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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Silence aux patriotes ! (suite) – L. Laurent
Terre Libre N°5 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 20 février 2018

par ArchivesAutonomies
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II

Changement de zone. Nous arrivons au Bois Brûlé ; là, non plus, on ne nous laisse aucun répit. Un ordre d’attaque nous est transmis. Les commandements se croisent, se multiplient : approvisionnez, attention, feu à volonté. La fusillade devient bientôt intense. D’en face, les allemands ripostent ; autour de nous les balles sifflent, ricochent sur les arbres avec un bruit mat. Quelques camarades sont atteints ; l’un d’eux, se tenant le bas-ventre, hurle de douleur. Comme dans une sorte de cauchemar j’entrevois des êtres qui gesticulent et courent de toutes leurs forces... vers la mort ; mécaniquement, je fais comme eux. Je ne sais si c’est le courage ou la peur qui nous pousse en avant ; pour ma part je n’ai pas trop le temps d’analyser mes propres sensations, mais ce que je sais sûrement, c’est que j’aimerais assez être ailleurs... Cependant la nuit tombe.. Un ordre circule commandant la retraite. L’attaque a manqué son but ; maintenant il ne reste plus qu’à ramasser les blessés et enterrer les morts.

La journée suivante, après une marche assez pénible, nous arrivons à la lisière du bois de Mortmart. Pour la première fois nous sommes reçus à coups de canon. Plusieurs obus éclatent dans nos rangs, des hommes tombent, le sang gicle, des membres broyés jonchent le sol... c’est affreux. On nous ordonne de mettre baïonnette au canon et de pénétrer dans le bois ; ce que nous faisons. Mais nous n’allons pas loin ; les uhlans (nous appelions ainsi tous les guerriers "d’en face") avaient eu la précaution de mettre partout des réseaux de fil de fer. Impossible d’avancer ; de plus, les munitions commencèrent à manquer. Le capitaine me désigne pour aller porter au chef de bataillon une note demandant des renforts et des munitions. Je revins bredouille car après m’avoir arraché le pli, l’officier m’avait répondu très poliment : "Vous direz à votre capitaine qu’il m’emmerde."... Naturellement le capitaine ne se tint pas pour satisfait. Il me pria de retourner au poste de commandement et de ne pas revenir sans avoir obtenu gain de cause. Au bout d’une heure, nous avions les munitions demandées ; la répartition en fut faite pour le massacre proche...

Après les combats autour de Lironville (Meurthe-et-Moselle), nous rencontrions des fuyards de ce 15° corps que les stratèges de l’arrière vouèrent aux gémonies à cause de son manque de patriotisme. C’était alors un crime que de vouloir soustraire sa carcasse aux charniers nationaux, c’était un crime que de léser la Patrie d’un seul cadavre. Aussi nombre d’entre nous ne se gênaient point pour traiter de lâches ceux qui reculaient. Mais arrivés sur le terrain couvert de "pantalons rouges" déchiquetés par la mitraille, les plus "enragés" sentaient se calmer leur velléités héroïques. Les officiers disaient pour nous encourager : "En avant ! avancez sans crainte, vous êtes protégés par plusieurs lignes de tirailleurs". Ils oubliaient seulement d’ajouter que ces tirailleurs étaient morts.

Les derniers soubresauts de l’hystérie patriotique allaient bientôt cesser : Désormais, c’est la crainte seule qui allait conduire ces grands troupeaux d’hommes au sacrifice.

(A suivre)




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