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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’Alliance franco-russe, c’est la Guerre ! - A. P.
Terre Libre N°14 - Juin 1935
Article mis en ligne le 5 avril 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Personne ne songe plus à nier que la Russie soviétique soit aujourd’hui l’alliée de la France, comme l’était la Russie tzariste de 1914. Tout ce qu’on peut dire, du côté bolcheviste ou du côté du gouvernement français, c’est que l’alliance de 1914, c’était évidemment la guerre, tandis que celle de 1935, c’est la paix.

Cette affirmation repose sur deux séries d’arguments : D’abord la Russie nouvelle, puissance de progrès social, est "par cela même" une puissance pacifique, qui ne peut qu’exercer une influence heureuse sur l’alliée française, nous dit-on. Cette influence s’exercera aussi bien dans le domaine international que dans le domaine de la politique intérieure et tempérera les menées agressives de nos marchands de canons.

En second lieu, la Russie elle-même, poursuivant une politique essentiellement "asiatique" de colonisation intérieure et de pénétration économique, a un intérêt capital à maintenir la tranquillité de ses frontières occidentales, afin de pouvoir, de l’autre côté, tenir tête à l’impérialisme japonais.

Rien de ce que nous pouvons observer actuellement ne confirme cette double hypothèse.

Au sujet de l’influence bienfaisante de l’alliance russe sur la politique de notre gouvernement, il convient de rappeler que la France bourgeoise, — s’étant annexé tout ce qu’elle peut espérer posséder de peuples et de territoires et ayant frappé l’Allemagne d’autant de restrictions et de déchéances que peut en subir un peuple vaincu — tend naturellement au maintien du statu-quo en Europe, et de ce fait même se trouve dans une position conservatrice par rapport au problème de la guerre. Cette position soi-disant "pacifique" est celle d’un homme pesamment armé assis sur les reins de son adversaire, et attendant patiemment que celui-ci, en tentant de se relever, se constitue de ce fait même l’agresseur dans un nouveau combat. Il n’y a nulle apparence que la bourgeoisie française du fait de son alliance avec Moscou, soit inclinée à tendre elle-même la main au vaincu et à lui ménager en Europe des conditions acceptables de développement et de dignité. Au contraire, l’opinion commune des bolchévistes russes et des républicains français est que le "réveil" hitlérien de l’Allemagne ne doit être toléré dans aucun domaine, de sorte que plus les choses iront mal en Allemagne, plus Hitler sera vite éliminé de la scène politique allemande et européenne.

Ceci constitue, à notre avis, une grave et pernicieuse illusion. — Autrefois cette illusion était combattue, en France même, par les communistes et les socialistes, qui dénonçaient le traité de Versailles comme un crime international et une provocation permanente à l’égard des peuples vaincus. Par le jeu des subsides et des influences de Moscou, cette position a été abandonné en faveur de la nouvelle vérité bolcheviste, ainsi formulée par Radek dans les Isvestia : "Le Traité de Versailles est la suprême garantie de la paix, et l’Allemagne doit être mise dans l’impossibilité de le violer."

La guerre ne fait que gagner à cette évolution de l’opinion de gauche. La visite de Pierre Laval à Moscou, universellement acclamée par la presse française bolchévisante et bourgeoise, scelle une nouvelle union sacrée du militarisme français sur la base de la loi de deux ans, de l’encerclement armé de l’Allemagne, et de la collaboration étroite des forces militaires franco-russes pour la garantie réciproque des frontières de Versailles.

Que d’autres, dans Le Temps, Le Matin, ou le Bulletin quotidien du Comité des Forges, voient là un gage de progrès et de paix pour la France et l’Europe, nous n’avons pas à nous en étonner. Mentir, c’est le métier de ces messieurs.

* * *

Reste la deuxième partie de la légende. La Russie, "puissance de paix", se refusera toujours, nous dit-on, à se mêler aux querelles des impérialistes européens. Ne serait-ce que pour mieux surveiller son rival oriental, le Japon ! Elle s’opposera de la part de l’allié français à toute politique d’aventure en Europe, et le conduira "sur le chemin du désarmement".

