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L’Armée Rouge, facteur de Révolution ? - Dauphin-Meunier (La Commune hongroise), M. Toukhatchevski (La marche au-delà de la Vistule) et notes de A. P.
Terre Libre N°15 - Juillet 1935
Article mis en ligne le 5 avril 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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La révolution ne peut être "exportée" par une armée. Cette vérité a été démontrée bien des fois depuis les guerres du Consulat et de l’Empire. Toute armée est en elle-même un élément de réaction, et ne devient révolutionnaire qu’en fraternisant et en se dissolvant dans la masse du prolétariat armé. Aussi, les chefs de gouvernements et les états-majors, si rouges soient-ils, ont-ils toujours évité, autant que possible, de laisser leurs armées outre-passer les tâches strictement délimitées de la défense nationale et de l’ordre intérieur. On ne peut guère citer que deux cas d’offensive révolutionnaire menées par des formations militaires "rouges" hors des frontières nationales et, dans ces deux cas, nous assistons à une mauvaise volonté si générale, si évidente des gouvernants et des commandants, qu’on ne saurait l’expliquer par la trahison ou l’incapacité personnelle. Il s’agit, en réalité, de la discipline à maintenir et du principe national à sauvegarder, bases indispensables de tout militarisme et de tout État. Notre conclusion est, que tout ce qui renforce le militarisme et l’Etat (fut-il rouge), est en contradiction directe avec les intérêts révolutionnaires du prolétariat mondial. Pour cette raison, nous nous refusons au prétexte militariste d’une "offensive de la liberté" lancée sur l’Allemagne (comme le suggèrent les communistes bolchéviks) ou sur l’Italie (proposition d’un rédacteur du Libertaire, lors du différent franco-italien de 1930).

Contrairement aux marxistes nous ne croyons pas non plus au noyautage ou à la conquête de l’armée, mais à sa désagrégation et à l’armement universel des travailleurs (accompagnés de la destruction de tous les engins et de toutes les institutions que leur destination ou leur nature rend impropres à une utilisation spontanément populaire). Cette opération peut et doit se faire sans aucune distinction de nationalité, de parti ou de frontières, comme le démontre l’expérience des fraternisations révolutionnaires en Russie du Sud, en Autriche-Hongrie et en Pologne.

Nous empruntons les témoignages historiques qui suivent : le premier à une brochure de Dauphin-Meunier La Commune hongroise : le second, à l’ouvrage tactique et stratégique de M. Toukhatchevski, La marche au-delà de la Vistule. Ces auteurs ne sont pas des nôtres, mais ont donné un récit assez objectif des événements auxquels ils assistaient, récit que nous entrecoupons de sous-titres et complétons par des notes.

A. P.

I

L’Expérience Hongroise (1919)

LE NATIONALISME DES INTERNATIONALISTES

Dès le commencement d’avril, lorsqu’il apparut que les alliés allaient attaquer militairement la Hongrie, les milices volontaires, pensant qu’une situation critique exige l’usage de moyens extraordinaires et le rejet des hypocrisies nationales, réclamèrent de franchir la frontière, d’envahir la Boukovine, et par la haute Bessarabie et la Podolie, de joindre l’armée russe. Certes, des territoires étrangers auraient été occupés. Mais ils n’appartenaient plus à personne. Les tchèques et les roumains se disputaient ces contrées à peine quittées par les soldats d’Autriche. En outre, les populations honteusement pressurées par les belligérants, espéraient en une libération économique et, prêtes à s’insurger, se seraient volontiers jointes aux magyars. La création d’un bloc hungaro-russe aurait permis à la Russie et à la Hongrie de résister aux assauts réactionnaires et de se ravitailler mutuellement. Béla Kun refusa catégoriquement de permettre le viol des frontières. Il se contenta d’entrer en pourparlers avec les Ukrainiens.

Soudain, le 8 avril, on apprit que la République des Conseils avait été proclamée à Munich, et que la garde bavaroise occupait les frontières du nouvel Etat. A Vienne, l’agitation communiste prenait une extension rapide. L’instant approchait où se constituerait le groupe compact des états communistes du Danube, susceptible de contenir victorieusement la poussée des alliés et d’entraîner dans son orbe, les divers états balkaniques. En un jour, l’armée magyare aurait pu gagner Vienne. En une heure, déclara plus tard le président du Conseil autrichien Seitz, les Conseils ouvriers d’Autriche auraient renversé la république démocrate et réalisé l’émancipation complète du prolétariat. La route de Vienne à Munich était ouverte. Rapidement, les révolutionnaires, par Linz, Ried et Simbach, pouvaient opérer leur jonction avec les Bavarois.

