher l’entre-anéantissement de toutes les nations, mettent en commun leur police pour se raffermir mutuellement contre ce péril obscur et mystérieux.

Tous les partis politiques se proclament les amis exclusifs du terrorisme gouvernemental et les ennemis mortels de l’acte individuel. Il n’y a pas de reniement, de trahison ou de manque à la foi jurée qui ne soit léger à n’importe quel politicien, monarchiste ou républicain, socialiste ou fasciste (qu’il s’agisse de violer le droit d’asile, d’exécuter d’anciens complices, de moucharder des camarades, ou de livrer des masses entières à l’extradition, à l’inquisition, à l’arbitraire policier le plus abject) du moment qu’il s’agit de poursuivre ce "crime contre le crime", ce crime des crimes : la révolte d’un seul.

Demandez à la Troisième Internationale pourquoi la trinité des "3 L" : Lénine, Liebknecht et Luxembourg est oubliée, et pourquoi les vrais héros de l’heure aux yeux des gouvernants moscovites se nomment "Laval, Lerroux et Litvinov" ?

C’est que Lénine, avant d’être sous la cuirasse de la dictature, une cible aux balles terroristes de Dora Kaplan, était le frère cadet d’un nihiliste exécuté par les tzars. C’est que Liebknecht plaida ouvertement en 1904 la cause des terroristes slaves réfugiés à Kœnigsberg. C’est que Rosa Luxembourg en 1918 parla de l’assassinat du Comte Mirbach par les Socialistes Révolutionnaires de gauche comme d’une dernière et suprême revanche de la révolution russe vendue à Brest-Litovsk !

Par contre Laval, Litvinov et Lerroux concrétisent en trois personnes "la lutte internationale contre le terrorisme", cette croisade moderne de tous les gouvernements contre le "crime et la perversité". Laval a préconisé à Genève la création d’une police politique internationale (dirigée par Chiappe) et à ce sujet, il a même été proposé officieusement de centraliser les empreintes digitales prises obligatoirement de tous les citoyens d’Europe ! — Litvinov a été le premier à réclamer après l’assassinat d’Alexandre 1er, l’extradition des Oustachis vivant en Italie, et ne s’est même pas laissé arrêter par la demande de réciprocité présentée par Mussolini au sujet des antifascistes italiens. Lerroux est arrivé à faire admettre ce principe que les réfugiés politiques d’une révolution manquée devaient être traités par un état voisin comme des prisonniers de guerre et parqués dans des camps de concentration. Ce principe a été appliqué même aux réfugiés sarrois en France, dont le seul crime était d’avoir obéi en votant le statu quo, aux suggestions des hommes de paille du gouvernement français, Max Braun et Fritz Pford.

Avec de pareils acolytes, Staline — encore trempé des sueurs froides que lui causèrent la mort de Kirov, et mal essuyé de son bain de sang de 133 innocents exécutés pour l’exemple — trouvera, espérons-le, à qui parler "justice" et "démocratie" !

Notes :

[1Voir sa biographie sur le blog Mouvement révolutionnaire angevin




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