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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Silence aux patriotes ! (suite) – L. Laurent
Terre Libre N°6 - Octobre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 20 février 2018

par ArchivesAutonomies
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III

Sur les routes, c’était le défilé lamentable des civils qui fuyaient en hâte, emportant quelques paquets de linges. Des vieillards, des femmes, de la marmaille qui criait ; tout ce monde, au comble de l’affolement, semblait balayé par un vent d’épouvante. Il était formellement interdit aux soldats de converser avec ces fuyards ; sans doute craignait-on que leur moral fut ébranlé par un contact avec des gens qui ne devaient point envisager la guerre d’une façon très optimiste.

Les officiers vivaient dans la terreur de ceux qu’ils appelaient, le plus souvent bien à tort, les "fortes têtes." Des rapports étaient envoyés au haut commandement, signalant des murmures parmi les hommes. La réponse ne devait point se faire attendre. Comment ! le bétail humain se permet de renâcler aux approches de l’abattoir ! Faites des exemples. Et, à Flirey, un homme qui ne se baissait pas assez vite fut abattu d’un coup de feu par un lieutenant. Pendant ce temps-là, on lisait dans le Matin : "Les soldats allemands ne marchent plus que sous la menace du révolver !"

Au Bois-le-Prêtre, nous prîmes quelque repos. Nous cantonnions chez l’habitant ou dans des maisons abandonnées. Les quelques habitants qui restaient étaient soupçonnés d’espionnage. De temps en temps, un peloton de courageux patriotes (!) passait par les armes quelque mauvais français, accusé d’avoir fait des signaux à l’ennemi avec la fumée de sa pipe ou avec une canne à pêche brandie de façon suspecte. Cela permettait aux écrivassiers de gagner patriotiquement leur pitance à l’arrière en brodant autour de l’assassinat de ces malchanceux, baptisés espions avec une facilité "bien militaire."

Après les combats sanglants du Quart-en-Réserve et de la Croix-des-Carmes, il se fit une accalmie. De part et d’autre on était las de ce long bain de haine et de sang. Nous fraternisions avec les "Dudules" (nouveau terme pour désigner les allemands). Nous échangions du chocolat contre des cigares et de l’eau de vie...

Et les communiqués entretenaient le bel optimisme des super-patriotes réfugiés à Tarbes et à Carcassonne, en disant : "on les grignote !"

Mais on ne pouvait ainsi s’endormir longtemps dans l’inaction. Une guerre qui ne tuait presque plus d’hommes n’était plus la guerre. Les généraux avaient besoin de gloire, de cette gloire qui se fabrique avec des cadavres. L’ordre vint donc de recommencer les "joyeux carnages." Et ce fut l’attaque de la Fontaine-Hilarion, atroce prélude à beaucoup d’autres attaques qui couchèrent sur la terre des milliers d’hommes. Hier, nous échangions des cigarettes avec ces gens qui nous apparaissaient comme les victimes, au même titre que nous, de ces forces titanesques, dépassant l’entendement, qui nous poussaient dans l’effroyable engrenage. Nous avions compris, pour la plupart, que ces hommes étaient animés par des sentiments qui étaient les nôtres, qu’ils souffraient des mêmes maux, des mêmes douleurs que nous-mêmes... Et maintenant il fallait tuer. Des fils, des pères, des époux aimant tendrement leur famille, pleurant parfois en évoquant son souvenir, allaient tuer, sauvagement, d’autres fils, d’autres pères, d’autres époux comme eux. Beaucoup d’entre nous comprenaient ce que cette boucherie comportait d’abominable, de fou, de bestial. Mais le grand nombre, ce grand nombre qui ne fut toujours qu’un jouet ridicule pour servir les passions des puissants, le grand nombre baissait tristement la tête en disant : "c’est la guerre !"

Obéir, il fallait obéir. En vertu de cette loi d’esclavage, de ce déterminisme inouï qui courbe encore, au siècle de la science, des troupeaux d’hommes sous la volonté de quelques hommes, les charniers absorbaient la sève de l’humanité !

Pour l’abrutissement des enfants, les chauvins imbéciles ont raconté des histoires où la vaillance des troupes était frénétiquement exaltée. Pourtant ils se sont toujours bien gardés de préciser les raisons de cette vaillance. Ils n’ont jamais dit qu’à partir d’octobre 1914, c’est-à-dire deux mois après la déclaration de guerre, l’emploi des stupéfiants (alcool éthérisé) devait ranimer la fameuse "furia" française. C’est la "gnôle" qui joue le plus grand rôle pendant la guerre. La saoulerie devint une opération patriotique !

Le Grand Quartier Général avait d’ailleurs une telle confiance en la bravoure des troupes françaises qu’il avait fait établir, à l’arrière des lignes, des cordons de gendarmerie pour arrêter les fuyards. Quant à la vaillance des officiers de carrière, elle fut si grande que les trois quarts durent être expédiés dans les dépôts divisionnaires, cependant que de bons bougres, alléchés par les ficelles dorées, prenaient leur place au feu.

Que l’on ne tente donc pas de dissimuler l’ignoble face de la guerre sous un masque héroïque. Bravoure, vaillance, des mots ! La réalité sanglante marque des stigmates de la honte ces français ou ses bons allemands qui tuèrent des hommes pour leur patrie, ou indifféremment se firent mercantis, voleurs, voire détrousseurs de cadavres. La peur, la gnôle, la lâcheté, tels furent les principaux éléments de ce courage guerrier qui, pendant plus de quatre ans, précipita des millions d’êtres dans le mortier infâme où le Moloch Patrie broyait la conscience humaine...

(A suivre)




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