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La presse anarchiste – V.
Terre Libre N°21 - Janvier 1936
Article mis en ligne le 5 avril 2018
dernière modification le 23 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Ce n’est un secret pour personne que la presse anarchiste, là où elle peut s’épanouir librement, traîne, en dépit de cette liberté, une existence morne, effacée. En France, par exemple, tous les journaux et revue de tendance anarchiste : Le Libertaire, Le Combat Syndicaliste, La Conquête du Pain, l’En Dehors, La Revue Anarchiste et autres, ont une vie plus ou moins précaire et sont à peine lus en dehors des cadres de leurs fidèles partisans.

A notre époque où une vaste diffusion des idées anarchistes pourrait avoir une importance capitale, cet état des choses est infiniment pénible (pour nous, anarchistes, bien entendu). Assister tous les jours à l’étalage prodigieux, en des millions d’exemplaires, de tant d’"idées" stupides, fausses, souvent immondes, et constater, tous les jours, l’impuissance de notre voix à se faire entendre, même par les milieux qu’elle aurait dû toucher et intéresser tout particulièrement, c’est là une des épreuves morales les plus dures, les plus douloureuses que je connaisse.

Je sais très bien combien nombreuses et accablantes sont les causes "objectives" de cette faiblesse : causes qui ne dépendent pas de notre volonté. Mais j’estime que notre défaillance est beaucoup aggravée par nos propres tares : par certains défauts dont la suppression ne relève que de nous-mêmes, de notre conscience et de notre volonté. Je suis d’avis que la diffusion et l’influence de nos idées seraient infiniment plus vastes et plus efficaces si nous voulions et savions surmonter certains obstacles dressés par nous-mêmes sur la route que nous poursuivons.

Quels sont ces obstacles et par quels moyens pourrait-on les supprimer ?

Pour cette fois, je me bornerai à mettre en relief une seule raison de notre carence : celle qui me paraît être la plus importante et qui attire depuis longtemps mon attention.

La vie nous pose — ou, plutôt, nous impose constamment de nombreux problèmes de toutes sortes : problèmes variés, compliqués, sérieux, graves, passionnants. A notre époque surtout, chaque journée vécue dresse devant l’ensemble d’individus formant ce qu’on appelle "société" une multitude de problèmes d’une portée, d’une gravité exceptionnelles. Leur examen, vaste, libre et approfondi, s’impose d’urgence. Leur solution presse. De nos jours, tout homme qui lit, quel que soit son niveau intellectuel, quelles que soient ses sympathies idéologiques, cherche, avant tout, à s’informer et à s’instruire : il veut trouver dans la presse une large analyse des questions qui surgissent devant lui à flot continu ; il espère y trouver des éléments qui l’aideront à comprendre ce qui se passe, à former son opinion, à arrêter sa solution. Pour y arriver, il prête l’oreille, instinctivement, à tous les sons de cloche, à toutes les opinions qu’il peut trouver, à toutes les discussions susceptibles de l’éclairer.

La vie nous pose des problèmes qu’il faut analyser de tous les côtés, et qu’il faut résoudre.

La tâche de fournir aux intéressés tous les éléments possibles pour une telle analyse, la tâche même de cette analyse et des solutions éventuelles, incombe surtout à la presse vraiment indépendante, libre de toute influence occulte, de toute imposture politique ou autre, de toute séduction.

La seule presse qui répond à ces conditions est la presse anarchiste.

Mais tout en étant vraiment libre, honnête et sincère, est-ce qu’elle remplit sérieusement, efficacement, la noble tâche qui lui incombe ?

Hélas ! Non.

La presse anarchiste ne s’occupe pas suffisamment des problèmes posés par la vie. Elle est confectionnée, plutôt, au petit hasard des maigres collaborations, des copies reçues, des concours fortuits. Dans sa besogne, elle ne suit aucune méthode, aucune ligne de discussion soutenue, ferme, nette.

D’autre part, son travail idéologique émane, non pas tant des questions imposées par la vie, par les événements, par l’époque, mais surtout de la tendance donnée qu’elle veut défendre. Notre presse n’est pas, hélas ! celle de la vie palpitante et vaste qu’il faut scruter, comprendre et façonner ; elle n’est pas une presse de problèmes vitaux qu’il faut analyser et résoudre : elle est, avant tout, une presse de tendances, de chapelles, de boutiques ou de personnalités. Chaque journal, chaque revue appartient à un courant précis au sein de l’anarchisme. Et ce qui lui tient surtout à cœur, ce n’est nullement une analyse vaste, désintéressée et riche des problèmes vitaux qui se dressent : c’est l’impeccabilité de sa tendance de chapelle, de sa "ligne", de son étiquette. Il suffit qu’un manuscrit, tout intéressant, instructif et édifiant qu’il soit, ne réponde pas à la tendance donnée de tel ou tel autre de nos organes de presse, pour que la rédaction l’envoie impitoyablement au panier.

Le résultat d’un tel procédé est que chaque journal anarchiste n’étudie que les questions qui intéressent sa tendance. Et il les étudie toujours unilatéralement, étroitement, à l’aide des mêmes modèles, presque avec les mêmes paroles et expressions.

C’est un énorme défaut. D’abord parce qu’un tel procédé restreint la collaboration qui devient uniforme, pâle, toujours identique, ennuyeuse. Ensuite, parce que justement une telle collaboration étroite, à répétition éternelle, ennuie le lecteur à la longue. Il perd tout intérêt au journal et, finalement, il le lâche. Je connais de jeunes gens qui, après avoir lu avec avidité quelques numéros du Libertaire ou du Combat Syndicaliste, abandonnaient complètement le journal par la suite : "C’est toujours la même chose, se plaignaient-ils. On répète, en d’autres termes les mêmes pensées, ce qui devient ennuyeux. On peut presque dire, les yeux fermés, ce qu’un tel journal publie telle semaine, sous quelle signature, et en quels termes."

Pour que notre presse conquière la place qu’elle mérite et qui lui revient de plein droit, elle doit totalement modifier ses méthodes, ses procédés, son aspect, sa tenue, sa manière de s’y prendre. Et, avant tout, elle doit s’attaquer à la vie et à ses problèmes, et non pas à ses chapelles et à leurs étroites tendances.

Une libre et vaste discussion des problèmes ; une large collaboration, sans égard à la tendance précise (syndicaliste, communiste, individualiste ou autre) des collaborateurs intéressants ; une analyse suivie, méthodique, approfondie, de toutes les questions vitales (théoriques et pratiques, générales et d’actualité) ; une œuvre variée, riche d’idées, féconde en arguments s’opposant les uns aux autres et s’entre-croisant : telles sont les conditions essentielles pour que la presse anarchiste attire, d’une part la collaboration vigoureuse dont elle a un si grand besoin et, d’autre part l’intérêt continu, les sympathies durables et le soutien solide d’une plus abondante masse de lecteurs.




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