OCCASIONS PERDUES

Kun dépêcha comme ambassadeurs à Vienne plusieurs de ses amis, parmi lesquels se distinguèrent Alexis Bolgar et Sandor Feny, ancien professeur de sociologie à Clark University de Worcester. Pour ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures d’un Etat étranger, et ne pas éveiller les susceptibilités de l’Entente, Kun ne consentit jamais à soulever l’Autriche et à s’unir aux Bavarois. Il préféra négocier avec les alliés. Le général Smuts, délégué de l’Afrique du Sud à la Conférence de la Paix, vint en Hongrie. Kun exulta : "Depuis l’armistice, s’exclama-t-il, l’Entente n’entama pas de conversation diplomatique avec nous, mais de vulgaires pourparlers d’ordre militaire. Le général Smuts discute avec nous en qualité de diplomate. Ceci prouve que le système prolétarien est reconnu par l’Entente comme le premier pouvoir fermement établi depuis l’effondrement de l’armée impériale." Smuts partit bientôt à Prague ; à Vienne, Bolgar poursuivit les pourparlers avec le colonel Cuningham.

L’inaction des milices magyares permit aux bandes roumaines de pénétrer en Transylvanie, le 2 avril ; d’occuper, le 22 avril, Kischeno, Nagyszalonta et Debreczen ; d’entrer, le 23 avril, à Matteszalka. Le 24 avril, les Roumains proclamèrent la mobilisation des hospitaliers et ouvriers munitionnaires. Ils marchèrent sur Arad, suivis de l’armée française. Pour briser leur avance, les anarchistes de Transylvanie incitèrent les travailleurs à faire une grève générale dans les centres, à Kolozsvar, Szamos-Ujvar, Zam, etc. Dans cette conjecture, à Budapest, Kun et son substitut Pierre Agoston, au lieu de se résoudre aux mesures extrêmes, se répandaient en conversations. Le 25 avril, Franchet d’Esperey donnait à ses soldats, l’ordre de reprendre l’avance suspendue à la suite de la mission Smuts ; l’Entente, par un ultimatum, somma les commissaires du peuple de transmettre leurs pouvoirs à un gouvernement républicain. Kun restait optimiste. Il télégraphiait à Balfour et réclamait la venue d’une mission internationale à Budapest "pour régler les détails du statut des entreprises étrangères". Le premier mai, dans les avenues de la capitale, décorées d’arcs triomphaux, parmi les tribunes, les tours d’honneur recouvertes de bandes d’étoffe pourpre, dans le fracas des cuivres, à l’appel des leaders, quatre cent mille personnes défilèrent en cortège, acclamant le nouveau régime. Le 2 mai, on apprit la chute des Conseils bavarois et la prise des rives orientales de la Tisza, par les franco-roumains. Le 3 mai, le général Marcarescu, commandant l’armée roumaine de Transylvanie, exigea, dans un ultimatum, la démobilisation des milices magyares, la livraison du matériel, des armes et approvisionnements, de 800 locomotives, de 4.000 wagons de voyageurs, et 40.000 wagons de marchandises, de 4 trains blindés. Il réclama de plus, la libération, sans réciprocité, des prisonniers, l’occupation des têtes de pont de la rive droite de, la Tisza, l’évacuation des territoires situés entre le fleuve et la Roumanie. A Budapest, on comprit enfin le danger. Près de deux mois avaient été gaspillés en pourparlers ; il fallut réagir. Le 4 mai, la mobilisation générale fut proclamée. Tout individu ayant reçu une instruction militaire quelconque dut partir pour le front. Une propagande intense s’effectua dans les syndicats, afin d’inciter les ouvriers à s’engager. Les réformés exécutèrent des travaux de fortification. Budapest entra dans la zone des opérations militaires.

Dans la nuit du 5 mai, l’armée rouge s’ébranla. Les centuries syndicales, aidés des matelots, refoulèrent les Roumains de Szolnok à Mezo Tur. Les milices délivrèrent Kisujzallas, Karszag et Püspôk Ladânu ; les têtes de pont sur la rive gauche de la Tisza revinrent en leur possession.

