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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La militarisation des loisirs - A. P.
Terre Libre N°25 - Juin 1936
Article mis en ligne le 5 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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La solitude dans la promiscuité, tel est le sort du prolétaire. Il dort, mange, voyage, travaille et se repose par tas. Cela commence dès l’enfance avec la chambre commune, le lit commun, la crèche, la cantine, l’école, l’atelier, la caserne. Et cela se termine avec la salle commune de l’hôpital ou de l’asile, la soupe des vieillards, la fosse commune. Beaucoup d’enfants des villes ne s’appartiennent jamais ; en proie au contrôle continuel, à la présence inévitable de la masse, ils n’auront pour s’isoler un instant de la contrainte sociale, pour être eux-mêmes, pour connaître la sécurité et la possession d’un monde à eux, d’autre refuge verrouillé que le réduit puant des chiottes. Abri précaire du rêve, de la conversation avec soi, de toute l’inavouable intimité de l’être avec lui-même — succédanée de l’utérus maternel, où se réfugie le timide, l’humilié, pour y retrouver le silence, l’obscurité et la paix. Le buen-retiro est l’église de ceux qui n’en ont pas, la porte du jardin secret, la dernière forteresse de l’homme.

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Plus tard l’enfant de prolétaire apprendra d’autres évasions. Celle de l’alcool met un mur entre le misérable et sa misère, le libère un instant de la honte et lui procure un accès imaginaire vers lui-même ou vers son semblable, hors de la cité implacable et féroce. Celle de l’alcôve annule un instant son pauvre univers ou le transfigure par la fraternité des corps. Il existe encore d’autres départs plus ou moins illusoires, à la découverte de l’inconnu, de la liberté, de l’humanité perdue. Mais à mesure que la vie s’écoule, il devient plus difficile de trouver le loisir de se retrouver ou de se perdre par la conquête de l’espace. Le proverbe anglais se justifie qui dit que le gin est le plus court chemin pour sortir de Manchester.

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La condition prolétarienne possède une autre issue que l’église ou le cabaret. C’est l’action subversive, la communauté des révoltés, la révolution. Elle offre à l’individu une autre forteresse possible contre les taudis, la gare et l’usine, que le réduit merdeux avec sa porte percée de trous, décorée de dessins surréalistes et enrichie de textes automatiques. Cette forteresse c’est la fierté de l’Idéal anarchiste. Il n’en reste pas moins que pour accéder à la pratique et à l’idéal révolutionnaire, le prolétaire doit disposer de ses loisirs. C’est ce que les gouvernements d’aujourd’hui ont parfaitement compris. Avec le chômage total ou partiel et avec le raccourcissement de la journée de travail (qui, souvent, ne parvient pas à assommer complètement son homme et à le faire tomber inerte jusqu’à la sirène du lendemain) s’est développé parmi les institutions capitalistes l’art le plus raffiné et le plus féroce de la déshumanisation gouvernementale : je veux parler de la militarisation des loisirs.

En Italie le Dopolavoro Fascista. En Allemagne le Kraft durch Freude. La société, incarnée dans le gouvernement totalitaire, exige de l’individu qu’il lui abandonne même les heures que le capitalisme abandonne. A l’exploitation organisée de la force de travail succède la récupération organisée de ces mêmes forces et ainsi de suite. L’esclavage n’a plus de limite, il s’étend à l’hygiène physique et morale de l’homme asservi, donc à toute sa vie, à tout son être. L’œuvre de dépersonnalisation commencée par le cinéma, la presse, la radiophonie, l’envahissement universel de la politique dans toutes les sphères de l’activité, se poursuit par la direction gouvernementale des loisirs, qui supprime toute possibilité de solitude, de méditation, d’évasion, de conquête ou du culture individuelle, exténue toute velléité d’indépendance, extermine toute indiscipline, viole jusqu’à l’intimité du sommeil. L’Etat mussolinien ou hitlérien dit à l ’individu "Du berceau à la tombe, tu es à moi tout entier : même tes rêves m’appartiennent". Après l’exploitation capitaliste de l’homme économico-rationnel, dans son activité superficielle et extérieure et refoulante, le fascisme développe un art de l’exploitation politique de l’inconscient, du latent et du refoulé. La force souterraine des révoltés est captivée par lui pour ses propres fins !

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Un idéal ne peut vivre que s’il est pratiqué en quelque mesure. L’Etat totalitaire interdit à quiconque de pratiquer sous n’importe quelle forme un autre idéal que le sien. Et cette interdiction n’est pas négative. Elle est positive. Elle se hase sur le fait que toutes les forces individuelles disponibles, jour après jour, sont accaparées par l’exercice obligatoire des vertus civiques, du dévouement patriotique, de la religion d’Etat. Nulle part le système n’a été mieux développé qu’en Russie. L’Italie et l’Allemagne conservent secrètement des traditions politiques opposées en quelques mesure à l’idéal régnant. L’Amérique a vu son conformisme social ébranlé par la crise. En Russie, la contre-révolution est toute puissante parce qu’elle a su monopoliser au maximum les forces et les traditions révolutionnaires. C’est l’absence totale de liberté qui se manifeste par le monopolisme officiel de l’idéal libertaire.

