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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le chemin du pouvoir - A. P.
Terre Libre N°21 - Janvier 1936
Article mis en ligne le 5 avril 2018
dernière modification le 19 février 2018

par ArchivesAutonomies
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1° — Pour mettre en danger le gouvernement par des moyens parlementaires, il faut avoir 51 % des voix au sein du Parlement et dans le pays.

C’est la voie social-démocrate classique de la "prise du pouvoir" à l’imitation des partis bourgeois. Elle se heurte au fait que la bourgeoisie ne se laisse pas gouverner contre ses intérêts. D’ailleurs, les électeurs socialistes eux-mêmes, jusqu’à 49 % ne représentent qu’une "opposition légale" désireuse d’aménager le régime ou de l’influencer, non de le renverser. Tout autre chose est d’affronter avec la lutte décisive tout un monde de dangers et d’incertitudes. Aussi est-il pratiquement quasi impossible de passer de 49 à 51 % (exemple autrichien 1919-1933).

2° — Par contre, pour mettre en danger le gouvernement par l’action directe des masses (insurrection, boycott de l’impôt, grève générale) aucune majorité n’est nécessaire. C’est la qualité qui importe et dix pour cent suffisent amplement.

C’est la voie dite "bolchévique", assez improprement, d’ailleurs, car elle a été surtout le fait des masses "anarchiques" désavouées par les bolcheviks en juillet 1917, accidentellement soutenues par eux en Octobre, sacrifiées ensuite à la consolidation de l’État. Autres exemples : Europe centrale 1918-1919, Italie 1919-1920, Chine 1925-1930, Espagne 1933-1934. Voie complètement abandonnée par le bolchévisme actuel qui se cantonne uniquement dans l’action légale, parlementaire.

3° — Le fait d’avoir des moyens suffisants pour renverser le gouvernement, n’implique pas qu’on puisse se substituer à lui de façon durable.

Pour les parlementaires socialistes, c’est le problème du "mur d’argent". Pour les putschistes de droite, le problème de la "résistance ouvrière." Pour les anarchistes qui veulent abolir tout gouvernement, c’est le problème de la "nouvelle organisation sociale" triomphant de la réaction bourgeoise, etc. En un mot, le politique se heurte ici à l’économique (qui est la sphère propre de l’action directe). Exemple bien connu : échec du Putsch de Kapp devant l’arrêt de la vie économique, Berlin, mars 1920.

4° — Le seul moyen d’imposer un gouvernement contre une minorité importante pratiquant l’action directe, c’est de lui opposer une autre minorité utilisant, à un degré plus violent encore, la violence extra-légale, et ce avec l’appui du gouvernement.

La genèse du fascisme en Italie réside, comme on sait, dans limitation des méthodes révolutionnaires par la contre-révolution. Inversement, le Front Populaire, s’il arrivait au pouvoir, ne pourrait s’y maintenir, face aux ligues hostiles, qu’en s’entourant d’un "fascisme de gauche" destiné à écraser ou neutraliser celui de droite par les méthodes mêmes que celui-ci appliquerait en cas de victoire. Le fait est d’ailleurs démontré par l’expérience du gouvernement bolchévik luttant contre les paysans dits "réactionnaires" et les terrorisant par des expéditions punitives.

5° — Le pouvoir peut donc être conquis et gardé :

a) par voie légale, parlementaire, en totalisant 51 % de voix aux parlements — lorsqu’il n’existe aucune minorité hostile organisée pour l’action extra-légale, ou lorsque cette minorité renonce volontairement à la lutte ;

En Allemagne, le fascisme hitlérien qui aurait été probablement incapable de garder le pouvoir en présence d’une action virile des marxistes, et aurait dû livrer de terribles batailles pour le prendre d’assaut, a bénéficié de la discipline de cadavre et de la trahison des chefs. Il est arrivé au pouvoir par les voies constitutionnelles, malgré l’incendie du Reichstag.

b) par voie dictatoriale, extra-parlementaire, en réunissant une force d’action directe au moins triple de celle de l’adversaire et en prenant et conservant l’initiative de la lutte.

En Italie, la capitulation des forces de gauche fut seulement partielle et le fascisme ne réussit à s’instaurer et à se stabiliser qu’aux prix de longs et sanglants combats contre les fractions d’avant-garde de la classe ouvrière. Commencée en 1921, la prise du pouvoir ne fut réellement complète qu’en 1925. A comparer avec le raffermissement parallèle du bolchevisme russe.

6° — Toutes les fois qu’aucun parti ne réalise les conditions de force ci-dessus et que, de ce fait, un gouvernement de parti ne peut être réalisé, ou bien le principe de la continuité de l’institution gouvernementale est élevé artificiellement au-dessus des partis qui se soumettent volontairement à l’arbitrage d’un "gouvernement de trêve" — ou bien la guerre civile est déclenchée sans grande perspective de succès de part ni d’autre.

Le deuxième cas est celui de l’Allemagne en 1923, de la Russie entre juillet et octobre 1917, etc., etc. Le premier cas est typiquement représenté par les gouvernements Giolitti, Bruning, Doumergue ou Laval (gouvernements de "moindre mal" pour ceux qui en aiment mieux un mauvais que pas de gouvernement du tout)... Ces gouvernements se maintiennent en force, en fonction même de l’impopularité des mesures à prendre.

7° — En cas de guerre civile sans issue immédiate, on aboutit, soit à une situation de "dualité de pouvoir" (deux pouvoirs aux prises sur le même territoire), soit à une situation de "décentralisation politique" (les partis appliquant leurs principes sur des territoires différents). A la limite cette situation peut conduire à l’absence de tout pouvoir effectif ("anarchie") — et de toute centralisation étatique ("fédéralisme").

L’exemple classique de la dualité de pouvoir est le conflit du type "Constituante ou Soviet", qui s’est produit dans toutes révolutions populaires des pays capitalistes (France 1871, Allemagne 1918, etc.). L’histoire a prouvé que cet antagonisme pouvait évoluer en décentralisation politique (communes, séparatisme) et permettre l’éclosion d’une véritable anarchie spontanée (Ukraine Makhnoviste, etc.)




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