Le 24 avril, dénonçant l’armistice de Belgrade, les Tchèques, commandés par le général français Pellé, avancèrent vers Pozsony et Selmeczbanya. Le 11 mai, seulement, les magyars ripostèrent ; et les envahisseurs s’enfuirent, le 12 mai, en désordre, dans la direction de Fulek et Lovonoz. Le 7 juin, le 28e régiment d’infanterie tchèque, officiers en tête, se rendit. Le 11 juin, les communistes occupèrent Szérénos, Patnok et Leva et libérèrent la Haute-Hongrie. Le 14 juin, ils pénétrèrent en Slovaquie ; le 16 juin, ce pays s’insurgea et proclama la dictature du prolétariat.

Les troupes hongroises soutenues par les milices slovaques, n’avaient plus qu’à marcher vers Kremnica ou Trencin.

MILITARISME ET DIPLOMATIE

Le 17 juin, alors qu’elle atteignait le paroxysme de son élan, l’armée rouge dut s’arrêter, sur l’ordre formel de Béla Kun. Dans la nuit du 7 juin, en effet, Clemenceau, par un radiotélégramme, invita les délégués hongrois à participer à la Conférence de la Paix moyennant la cessation des hostilités contre les Tchèques et les Roumains. Kun accepta. Le 10 juin, Clemenceau enjoignit de nouveau aux magyars d’évacuer les territoires tchèques et slovaques dans un délai de 4 jours à partir du 14 juin. Kun rétorqua que la note n’était parvenue que le 15 juin, et qu’il ne pouvait ordonner l’évacuation dans les délais prévus. Néanmoins, il adressa, le 17 juin, à Masaryk, président de la république tchèque, une dépêche réclamant l’ouverture des négociations. Le gouvernement de Prague se déclara prêt à conclure un traité, pourvu que fussent observées les décisions de Clemenceau. Le 19 juin, au Congrès des Conseils, Kun affirma : "Nous allons conclure une paix dont la durée ne sera guère plus longue que celle de Brest-Litovsk. Nous négocions avec les impérialistes. Pourtant, ce n’est pas à nous, mais au prolétariat de Bohême de détruire les clauses de ce pacte. Nous ne devons, sous aucun prétexte, nous immiscer dans les affaires intérieures de nos voisins, fût-ce pour améliorer notre condition". Il s’entêtait encore dans sa conception mesquine du respect dû aux états bourgeois.

Tandis que l’aveugle Kun, confiant dans la sincérité de Clemenceau, poursuivait ses tractations, dans la Hongrie occidentale, les alliés embrigadaient, de force, plusieurs milliers de paysans dans la troupe réactionnaire dont ils confièrent le commandement à l’amiral Horthy, régent actuel du royaume de Hongrie.

Kun craignait la puissance des alliés. Pourtant, les communistes les battirent à chaque rencontre. Les Français, placés toujours en deuxième ligne, représentaient une force numérique ridicule. Les soldats, affaiblis par les fièvres, en proie à la haine non pas de leurs ennemis déclarés, mais de leurs auxiliaires roumains, tchèques et serbes, se trouvaient démoralisés. Les Serbes se révoltaient sans cesse. Le 29 mars, ils avaient dirigé une flottille de monitors contre Budapest. Les monitors revinrent sérieusement endommagés. Le 22 juillet, à 2 heures de l’après-midi, à Marbourg, les réservistes du 45e régiment yougoslave se mutinèrent. Ils furent réprimés par des officiers français, après avoir laissé sur le sol 49 morts. Le 23 juillet, à Varesdin, en Croatie, un régiment de cavalerie, aidé par les ouvriers de la ville, emprisonna ses officiers et déclara la Commune. L’ordre ne parvint à se rétablir qu’après deux journées de combat. A Esseg, en Slavonie, les ouvriers décrétèrent la grève générale et arborèrent le drapeau rouge, à l’arrivée des Français. Les meneurs arrêtés se virent, sans jugement, passés par les armes.

Le 24 juin, le général Pellé, informa Guillaume Bœhm que les Tchèques suspendaient les hostilités à la condition que les Hongrois repasseraient la frontière slovaque. Kun obtempéra ; la république soviétique de Slovaquie fut renversée, le 29 juin, et les principaux commissaires, pendus. Les Tchèques reprirent l’offensive, et un télégramme officiel de Prague, en date du 27 juin, déclara : "Tandis que le généralissime Pellé adressait un radiotélégramme au commandant en chef des magyars, nos troupes firent de rapides progrès sur la partie occidentale du front."