Cette assertion est déjà démentie par les faits. Non seulement l’alliance franco-russe qui totalise les deux plus grandes forces terrestres et aériennes de l’Europe, n’a pas été considérée de part et d’autre comme une occasion de réduire le poids des armements, mais les deux pays se sont officiellement engagés "à ne laisser affaiblir en rien les moyens de leur défense nationale". Le communiqué officiel (déjà !) signé Molotoff, Litvinoff, Laval et Staline, et daté du 15 mai, affirme aussi, que la Russie "comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité". Et M. Laval, en retour, complimente le général Vorochiloff en ces termes : "Vous avez de beaux appareils ; vous avez de valeureux pilotes et vous êtes un grand chef !"

Qu’on suppose un instant que de telles paroles aient été adressées par un Jean Goy quelconque au général Goering, ministre allemand de l’aviation ; que le défilé ait eu lieu au rythme du "HorstWessel-Lied" et du "Deutschland über Alles", au lieu d’être scandé par la "Marseillaise" et l’"Internationale" ; que le Plan quinquennal, cette œuvre formidable d’équipement militaire et industriel ait été entrepris par Hitler ; qu’il ait abouti à la mise sur pied d’une armée permanente de près d’un million d’hommes formidablement équipée, à l’instruction militaire et aéro-chimique de treize millions de jeunes gens ; et à la création d’un immense élan de fanatisme national ! Ne serait-on pas en droit d’affirmer que la Paix est en danger, et qu’une force pareille représente un péril universel ? Et pourtant, de la part d’une Allemagne environnée d’ennemis, la provocation serait moindre que de la part d’une Russie parfaitement stabilisée, alliée aux plus grandes puissances militaires et navales de l’univers.

Nos bolchévisés naïfs sont prêts à croire que cette force gigantesque est nécessitée par le maintien de la sécurité en Extrême-Orient, où le Japon et les Etats-Unis s’affrontent. Qu’ils nous permettent de leur rappeler qu’aucune coalition mondiale, même celle de 1919-1920 qui groupait tous les impérialismes du monde, n’a réussi à prévaloir sur la défensive russe. Le corps expéditionnaire japonais a trouvé son tombeau dans les steppes de Sibérie, comme l’ont trouvé ça et là les envahisseurs anglais, américains, français, polonais, tchécoslovaques, etc. Les armées russes elles-mêmes, sous Korniloff, Koltchak, Denikine et Wrangel, n’ont rien pu contre le paysan russe défendant son propre sol. Et c’est par 120.000 miliciens à peine armés, à peine vêtus, que les légions de Pidsulski furent reconduites jusqu’aux murs de Varsovie, grâce à l’aide des populations laborieuses de Pologne. A qui fera-t-on croire désormais que l’Armée Rouge et l’Ossaviachim répondent à une finalité défensive ? A qui fera-t-on croire que les quadrimoteurs de bombardements "les plus formidables du monde", construits entièrement en Russie, sont plus nécessaires au peuple russe que le pain, qu’il ne mange pas encore à sa faim ?

* * *

Et à qui fera-t-on croire enfin que la diplomatie soviétique, dont la conduite machiavélique n’est guère ignorée des hommes politiques de ce pays, n’a pas pour but suprême la revanche de Brest-Litovsk ?

Il ne faut pas l’oublier, le traité par lequel la Russie rouge fut amputée des parties les plus prospères et les plus peuplées de l’Empire des tsars, ne fut jamais considéré par Lénine et par ses disciples que comme une trêve de courte durée, en attendant l’occasion de jouer la seconde manche. Cette occasion, les bolchéviks l’ont d’abord attendue de la révolution allemande. Ils ont poussé à grand renfort de millions de roubles leurs hommes d’état favoris, Haase et Dittmann sur l’échiquier de la prise du pouvoir. Ils leur ont sacrifié les spartakistes, ces enfants perdus de la révolution, dans la tourmente sociale de janvier 1919. Mais le sacrifice de l’avant-garde entraîna, comme toujours, la capitulation des conciliateurs, — et il fallu chercher autre chose.

