Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Silence aux patriotes ! – Laurent
Terre Libre N°4 - Août 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Je me souviendrai toujours de ce 2 août 1914, de ce 2 août où les prémices de la sanglante orgie se manifestaient sous l’apparence bestiale de la folie humaine joyeusement "débridée".

La guerre ! Je ne savais point, alors, tout ce que ce mot pouvait contenir de honte et de douleur. Mais je n’ajoutais point foi non plus aux rabâcheries sempiternelles des patriotes professionnels. Je fus de ceux qui partirent sans fierté, avec l’idée qu’ils allaient accomplir une corvée désagréable, sinon une mauvaise action. Ah ! si j’avais pu prévoir toute l’atrocité de la besogne qui nous attendait ! Mais quelle imagination aurait pu concevoir ce tableau de cauchemar qui devait se transposer en traits sanglants dans la plus effroyable des réalités !

Devant la gare de marchandises, un attroupement formidable entourait un chanteur qui glapissait d’une voix fausse une marche patriotique. Soudain ce fut du délire. L’homme entamait la chanson fameuse : "Nous reprendrons l’Alsace et la Lorraine". Tandis que les gros sous pleuvaient, la foule enthousiasmée hurlait : "bravo, bravo ! A Berlin !" D’une voiture brusquement arrêtée surgit un militaire portant galons... Alors ce fut épique ; empoigné, tiraillé, le galonnard éberlué fut juché sur les épaules de robustes citoyens et porté en triomphe. Cependant, de cette cohue, un cri montait, jailli de cent poitrines : "Vive l’armée ! Vive la France !"

En traversant la cour de la gare, je me sentis tiré par la manche. C’était un vieil homme à barbe blanche qui voulait me prendre à témoin de son émotion. Sa face tremblotante reflétait les sentiments impétueux qui l’animaient. Avec bienveillance je lui souris, touché par l’émoi de ce vieux qui certainement allait prononcer quelque parole touchante. "Ah, mon garçon, dit-il, quel beau jour ! surtout n’oubliez pas de rapporter les oreilles de Guillaume II." Haussant les épaules, je me dirigeai vers le quai d’embarquement et je m’installai dans un wagon à bestiaux déjà passablement rempli d’hommes dont la plupart étaient ivres et criaient à tue-tête. Au moment de monter dans le wagon, un brave bougre, qui avait sans doute trop présumé de sa capacité d’absorption, glissa et s’étala de tout son long sur le quai. Cependant que des camarades complaisants le remettaient sur pied et le hissaient dans le wagon, le malheureux qui n’avait rien perdu de sa bonne humeur criait à pleins poumons : "Vive la guerre !"

Ces hommes avinés, ce poivrot qui criait : vive la guerre ; voilà les premières images qui se fixèrent dans mon souvenir. Il est des impressions qui ne s’effacent jamais ; aussi je devais, par la suite, me rappeler souvent les détails écœurants de cette grotesque ruée, baptisée patriotique. Aujourd’hui, je ne puis y penser sans un dégoût accru !

Notre voyage était court. Nous devions tout d’abord être parqués à Fontainebleau. Nous débarquâmes au milieu d’un concert de chants et de hurlements. Cacophonie fort "patriotiquement" accueillie par les intelligents bipèdes Bellifontains massés aux abords de la gare. Après quelques formalités, nous fumes logés chez les habitants Je me trouvais pour ma part, chez un brave homme qui ne tarda guère à m’assommer avec son langage. C’était à croire que tous les vieux instincts de férocité s’étaient donnés rendez-vous dans le cerveau de ce personnage, car il ne parlait rien moins que d’écorcher vifs tous les teutons et de mettre l’Allemagne à feu et à sang. Il comptait toutefois accomplir ces horribles excès avec des bras plus jeunes que les siens, car le bonhomme avait passé, avec regret, disait-il, l’âge de porter les armes. Fatigués de ces interminables fanfaronnades, nous prîmes la décision, moi et un camarade, d’aller, à nos frais, manger en ville.