DÉBÂCLE DE LA RÉVOLUTION

Alors, découragés, comprenant la stupidité de leurs chefs, lasses de vaincre pour reculer davantage, contaminées par les éléments bourgeois infiltrés dans leurs rangs, les milices rouges se désorganisèrent.

Les ouvriers s’enfuirent dans les villes ; les démocrates se rendirent aux envahisseurs qui les enrégimentèrent sous le drapeau d’Horthy ; les paysans seuls poursuivirent la lutte. Jusqu’en août, ils parvinrent à contenir les troupes alliées. Mais celles-ci avaient opéré leur jonction. De Slovaquie, de Transylvanie, de Serbie, de Slavonie, elles se dirigeaient vers Budapest.

Le 2 août, Béla Kun céda sa place à son substitut Agoston. Haubrich devint commissaire aux armements. Peidl remplaça Garbaï à la présidence du Conseil soviétique. Il était trop tard.

Dans la matinée du 5 août, 30.000 Roumains, conduits par Marcarescu, pénétrèrent à Budapest. Le 7 août, les blancs d’Horthy arrêtèrent Peidl et les autres commissaires du peuple. Le 10 août, à Csepel, mille ouvriers des centuries syndicales, qui s’étaient rendus, furent massacrés à coups de mitrailleuses.

Béla Kun, auteur de ce désastre, prit le train pour Vienne.

A. Dauphin-Meunier

NOTES

Le respect fétichiste de Béla Kun pour les poteaux frontières, apparaît à Dauphin-Meunier comme un produit de son aveuglement personnel. Mais, selon nous, cet "aveuglement" n’est autre que l’optique spéciale du pouvoir, la logique de la raison d’Etat. La position de Béla Kun vis-à-vis du principe national, fondamentalement identique à celle des Bolchéviks à Brest-Litovsk (voir Rosa Luxembourg : La Révolution Russe), était déterminée par sa position de chef d’Etat, de dictateur, de commandant d’armée et de diplomate plénipotentiaire. Consentir à internationaliser la révolution, c’était pour lui renoncer à la diplomatie, voir s’évanouir le commandement et la discipline, l’armée se liquider, la dictature s’effondrer, l’Etat tomber en ruines sous ses pieds. Or, il y a deux moyens d’internationaliser la révolution : le premier est d’accepter l’invasion étrangère avec toutes ses conséquences et de lui opposer une tactique de fraternisation et de désobéissance appropriée à la situation. Le deuxième est de chercher le contact sur le terrain social placé au-delà des frontières par la mobilisation du prolétariat armé et la fraternisation "en avant". Ces deux méthodes appartiennent à l’héritage spontané de la révolution russe, mais ont été rejetées par les négociateurs de Brest-Litovsk aussi bien que par leur falot disciple hongrois.

A.P.

II

L’Expérience Polonaise (1920)

LA SITUATION RUSSE

...Je commencerai l’examen des événements au moment où les Polonais prononcèrent leur attaque sur notre front sud-ouest et occupèrent Kiew. La situation de la Russie Soviétique était alors la suivante : Koltchak avait été liquidé à l’est, de même Dénikine au Caucase. Seul, Wrangel se maintenait dans la presqu’île de Crimée comme dans un repaire. Au nord et à l’ouest, abstraction faite de la Pologne, les opérations étaient terminées. La paix avait été signée avec la Lettonie. Aussi, l’entrée en action de la Pologne se produisait-elle dans des circonstances relativement favorables pour nous. Si le gouvernement polonais avait su s’entendre avec Dénikine avant le désastre de ce dernier, s’il n’avait pas craint le mot d’ordre des impérialistes de l’entente : "La Grande Russie une et indivisible", l’attaque de Dénikine sur Moscou, secondée par l’offensive polonaise à l’ouest, aurait pu se terminer beaucoup plus mal pour nous, et il est difficile de se rendre compte des conséquences définitives d’une pareille décision. Mais le complexe des intérêts capitalistes et nationalistes empêcha cette alliance et l’armée rouge put ainsi affronter ses ennemis successivement, ce qui facilita grandement sa tâche. D’une manière générale, au printemps de 1920, nous pouvions jeter presque toutes nos forces armées sur le front Ouest et entamer une lutte sévère contre les forces blanches polonaises.