En 1922-1923, ce fut la poussée nationaliste en Allemagne, et la guerre de la Ruhr. Le gouvernement des Soviets créa sur son propre sol des usines allemandes de munitions, d’aviation et de gaz asphyxiants à l’usage de l’armée allemande, passa des accords militaires secrets et favorisa la Reichswehr noire. Le P. C. A. dénonça les traîtres, les capitalistes juifs, "l’impérialisme de queue", et emboucha en Allemagne même, le clairon de la guerre de revanche et du nationalisme intégral. C’était le temps où Clara Zetkin, à la tribune du Reichstag, promettait à la Reichswehr la collaboration de l’Armée Rouge, où le fasciste comte Reventlow faisait assaut de patriotisme avec Radek dans les propres colonnes de la Rote Fahne, et où la presse communiste toute entière érigeait en martyr national le provocateur nazi et agent double Schlageter, exécuté par les troupes françaises. Le hardi coup de dé qui devait reconstituer l’unité allemande, et l’unité russe sur les ruines de la Pologne, des Etats Baltes et de la Tchéco-Slovaquie s’avéra trop hasardeux. Et le P. C. A., sur le point de prendre la tête de la croisade antipoincariste en Europe par un coup d’Etat sensationnel, reçut de Moscou le contre-ordre de la dernière heure ! (Octobre 1923). Pour un temps, la diplomatie russe allait renoncer à déclencher un Trafalgar européen, et orienter ses visées vers le front extrême-oriental.

Jusqu’en 1932, les positions de la pénétration russe en Chine, le chemin de fer de l’Est chinois et la Mongolie extérieure, furent jugées d’une telle importance qu’on leur sacrifia délibérément la révolution chinoise, la paix internationale et l’unité du prolétariat mondial. L’état de guerre fut pratiquement réalisé entre les troupes chinoises et soviétiques ; et les ouvriers de tous les pays furent appelés à soutenir internationalement les fournisseurs de guerre et bailleurs de fonds capitalistes de l’Union Soviétique, tout en sabotant et boycottant ceux de la République chinoise. La même tactique fut préconisée de nouveau à propos du différent russo-japonais, et l’union sacrée s’établit pour la première fois, sur ce terrain inattendu, entre l’U. R. S. S. et les rivaux impérialistes du Japon : Etats-Unis, Italie et Grande-Bretagne. C’est seulement après avoir sacrifié les traditions les plus sacrées de l’internationalisme prolétarien à la possession d’un tronçon de l’Est chinois que les gouvernants russes s’avisèrent de céder au Japon le dit chemin de fer moyennant quelques millions de roubles. Mais ce dénouement inattendu préparait une trahison mille fois plus odieuse encore.

En 1930, le Parti Communiste Allemand, se proclamant "seul parti intégralement national", avait remporté aux élections générales un succès véritablement triomphal. Dans les années 1931-1932, son avance s’accentua de mois en mois, sur le terrain de la propagande chauvine, jusqu’au moment où le parti hitlérien menacé dans ses positions, se vit arracher un moment l’hégémonie dans la lutte contre le système de Versailles (novembre 1932). Durant toute cette période, l’ennemi n° 1 du bolchevisme en Allemagne fut représenté non pas par le fascisme de droite dont on se contentait d’imiter les revendications en les exagérant, mais la social-démocratie, c’est-à-dire le parti de la politique nationale de rapprochement avec l’Entente. A la fin de 1932, face à la social-démocratie, le Parti communiste allemand était devenu le parti de la politique nationale "de revanche et de révolution" et recevait l’adhésion enthousiaste de nombreux éléments fascistes. Thaelmann pouvait alors proclamer devant le Xle Plénum que le P. C. A. allait marcher au pouvoir et entraîner derrière lui les masses hitlériennes et social-démocratiques. En septembre 1932, le n° 11 des dossiers de l’Agitateur (supplément aux Cahiers du Bolchévisme) commentait ce texte en déclarant : "En fait Hitler a capitulé devant le système de Versailles et, en particulier, devant l’impérialisme français" (page 17). "Hitler est prêt à conclure une alliance militaire avec la France" (page 18). "Seul le P. C. A. a posé devant les masses nationales le mot d’ordre de la révolution populaire sous l’hégémonie du prolétariat contre l’esclavage de Versailles" (page 29).

