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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Si j’étais éthiopien … - A. P.
Terre Libre N°19 - Novembre 1935
Article mis en ligne le 5 avril 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Si j’étais Ethiopien, je ne ressentirais aucun enthousiasme pour la création de cette "garde impériale" dressée à la prussienne qui vient d’être recrutée par le Négus.

Si j’étais Ethiopien, je me méfierais des soi-disant corps d’armées d’hommes, des troupeaux compacts que rassemblent les ras et les féodaux pour les opposer aux tanks et aux avions de l’Italie.

Si j’étais Ethiopien, je considérais avec défiance les instructeurs étrangers, dont le rôle est de faire acheter par le Négus, au frais de son peuple, la plus grande quantité de matériel possible, et de lui fournir, du même coup le pouvoir de saigner à blanc son propre pays par l’impôt, de le plier à la centralisation et de le vendre aux créanciers impérialistes.

Si j’étais Ethiopien, je trouverais bien étrange le regret qu’ont les Italiens pour le chemin de fer d’Addis-Abbeba et pour les routes récemment construites pour le service du Roi des Rois.

Si j’étais Ethiopien, je refuserais de confier le soin de me défendre à un chef militaire qui fait de moi un esclave, et par conséquent un objet de troc éventuel avec l’envahisseur.

Si j’étais Ethiopien, j’aurais assez de bon sens pour comprendre qu’une armée est une armée et qu’un peuple est un peuple. Une armée conquérante a pour rôle et fonction de détruire la force principale de l’armée adverse. Si cette armée ou cette"force principale" n’existe pas, l’armée conquérante ne sert à rien. Car une armée ne peut directement venir à bout de la résistance anarchique d’un peuple. Cette résistance ne peut être vaincue que par l’abdication volontaire de ce peuple entre les mains de ses propres gouvernants, exploiteurs ou chefs. On ne gouverne un peuple étranger qu’avec l’aide de ses propres autorités, de son armée et de sa police. On ne le colonise qu’avec l’aide de ses propres féodaux, usuriers et capitalistes.

L’armée du Négus, si abondamment pourvue de matériel qu’elle puisse l’être par l’Europe (avec la tolérance des Italiens qui ne cherchent en aucune façon à arrêter cette contrebande) ne sera jamais qu’un troupeau en face de l’armée italienne, dont la technicité militaire reste cent fois supérieur. Ce n’est pas par les moyens du militarisme que je défendrais mon pays, si j’étais Ethiopien, mais par ceux de la révolution paysanne.

Une telle révolution ne saurait avoir d’armée. Sinon elle serait vaincue et transformée en contre-révolution. Sa violence n’a pas pour stratégie la défense d’un front de bataille, ni pour tactique la concentration des masses au point décisif. Au contraire, elle fait le vide devant les grosses colonnes et extermine les petits détachements. Elle est insaisissable et omniprésente. Elle s’appuie sur la nature des lieux, sur l’immensité du pays, sur l’incapacité du système militaire à organiser autre chose que des batailles rangées ; elle extermine les cadres, exténue les troupes, les démoralise au sens militaire du mot, les pousse à la révolte.

La guérilla révolutionnaire ne s’accroche jamais au terrain, elle met en valeur toutes les qualités individuelles dans l’offensive et la surprise, suivies de disparition immédiate. Elle se fait poursuivre sur son propre domaine, toujours et toujours, jusqu’à complète liquidation de ce qui fait la force des armées : la discipline, et la concentration. Elle ne fait pas des prisonniers, mais des adeptes. — Elle n’abandonne rien derrière elle qui puisse être utilisé par l’ennemi et retourné contre les amis, car sa technique, ses instruments et ses méthodes n’ont rien de commun avec le militarisme.

La révolution n’a ni mécanisme compliqué, ni bureaucratie, ni parc d’artillerie, ni hiérarchie, ni uniforme. Elle est l’arme de ceux qui n’ont rien à perdre et là où elle se montre, les armes du militarisme ne prévalent point contre elle mais se brisent ou glissent d’elles-mêmes dans la main qui les tient.

La révolution vaincra le militarisme, si elle ne se laisse pas entraîner à l’imiter.

Voilà ce que je me dirais, si j’étais Ethiopien.




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