L’ARMÉE ROUGE ET RECRUTEMENT LOCAL

...Le Commandant du front envisagea en principe le doublement du nombre de fusils dans chaque division de chasseurs. Il y avait là un problème extraordinairement difficile : celui du recomplètement. Le grand Etat Major Pan-Russe, organe éminemment bureaucratique, qui ne fut jamais capable d’accomplir les missions qu’on lui confia, fonctionnait encore à ce moment. Le travail à l’intérieur des unités de réserve, l’œuvre de la mobilisation et la lutte contre le banditisme furent poussés par lui d’une manière formaliste, sans conviction et ne donnèrent pas de résultat. Le Haut-Commandement disposait d’une armée de réserve, à laquelle incomba surtout la mission de recompléter nos armées actives. Mais les moyens de cette armée étaient limités et ne purent satisfaire nos besoins.

Il faut, à ce sujet, signaler que l’instruction des hommes des unités de réserve de l’Armée Rouge n’était pas très poussée. Il n’était pas possible avant d’avoir reçu des équipements, de la perfectionner en raison de la rigueur de la température, qui ne permettait pas de faire faire l’exercice aux soldats pieds nus. Dès les équipements reçus, on créa rapidement des compagnies et des bataillons de marche, on les embarqua et on les envoya au front.

C’est dans cet état lamentable que se trouvait, dans cette période, la question du recomplètement de nos armées. Chaque front et chaque armée active dut, dans la limite de ses pouvoirs et avec l’aide des ressources locales, combler la perte de ses unités. C’était, évidemment, une tâche difficile et il en résulta un défaut d’homogénéité en matière de recrutement ; mais il n’y avait pas moyen de faire autrement.

Aux raisons techniques qui s’opposaient au recomplètement local, s’ajoutaient de grosses objections politiques. Beaucoup étaient d’avis que les soldats de l’armée rouge se battaient mal quand ils étaient trop près de chez eux et que le moindre échec provoquait leur désertion vers leurs foyers et l’effritement des unités.

Cependant, des nécessités vitales, qui obligèrent tout le monde à recourir à ce mode de recomplètement sur place, démontrèrent la fausseté de ce raisonnement. En cas de défaite, les soldats originaires des régions les plus éloignées désertaient aussi facilement que ceux du pays. La différence à ce point de vue était minime. Par contre, tous les efforts un peu sérieux, toutes les expéditions, les opérations hardies s’appuyèrent presque toujours sur des mobilisations locales et sur le recomplètement local. C’est ce qui eut lieu également en juin 1920. La faiblesse numérique des unités, la nécessité d’une rapide offensive et l’état désespéré des unités de réserves centrales obligèrent le front ouest à chercher à se recompléter par ses propres moyens. D’après nos renseignements, le front ouest était rempli de déserteurs appartenant aux classes mobilisables. Nous comptions qu’en organisant une campagne régulière dans ce but, nous pourrions extraire des villages 40.000 déserteurs...

L’ELAN REVOLUTIONNAIRE

...Le résultat dépassa toutes les espérances. Les déserteurs commencèrent à rentrer volontairement ; le plus souvent, ils essayaient de s’enrôler comme volontaires dans les unités de combat. Seuls quelques éléments peu nombreux furent ramenés par voie administrative. Dans le courant de juin, on incorpora environ 100.000 déserteurs, soit deux fois et demi plus que ce que nous espérions.

Toute cette masse fut envoyée à notre armée de réserve et dans les régiments de réserve des armées actives, où fut entrepris un travail acharné pour l’instruire et pour la diriger ultérieurement sur les régiments combattants. Les difficultés furent énormes. Le manque complet d’équipements, la quantité insuffisante de moyens de casernement, entravèrent l’instruction et en abaissèrent le niveau.

Nous vîmes arriver au front les mobilisés communistes ; les membres des syndicats furent mêlés à cette masse d’hommes fraîchement recrutée ; ils la dominèrent bientôt et lui insufflèrent un esprit de bravoure et d’audace dans la lutte contre "la Pologne des Seigneurs".