Il est impossible de comprendre le renversement de la situation en janvier 1933 et la capitulation du Parti Communiste Allemand à l’apogée de sa puissance, si l’on ne tient pas compte des buts réels de la diplomatie soviétique. Le rôle effectif du P. C. A. sur l’échiquier européen a consisté à brusquer la "révolution nationale" et à contraindre Hitler à prendre le pouvoir avec un programme de liquidation brutale du Traité de Versailles. Ce renversement décisif dans la politique allemande a permis à la diplomatie soviétique de liquider l’alliance traditionnelle avec l’Allemagne et avec les pays semi-colonisés, victimes du traité de Versailles et de l’impérialisme occidental. Elle lui a procuré l’occasion longtemps attendue d’une alliance militaire, économique et politique avec les pays capitalistes les plus puissants, les plus riches, les plus stables et les mieux armés : France, Italie, Grande-Bretagne, Etats-Unis. Tout en restant territorialement parlant, au nombre des vaincus de la dernière guerre, l’U. R. S. S. a pris rang dans la politique mondiale à la tête du clan impérialiste constitué par les vainqueurs. C’est pour le gouvernement de Staline une occasion magnifique de régler avec l’Allemagne et la Pologne le vieux compte resté ouvert à Brest-Litovsk et à Riga, tout en faisant officiellement figure de nation agressée et de conservatrice du statu-quo versaillais. Tout en subissant, dans le cours des hostilités, le minimum de risques et de pertes, la Russie Stalinienne assisterait, triomphante, à l’entre-écrasement des principales puissances européennes, la France et l’Allemagne. Cette lutte acharnée des adversaires "héréditaires" lui donnerait l’occasion comme en 1917-1919 de reconquérir son indépendance totale en Europe occidentale et en Asie et d’avoir de nouveau les mains libres pour accomplir ses destinées. Les bolchéviks occidentaux les plus sincères acceptent au fond du cœur cette perspective, en pensant que, des ruines de la Guerre, la puissance soviétique fera surgir "l’internationalisation de la Révolution". De sorte que le but final du cataclysme européen déclenché par la Russie serait d’établir Thorez en France et Thaelmann en Allemagne !

Nous ne sommes d’accord avec eux ni sur les buts, ni sur les moyens et nous ne croyons pas non plus que Staline soit effectivement lancé à la poursuite de ce que nous considérons comme une sanglante et grotesque utopie.

La raison pour laquelle nous ne croyons ni au succès de Thorez en France, ni à celui de Thaelmann en Allemagne, ni à la possibilité pour Staline de mener une guerre "d’internationalisation du régime bolcheviste", c’est que les destinées politiques de Thorez, Thaelmann et Staline et des partis ou tendances qu’ils incarnent sont indissolublement liées aux destinées de la bourgeoisie capitaliste ou bureaucratiques dans leurs pays respectifs, c’est‑à-dire au principe de la politique nationale. Ils ne peuvent pas plus se détacher historiquement du principe national, que l’ombre ne peut se détacher du corps. Et puisque Laval fait précisément ce que ferait Thorez, Hitler ce que ferait Thaelmann et Staline ce qu’aurait fait Milioukoff au nom de ce même principe national, il n’y a aucune raison de croire que Thorez puisse jamais se substituer à Laval et Thaelmann à Hitler, après que leur principe politique commun se sera effondré dans le sang d’une guerre mondiale. Et il n’y a pas non plus de raison de croire que Staline puisse sauter au-dessus de son ombre, qui s’appelle Milioukoff ou le nationalisme russe.

L’Alliance russe mène à la guerre, et la guerre en elle-même ne mène à rien qu’à l’extermination de quelques générations humaines et à la faillite de tout idéal humain.

C’est un devoir sacré pour tous ceux qui ont compris à quelle impasse ou à quelle catastrophe le bolchevisme mène le mouvement ouvrier de ce pays de réagir avec vigueur, et s’il le faut de tout subir plutôt que de laisser se consommer l’inexpiable crime : l’entre-extermination des prolétaires de tous les pays pour le compte du trio Schneider-Mussolini-Staline. Il est temps que les antifascistes comprennent qu’il n’y a pas d’autre moyen de combattre Hitler que de lutter sans rémission contre le militarisme et le fascisme de notre propre pays. Nous ne possédons qu’un seul moyen d’échapper à la guerre : c’est de reconstruire le mouvement prolétarien sur des bases qui soient la négation radicale de l’Etat national, incarnation de la société bourgeoise ! Nous ne disposons que d’une seule alternative à la tyrannie capitaliste, exterminatrice de l’humanité : c’est la Révolution libertaire et fédéralistes des travailleurs du monde ! Nous ne pouvons compter que sur une seule force : l’Esprit de révolte et l’émancipation psychologique de l’individu !




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