L’habillement des recrues se faisait avec une rapidité effarante. Rassemblés dans la vaste cour d’une ferme autour d’une montagne d’effets disparates, chacun devait prendre ce qui lui était nécessaire et se retirer prestement. J’eus l’impression de ne pas être tout à fait à l’aise dans ma glorieuse défroque. Nous formions d’ailleurs, tous réunis, un ensemble assez cocasse...

Le 6 août, nous quittâmes Fontainebleau pour rejoindre Toul. Le voyage se fit avec le même accompagnement de cris et de refrains. Pourtant, la superbe de beaucoup était tombée ; des nouvelles vraies ou fausses déjà circulaient, semant l’alarme, et plus d’un "futur héros" avait peine à dissimuler l’inquiétude qui commençait à l’étreindre.

On nous fit "élire domicile" à la caserne du 153ème d’infanterie. Pendant notre court séjour à Toul, nous fîmes des manœuvres. Fort de ce principe que la discipline est la force principale des armées, les officiers ne se gênaient pas pour nous traiter ainsi que du bétail. Il fallait voir évoluer la gracieuse armée française tandis que s’entrecroisaient comme des feux de file ces expressions ordurières que l’on ne saurait trouver ailleurs que dans la riche terminologie des casernes. Il me souvient qu’un de mes voisins de chambrée, ex-maquereau de Belleville qui ne s’étonnait pourtant de rien, me dit un jour en écoutant, admiratif, le langage abondamment "fleuri" d’un officier : "On dirait un vrai mec du milieu !"

Mais une nouvelle "trottait" de chambrée en chambrée. Les français étaient victorieux sur toute la ligne. Colmar, Mulhouse, étaient entre nos mains ; c’était la voie ouverte vers Berlin... Et bon nombre d’entre nous, joyeux, envisageaient déjà le retour au foyer. Dans un mois, tout sera terminé, pensaient-ils. Hélas, ils devaient déchanter avant peu !

Un soir vint l’ordre de marcher vers les lignes. Nous partîmes donc sur les routes ; les étapes étaient dures et fatigantes. Les officier employaient la menace pour stimuler les traînards. Les pieds saignants, tout le corps las, nous allions, nerfs tendus, vers ce but qui nous était assigné au nom du droit et de la civilisation !

Enfin, exténués, on nous fit camper dans un bois. Nous allions donc pouvoir prendre le repos dont nous avions tant besoin ! Espoir illusoire ; un ordre venait ordonnant d’approvisionner le magasin du Lebel et d’avancer en ligne de tirailleurs. La nuit était fort noire, pourtant, aux carrefours, des ombres fantastiques semblaient danser dans les futaies. Impressionné, chacun s’efforçait de ne pas trop s’éloigner de son voisin. De temps à autre, un homme trébuchait dans quelque racine, ce qui causait un petit frisson à ses camarades. Mais notre appréhension, pour cette fois, devait être vaine. Nous arrivâmes sans la moindre anicroche à la lisière du bois opposée à celle par laquelle nous étions rentrés. Avec un camarade d’escouade, je fus désigné pour rester en sentinelle dans un fossé ; de quart d’heure en quart d’heure, le caporal venait aux renseignements et nous engageait à faire bonne garde. "Méfiez-vous — disait-il les uhlans, tout comme les chiens, "marchent à quatre pattes" dans la plaine." En effet, on distinguait de temps à autre les silhouettes des chiens errants qui, chassés de partout, cherchaient quelque pitance dans les champs. Ces ombres furtives nous causaient une sorte de malaise. Constamment, mon camarade faisait jouer la culasse de son fusil, ce qui me rendait encore plus nerveux. Agacé, je lui faisais des remontrances à ce sujet. Cette nuit là nous parut interminable, d’autant plus que la relève ne venait pas... Dans ce fossé, guettant dans la nuit des formes vagues qu’animait souvent ma seule imagination, écoutant les claquements secs qui de temps à autre troublaient le silence, j’eus le sentiment de notre lâcheté, de cette lâcheté qui nous poussait à déserter notre rôle d’homme pour faire des héros.

(A suivre)




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53