En gros, à la fin de juin, grâce à l’énergie intense des agents qui travaillaient l’armée rouge, cette tâche colossale, presque impossible, fut achevée et les renforts commencèrent à arriver par milliers à nos divisions. A cette date, le plan adopté du dédoublement de l’ordre de bataille était presque entièrement achevé. Cela nous faisait entrevoir de prochains succès et nous permettait de développer nos opérations dans le temps et dans l’espace.

Le moral de nos troupes était excellent. Tout le monde avait conscience du sérieux de la situation et de la nécessité de défendre la Russie Soviétique contre l’invasion des "seigneurs" polonais, sans avoir égard aux sacrifices, et ces sentiments avaient fortement ancré, tant parmi les soldats rouges de nos unités que dans toute la population ouvrière et paysanne, la conviction qu’il fallait lutter jusqu’au bout.

C’est avec le même zèle que fut préparée l’organisation des armées en vue des opérations futures. Les unités existantes de chemins de fer (trains-ateliers et groupes de chemins de fer) furent armées et, bien que trop faibles numériquement pour les tâches envisagées, elles permirent de reconstruire les voies ferrées conformément au principe adopté pour la concentration des forces... Nos organes de chemins de fer de campagne ne croyaient pas qu’il fut possible d’atteindre une telle rapidité de construction.

En raison de la pénurie des moyens de transports de nos unités, on en fut réduit à mobiliser une grande quantité de voitures. La IVe armée en mobilisa 8.000, la XVe et la IIe en mobilisèrent jusqu’à 15.000, la XVIe armée, 10.000 environ. C’était une lourde charge pour la population locale, mais la peur que lui inspirait l’invasion des "Seigneurs" nous autorisa à recourir facilement à ce procédé. Cette grande quantité de moyens de transport permit à nos troupes de développer rapidement et hardiment leurs opérations et d’entretenir une activité constante des arrières. Il y eut, il est vrai, un chaos énorme dans ce travail, mais du moins jusqu’à Bug et à la Narew, nos troupes furent assez bien ravitaillées en produits de toutes sortes.

FRATERNISATION !

Avant même le début de notre offensive, la Ruthénie Blanche toute entière, qui gémissait sous le joug des hobereaux polonais et des armées blanches polonaises, était en effervescence et se préparait à des soulèvements paysans. Nous savions qu’en traversant la Ruthénie Blanche, nous trouverions non seulement des dispositions favorables envers nous, mais encore des renforts importants sous forme d’une masse armée. Cette prévision se réalisa complètement. Nous enrôlâmes plus de 30.000 hommes de bonnes et sûres recrues sous nos étendards ; ils furent instruits par nous et versés dans les rangs de l’Armée Rouge. C’est un exemple caractéristique et éclatant d’un renfort de classe.

La situation en Pologne était favorable à une révolution. Un puissant mouvement du prolétariat, un mouvement non moins menaçant des travailleurs agricoles, plaçaient la bourgeoisie polonaise dans une situation extrêmement difficile. Beaucoup de communistes polonais étaient d’avis qu’il nous suffisait d’atteindre la frontière ethnographique de la Pologne pour que la révolution prolétarienne en Pologne devint inévitable et absolument sûre. Effectivement, après avoir occupé la région de Bialystock, nous rencontrâmes un accueil chaleureux et l’appui de la population ouvrière.

Dans des meetings en masse, on vota des motions en faveur de l’enrôlement dans l’armée rouge. Les paysans qui, d’abord, nous regardaient de travers, influencés par le clergé et la noblesse, s’apprivoisaient très rapidement et se tranquillisèrent. Les valets de ferme ruraux sympathisèrent franchement avec nous. Ainsi, tout ce que nous constations dans la partie de la Pologne occupée par nous, favorisait absolument l’offensive socialiste et était prêt à l’appuyer.

Tout le verbiage sur le réveil du sentiment national dans la classe ouvrière polonaise en liaison avec notre offensive est simplement la conséquence de notre défaite. La peur a de grands yeux. Il ne faut pas oublier qu’au moment de notre arrivée devant Varsovie, la population ouvrière de Praga, de Lodz et autres centres industriels grondait sourdement, mais elle fut étranglée par des unités de bourgeois volontaires. La croyance en la révolution polonaise, marchant à la rencontre de notre offensive et ayant pour effet de briser dans les mains de la bourgeoisie polonaise l’outil de l’oppression, avait des fondements sérieux, et sans notre échec, le mouvement révolutionnaire eut été couronné d’un plein succès.

