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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La paix et la révolution – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°476 – 8 Décembre 1917
Article mis en ligne le 23 février 2018
dernière modification le 17 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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La rage avec laquelle notre presse bien pensante a accueilli les dernières nouvelles de Russie pourrait, au contraire, nous les faire accepter avec joie, si d’autre part, nous ne voyions la satisfaction qu’elles ont procuré aux dirigeants des empires centraux.

Personne ne poussera la niaiserie jusqu’à croire que Guillaume, Charles, Ferdinand et le Sultan souhaitent un bien quelconque à la révolution. Elle doit évidemment les inquiéter fort, étant donné surtout ses tendances nettement communistes. Et s’ils ont l’air d’être tout prêts à s’entendre avec elle, c’est qu’ils espèrent pouvoir ainsi la désarmer et la tenir ensuite entièrement à leur merci. Il ne saurait y avoir d’autre explication plausible.

La Feuille de Paris écrivait, un peu tard, clans son numéro du 22 novembre dernier :

L’heure viendra, où les foules horrifiées de massacres, abêties de souffrances ne sauront même plus qui a voulu le massacre et décrété la souffrance, et où il n’y aura plus, pour elles, qu’une chose : à quelque prix que ce soit arrêter la souffrance, à quelque prix que ce soit arrêter le massacre. Alors il ne sera plus temps de modifier la carte de guerre, si injuste soit-elle ; les- destins, si troubles soient-ils, seront accomplis. Et elle vient cette heure, elle vient à grands pas ; les dernières nouvelles de Russie nous en apportent le pressentiment tragique.

Eh oui, nous avions prévu cela, et n’en tirons aucun orgueil, bien avant la Feuille. Il en résulte par une douloureuse fatalité que les pays les plus révolutionnaires, tout en contribuant à abréger le massacre, permettent aux anciens régimes, là où ils sont les plus solidement constitués, de sortir de cette crise encore intacts. Espérons toutefois que ce ne soit qu’en apparence.

Devons-nous dire tout notre dégoût pour ces socialistes allemands et autrichiens, criant aux Russes : Bravo, camarades ! nous sommes de cœur avec vous ! — tout en restant en réalité avec leurs kaisers ?

Nous n’exalterons ni ne condamnerons Lénine, ne sachant que trop, combien la volonté d’un homme compte en somme peu dans un tel cataclysme. Lénine n’a fait que répondre au vœu de tout un peuple : la paix. Nul doute que c’est à ce prix seulement qu’il a pu s’emparer du pouvoir. Mais, en somme, cette paix, il s’apprête à la conclure avec la tyrannie.

En effet, plus encore que la révolution française de 1789, celle slave d’aujourd’hui voyait levé contre elle "l’étendard sanglant de la tyrannie". Et le peuple russe, même s’il en avait eu encore la force, n’aurait pu eu cherchant à l’abattre que favoriser une autre tyrannie non moins sanglante. Situation tragique qui ne laissait point d’issue, alors qu’il en fallait une à tout prix et sans tarder.

Seule l’insurrection du peuple allemand se joignant au peuple russe et ralliant de suite à la cause révolutionnaire le peuple italien aurait réalisé notre grand rêve. Car alors les autres peuples auraient été entraînés à leur tour par cette immense vague libératrice, venant balayer le vieux monde et ses institutions.

Cela n’a pas été, ne pouvait pas être. Un demi-siècle d’étatisme et de militarisme hideux, masqués de socialisme, ont créé en Allemagne le pouvoir le plus fort de tous les temps et de tous les pays. Et malgré l’espoir qui nous reste toujours dans quelque impondérable, nous ne saurions cacher notre profonde angoisse.

A l’encontre des pacifistes bourgeois d’avant et pendant la guerre et de leurs néophytes, nous ne croyons à d’autre paix qu’à celle qui frappera à leur base le capital et l’Etat. Rappelons-nous, d’ailleurs, que le postulat du pacifisme même socialiste, avant la guerre, était la nation armée ou cette "armée nouvelle" de Jaurès, qu’au nom de l’idéal démocratique nous pourrions précisément voir adopter, maintenant que certains funèbres professionnels du massacre ont déjà déclaré pouvoir en somme y adhérer.

Lénine continue à nous parler d’une paix de peuples, de démocraties, mais, en réalité, livrée à ses seules forces, la Russie s’apprête à conclure une paix d’Etats, à laquelle suivront d’autres paix d’Etats, dont tout ce qu’on peut en espérer comme le plus qui nous a été promis jusqu’ici, c’est le maintien d’un statu quo abominable. Serait-ce là le triomphe de Zimmerwald et du prolétariat international triplement organisé ?

Les peuples, tous les peuples, après l’immense saignée, laisseront-ils vraiment à la seule Russie formuler de suite d’autres revendications, seules à même de réparer les maux inouïs de la guerre ? Et quelle foi garder encore dans la révolution russe, lorsque dans son légitime et noble amour de la paix, elle ne s’en trouvera pas moins désarmée en face d’Etats dont les peuples continuent à confondre leur propre salut avec celui de leurs maîtres ?

Leverdays disait déjà, à propos de la Commune de Paris, que, fait unique dans l’histoire, elle s’était trouvée dès le début en possession d’un formidable armement, comme jamais des insurgés osèrent le rêver, mais qu’elle n’avait nullement su s’en servir et que, d’ailleurs, son succès aurait dû être demandé avant tout à des moyens d’ordre économique.

De plus en plus fort. La Révolution russe avait, elle, à sa disposition une armée moderne de plusieurs millions d’hommes sur pied de guerre, et d’une aussi formidable organisation n’a su tirer, elle non plus, le moindre profit. Quant aux moyens d’ordre économique, elle ne paraît y avoir songé qu’en dernier lieu. C’est très bien de promettre et même de donner la propriété commune de la terre, mais en attendant y a-t-il du pain pour tout le monde et la répartition s’en fait-elle régulièrement ? Les problèmes du ravitaillement, des transports et de la production sont-ils résolus ou près de l’être ?

Nous entendons bien qu’il y aura la paix, le désarmement, la fin d’un cauchemar sanglant. C’est beaucoup, mais nous voyons aussi la Révolution perdre une immense force, matérielle, et celle morale ne suffit pas encore dans notre monde, nous enseigne une douloureuse expérience de tous les jours.

Hélas ! la Révolution russe n’a pas trouvé de profond écho dans le monde, à part peut-être en Italie, où il n’en est d’ailleurs résulté jusqu’à présents qu’un désastre de plus. Les peuples ne sachant s’entendre pour aider à la révolution, que pouvons-nous attendre sinon un accord final de leurs maîtres pour l’écraser ?

Ah ! si ces peuples pouvaient enfin avoir autant des forces pour se libérer qu’ils en ont eu pour souffrir !




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