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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tempête impérialiste sur l’Afrique - Guerre nationale ou guerre sociale ? - A. P.
Terre Libre N°17 - Septembre 1935
Article mis en ligne le 5 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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Arracher au féodalisme et à la barbarie un pays particulièrement "arriéré" pour le livrer au militarisme et à la syphilisation bourgeoise sous sa forme la plus inhumaine dite fascisme ou capitalisme d’état, telle est l’œuvre que poursuivit actuellement sous nos yeux la "Société des Nations". Le Négus et le Duce ne sont dans ce drame que des personnages secondaires, car il importe assez peu aux paysans et aux bergers éthiopiens de savoir si le rattachement de leur patrimoine collectif au monde capitaliste et le renforcement du joug étatique sur leurs têtes seront opérés par les mains de tels usuriers, de tels soldats, de tels marchands d’hommes plutôt que d’autres. Dans tous les cas, les grands maîtres du pays seront les banquiers et les marchands de ferraille homicide, qui font pour eux-mêmes assez peu de cas des races et des drapeaux. Dans tous les cas, les intermédiaires de leur exploitation et de leur oppression sur le fellah seront les compradores, les tyranneaux et militaristes indigènes. Dans tous les cas, enfin, les pauvres bougres d’Abyssins de deuxième classe seront séparés de la terre dont ils vivent : elle deviendra bien exclusif de l’Etat ou des seigneurs qu’ils l’aient ou non préalablement engraissée de leur carcasse. Conclusion : Les vautours du capitalisme auront quelques os de plus à ronger.

Telle est bien l’unique issue possible du conflit, soit que le protectorat italien s’étende finalement sur la "Suisse africaine", soit que le Négus et ses vassaux réussissent à rester "indépendants" sous l’aile du Japon, de l’Angleterre ou de la France, puisque ces pays se font à l’envie les fournisseurs et les créanciers de la nation éthiopienne en attendant l’heure de présenter la petite note. L’unique chance que les exploités d’Addis-Abbeba et autres lieux aient d’échapper à la saisie qui les guette, c’est évidemment de trouver parmi eux quelques rudes gaillards, à la Jacques Bonhomme, à la Walt Tyler, à la Pancho Villa ou à la Stenka Radzine qui soient prêts à engager contre tous les militarismes, à commencer par celui de leurs propres maîtres, la lutte à mort qui les rendra libres et invincibles.

Sans "administrateurs" indigènes, sans rat collecteurs d’impôts, sans armée "nationale" encadrée de militaires professionnels, sans policiers, gardiens de prisons et bourreaux spécialisés dans leurs fonctions, l’Abyssinie ne saurait être effectivement ni occupée, ni asservie, ni exploitée. C’est donc seulement en branchant aux plus prochaines potences les personnages en question et en libérant de toutes servitudes féodales la propriété collective des tribus et des clans, base traditionnelle de la vie du peuple, que les travailleurs abyssins peuvent assurer leur indépendance.

Toute autre lutte, soi-disant nationale, par exemple du type de celle que préconise le Léninisme dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, ne saurait avoir d’autre résultat que de souder les différentes classes de la société en un bloc dont la direction se trouve inévitablement placée, en dernier ressort, entre les mains de la classe économiquement dominante : la bourgeoisie impérialiste. C’est précisément ainsi que le mouvement national à Cuba, aux Philippines, à Porto-Rico, en Chine et autres lieux a servi de couverture à l’instauration de nouvelles formes d’esclavagisme sous l’étendard étoilé ou sous le drapeau du Soleil Levant.

Aujourd’hui que l’Humanité et le Populaire décernent au Négus la palme de la guerre légitime et encouragent les soldats du Négus "à frapper fort et à tirer juste" (cependant que Litvinov, président de la Société des Nations, soutient plus ou moins ouvertement son allié Mussolini) qu’il nous soit permis de dire que le prolétariat international doit ranger également parmi ses ennemis les maîtres des deux pays, les cliques impérialistes qui les soutiennent et tous leurs alliés présents et à venir.

Ennemi du prolétariat, le Négus, ce marchand d’esclaves dont la domination, comme celle du Sultan du Maroc, est un outrage à l’indépendance des tribus montagnardes et un gage d’oppression impérialiste de la part du capital international ! Ennemi du prolétariat, le Duce, avec sa mission civilisatrice consistant à faire exterminer la fleur de la nation italienne pour la conquête et la ruine d’un pays qui sera réduit demain à l’état d’un misérable ramas de garde-chiourmes et de forçats ! Ennemi du prolétariat le Mikado, rival du Duce en Abyssinie ! Ennemis du prolétariat, l’auvergnat Laval et le géorgien Staline, aux aguets de la bonne combine, et l’autrichien Hitler et l’écossais Mac Donald prêts à croquer les marrons que d’autres tireront du feu !

Entre l’Italie et l’Abyssinie, c’est-à-dire entre les exploiteurs des deux peuples, nous n’avons pas à choisir. Nous repoussons la thèse léniniste de la "guerre nationale" qui ferait de nous les alliés de nos maîtres, et des travailleurs d’Abyssinie les auxiliaires fidèles de leurs militaristes et de leurs féodaux. Nous démasquons comme une hypocrisie et une absurdité la soi-disant "fraternisation" prêchée aux soldats italiens et à eux seuls par les démagogues des deux internationales. Pour nous, "fraternisation" ne signifie pas révolte et crosse en l’air de la part des mobilisés italiens pendant que les soldats du Négus auraient à maintenir la discipline et à planter leurs baïonnettes dans le ventre des "fraterniseurs", s’il s’en trouvait en pareille occurrence. Fraternisation signifie lutte antimilitariste générale, chacun contre ses chefs directs, chacun contre ses recruteurs, ses exploiteurs, sa gradaille bourgeoise ou féodale ! Fraternisation signifie rupture de la discipline, boycott des armements, refus des transports militaires, guerre sociale dans les deux camps impérialistes qui se disputent, derrière le Négus et le Duce l’exploitation des travailleurs éthiopiens.

L’Armée, l’Etat, l’Eglise, le Capital et leur empreinte psychologique sur les masses, tels sont partout nos ennemis. Chacun n’a sur la terre entière d’autre devoir que de briser ses propres chaînes.

Qu’on ne vienne pas, surtout, nous dire que les travailleurs Abyssins ont besoin du capitalisme pour accéder à la culture, à la conscience socialiste.

Après 1914-1918 et la crise mondiale, il faut être fou pour nier que le capitalisme a cessé d’être un système de production pour devenir un système de destruction, et pas seulement dans les colonies.

Quant à l’esprit révolutionnaire, nous demandons aux fatalistes du progrès social de bien vouloir nous dire ce que l’Allemagne a gagné en ce domaine, depuis le temps où Thomas Munzer réalisait à l’échelle d’une province entière le communisme et la liberté, face aux anathèmes de Luther et de ses égorgeurs féodaux et bourgeois.

Le monde actuel compte assez peu d’hommes dignes de ce nom, d’anarchistes instinctifs, ou si l’on veut de "barbares" pour que nous soyons disposer à sacrifier au capitalisme qui est la mort quoi que ce soit de l’héritage primitif des sociétés sans profiteurs et sans maîtres ; qui reste la source vivante de toute humanité.




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