L’ARRET SUR LA LIGNE CURZON

...Quand la déroute définitive des armées polonaises sur le front ouest se fut manifestée dans tout son éclat, quand nos armées eurent finalement forcé les lignes fortifiées établies par les allemands, l’inquiétude et la panique s’emparèrent non seulement de la bourgeoisie polonaise, mais de ses protecteurs européens.

Nous reçûmes une note de Curzon, qui nous proposait de nous arrêter sur la ligne atteinte et nous offrait la médiation du gouvernement anglais entre nous et le gouvernement polonais pour la fixation de nos frontières communes, conformément au traité de Versailles, c’est-à-dire à la frontière ethnographique de la Pologne. Évidemment, on ne pouvait se fier à cette intervention diplomatique du capital anglais. Nous avions déjà assisté à un essai de médiation de l’Angleterre entre nous et Wrangel, essai qui s’était terminé par le renforcement et un redoublement d’activité de Wrangel sous le couvert de la médiation anglaise ; mais, en même temps, la note de Curzon, bien que provoquée par nos victoires, présentait quelques-uns des caractères d’un ultimatum. Dans le cas où nous n’accepterions pas la proposition anglaise, on nous menaçait de déchaîner contre nous le capital anglais. De quelle manière cette action se manifesterait-elle ? nous ne le savions pas au juste, mais il était absolument clair que la situation devenait menaçante. La lutte du capital polonais contre la révolution prolétarienne soviétique se développait à l’échelle de l’Europe.

Si nous déclinions la médiation de Curzon, nous renoncions par cela même à faire appel au capital européen et la lutte s’annonçait comme une lutte à vie et à mort. Il était parfaitement clair que même dans le cas d’un foudroiement complet de la Pologne des "Seigneurs", la guerre de classe ne serait pas interrompue et déferlerait forcement sur les pays de l’Europe centrale.

Quel était l’état du prolétariat dans l’Europe occidentale ? Etait-il préparé à la révolution ? Aurait-il pu appuyer, vivifier l’avalanche socialiste qui se précipitait de l’Orient et lui apportait la liberté ? Les événements ultérieurs donnent à cette question une réponse nettement positive.

LA RÉVOLUTION MONDIALE A PORTÉE DE LA MAIN

L’Europe pouvait-elle seconder ce mouvement socialiste par l’explosion d’une révolution à l’ouest ? Les faits répondent par l’affirmative. Notre offensive rapide et victorieuse bouleversa l’Europe entière et hypnotisa tout le monde à la fois et chacun en particulier, en attirant les regards vers l’Orient. Les journaux ouvriers aussi bien que les journaux bourgeois ne s’occupaient que d’une question, l’offensive bolchéviste. C’était la préoccupation générale, l’objet d’une attention intense et universelle. Les ouvriers allemands prirent hâtivement position contre l’Entente en faisant repousser chemin aux transports d’approvisionnements et d’armements expédiés par la France : ils empêchèrent le déchargement, à Dantzig, des navires anglais et français, chargés d’armes et de munitions, ils provoquèrent des catastrophes de chemins de fer, etc. ; en un mot, ils menèrent une lutte révolutionnaire active au profit de la Russie Soviétique. En Prusse orientale, quand nous côtoyâmes sa frontière, nous vîmes accourir sous nos drapeaux, des centaines et des milliers de volontaires, de spartakistes et de travailleurs sans parti dont nous fîmes une brigade allemande de chasseurs.

Il faut remarquer que le comité révolutionnaire polonais résolut également de former une armée rouge polonaise, dont la création fut entreprise à une allure accélérée, mais qui n’avait pas pu achever son organisation au moment de notre défaite.

Ainsi, l’Allemagne bouillonnait et attendait seulement, pour donner le signal de la révolution, que le courant de la révolution en armes fut parvenu jusqu’à elle.

En Angleterre, la classe ouvrière était également soulevée par le mouvement révolutionnaire le plus violent. Le comité d’action en était arrivé à une lutte ouverte contre le gouvernement anglais. La position de ce dernier était fortement ébranlée. La situation rappelait l’état du gouvernement tsariste à l’époque du conseil des délégués ouvriers en 1905.

En Italie, une véritable révolution prolétarienne éclata. Les prolétaires s’emparèrent des centres industriels et en assurèrent l’administration. Sans la misérable activité des social-démocrates, la révolution aurait infailliblement pris des proportions énormes.