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Voici quelques extraits de la brochure officielle soviétique ; "Le repos des Ouvriers" éditée en 1934 par la Centrale des Syndicats russes :

Tout le système du repos ouvrier en U.R.S.S. sert directement les buts de la construction socialiste, de l’augmentation de la productivité du travail et de la santé de la classe ouvrière.

Le repos de notre ouvrier soviétique doit consister en une juste synthèse alliant la récupération des forces et de l’énergie au développement culturel et politique : les exercices de culture physique pour ceux qui se reposent, doivent les préparer à passer avec succès les épreuves "prêt pour le travail et la défense". On organise des jours spéciaux d’éducation politique, des marches militaires... Tout ceci forme une base solide permettant de détruire à jamais le préjugé extrêmement nuisible hérité de la bourgeoisie que le repos, c’est non seulement "ne rien faire" et se défendre contre le travail, mais encore quelque chose qui s’oppose au travail. (page 12)

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Pour le travailleur russe, pas d’autre alternative au travail militarisé dans la caserne industrielle qu’il ne peut quitter sans autorisation, que le loisir militarisé dans la caserne de vacances qui lui est assignée par décision bureaucratique sans qu’il ait le droit de choisir sa résidence, son régime de vie et ses compagnons.

Le camarade Yvon, dans la Révolution Prolétarienne nous décrit [1] en termes très mesurés les vacances allouées aux "super-oudarnicks" de la production soviétique avec l’argent perçu sur les salaires de tous les ouvriers par le mécanisme des assurances sociales. Il l’oppose au régime de repos véritable que s’offrent, aux dépens de cette même caisse, les dirigeants bureaucratiques et les rois-fainéants de la soi-disant république des travailleurs, tel Maxime Gorki qui touche 100.000 roubles par mois et vit princièrement sans rien faire dans un palais du golfe de Naples. Et il conclut fort justement :

Le nouveau Moloch est plus exigeant que l’ancien. Il veut qu’on utilise tout, même le repos si maigrement distribué, qu’il transforme au nom de la science... en système d’éducation politique, de préparation à l’augmentation de la productivité — et de service militaire !"

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Pensez-y, camarades ! Tout ce que nous ne saurons pas éveiller à la vie et à l’activité libre, sera un jour capté et utilisé par l’Etat contre l’humanité et la liberté. Il est grand temps d’opposer à la "rationalisation" autoritaire du travail et des loisirs, l’application révolutionnaire d’une psychologie de la révolte et de la liberté.

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Passage de l’article de M. Yvon paru dans la Révolution Prolétarienne n° 219 du 25 mars 1936.

"Sur la Riviera russe, en Crimée, vous trouverez à Livadia une ancienne résidence du tsar transformée en maison de repos pour les paysans. Quel symbole ! Et pourtant ! Les grandes salles sont devenues des dortoirs, des réfectoires, des "préaux" et la propriété est devenue une "caserne du repos" pour le menu peuple. Non seulement il ne peut pas être question de venir avec sa famille ou de choisir son voisin de lit dans un dortoir pour 30 ou 40 personnes, mais on ne peut s’attarder à flâner sur la plage ou dans les bois environnants qu’en sacrifiant son repas et risquant l’indiscipline, sans parler de l’obligation de suivre régulièrement les cours politiques et les manifestations artistico-éducatives qui doteront le corps sain d’un esprit. policé.

Le régime "matériel" et "spirituel" y a été dressé au nom de la science par des hygiénistes et des sociologues, mais dès qu’on quitte Livadia pour arriver à Gourzouf, quelques kilomètres plus loin, on est tout de suite frappé du dédain qu’ont les "notables", de cette science du repos qu’ils dispensent à la population. Là, c’est la chambre personnelle, le petit pavillon dans le parc, le menu varié et fin, les domestiques au pas calfeutré ; aucune fabrique d’âmes chez ceux qui fabriquent celle des autres, la flânerie à toute heure sur la plage et dans le parc protégé des importuns par un long mur. En somme, tout ce qu’il y a d’appréciable dans le repos dit "bourgeois".

On ne se cache même pas et le Comité central du syndicat des écrivains ukrainiens a décidé (Izviestia du 2-8-35) la construction d’une villa particulière sur le bord de la mer pour l’écrivain malade N. Ostrovski. Ce n’est pas pour rien que Staline a lancé en mai dernier le fameux : "Les cadres avant tout"."

Notes :

[1NdE : passage que l’on peut retrouver dans le numéro 219 de la Révolution Prolétarienne (25 mars 1936), page 12 ou encore dans la brochure de M. Yvon "Ce qu’est devenue la révolution russe", disponible sur notre site avec d’autres brochures éditées par la Révolution Prolétarienne




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