Dans tous les pays d’Europe, la situation du capital fut ébranlée. La classe ouvrière releva la tête et courut aux armes. Il n’y a pas le moindre doute que si nous avions été victorieux sur la Vistule, la révolution aurait embrasé de ses feux le continent européen tout entier. Il est évidemment facile, depuis la perte de la guerre, de découvrir des fautes politiques et des décisions erronées. Mais la situation qui vient d’être exposée parle d’elle-même. La révolution exportée était possible. L’Europe capitaliste fut ébranlée jusque dans ses fondements, et sans nos erreurs stratégiques, sans notre défaite sur les champs de bataille, peut-être la guerre polonaise serait-elle devenue l’anneau qui eut relié la révolution d’Octobre à la révolution dans l’ouest de l’Europe.

Toukhatchevski

NOTES

Toukhatchevski fut le commandant en chef du groupe d’années qui marcha sur Varsovie en 1920. Son récit est emprunté aux conférences stratégiques qu’il fit à l’Académie militaire de Moscou, du 7 au 10 février 1923. Ces conférences stratégiques ont été reproduites en appendice par son adversaire direct, le Maréchal Pilsudski, dans un livre L’année 1920 (traduction parue aux Presses Universitaires, Paris. 1929). Notre seul regret est de ne pouvoir eu donner de plus larges extraits. Nous y suppléerons par quelques remarques :

— Les effectifs engagés dans la marche sur Varsovie ne dépassaient jamais 160.000 hommes. Le prolétariat industriel de Russie aurait suffit à fournir et même reconstituer plusieurs fois un tel effectif. Parce que cette guerre était une guerre de classe, l’Europe crut voir déferler sur elle d’immenses multitudes là où il n’y avait qu’une armée misérable par le nombre et par l’équipement. En fait, l’armée rouge s’accroissait, quelque fut son lieu d’opération, de toutes les forces de classe armées dont disposait la localité. Aussi, dans les cauchemars de la bourgeoisie apparaissent aux côtés des soldats rouges, tous leurs auxiliaires possibles, dont la révolte pouvait se répandre de l’est à l’ouest comme une immense traînée de poudre.

— Les théoriciens du socialisme étatique et national ont été, évidemment, jetés, sans le vouloir, dans une "aventure" qu’ils n’avaient ni voulue ni préparée, mais où les entraîna l’agression de la Pologne et des ouvriers en armes, c’est-à-dire le renforcement spontané de la lutte de classe à l’échelle internationale. Ils ont continué à voir dans la guerre polonaise une guerre nationale, à terminer par des moyens purement militaires et diplomatiques. Remarquons, à ce propos, qu’une partie essentielle de l’appareil militaire d’ancien régime (le grand Etat-Major Pan-Russe) avait été respecté et qu’il s’est naturellement montré impropre à tout travail.

— Lors de l’intervention de Curzon, il s’agissait bien, comme le note Toukhatchevski, d’un choix définitif à faire entre la paix avec le Capital européen (Rappalo, Cronstadt, la N. E. P., etc.), et la guerre de classe la plus acharnée. La note Curzon fut reçue le 12 juillet, la réponse attendit jusqu’au 18, et le premier ordre de reprise de l’offensive, signé Trotsky, date seulement du 17. Durant ces 6 jours, le sort de la révolution mondiale fut joué — et perdu. On écarta l’arbitrage de Curzon, mais pour proposer aux polonais de demander une paix basée sur les mêmes principes. Cette paix devait être "équitable" et même "plus avantageuse" (sic) pour la bourgeoisie polonaise que la proposition Curzon. Elle devait respecter l’indépendance absolue et l’intégrité ethnographique de la Pologne "des seigneurs". La proclamation de ces "buts de guerre" causa un immense soulagement dans la classe capitaliste. Le fantôme du "Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" (ici le droit de Pilsudski à écraser les prolétaires en révolte) avait-il donc suffit, une fois de plus, à arrêter le bolchévisme en pleine marche triomphante ? Nous croyons que non ; c’est devant leurs propres intérêts de gouvernants et de chefs militaires que se sont arrêtés Lénine et Trotsky, car la continuation des opérations eut entraîné, par la fraternisation, la liquidation de l’Armée rouge et de l’état russe dans la Révolution Européenne.

A.P.




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