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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le communisme libertaire, ses possibilités pratiques en Espagne – Isaac Puente
Terre Libre N°3 - Juillet 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 11 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous avons la bonne fortune d’offrir ici aux lecteurs de "Terre Libre" les prémices d’un très intéressant ouvrage du camarade Isaac Puente, de la C.N.T. espagnole. Cette étude, nettement réaliste, consiste dans un examen des problèmes concrets que posent la mise à l’ordre du jour par les masses du prolétariat espagnol d’une mise en application de l’idéal communiste-libertaire. On trouvera ci-dessous la partie introductive de cette étude. Les développements pratiques qui la suivent occupent trop de place pour entrer dans le cadre de notre journal. Mais nous renvoyons tous ceux que la question intéresse à l’ouvrage complet, fort de 48 pages et illustré de nombreux schémas, qui vient de paraître aux éditions "Alarm", 10 rue Emile-Jamais, et qui est à leur disposition moyennant un franc par exemplaire.

Celte publication, d’une importance capitale, est due à l’initiative pleine de dévouement du camarade A. C. (de St-Gilles, Gard). Nous rappelons que le texte original espagnol de I. Puente a connu en Espagne des tirages formidables. Nous souhaitons le même succès à l’excellente adaptation française qu’en a tiré le camarade A. C.

TERRE LIBRE.

But final de la C.N.T.

Né de l’intuition d’un grand contingent de révoltés, le Communisme Libertaire a aujourd’hui à son service l’organisation de la C.N.T. Demain il rassemblera tout ce qui, en Espagne, est animé de sentiments révolutionnaires.

Le communisme libertaire est une utopie qui va devenir réalité, un impossible qui va cesser de l’être, une idée qui va se faire chair.

Les prophéties sibyllines des sceptiques continueront à jeter sur lui la glace de leurs observations, jusqu’au moment où l’évidence les contraindra à s’ébahir. De telles volte-faces sont le propre des "hommes de bon sens".

La Confédération Nationale du Travail est comme le lit naturel des efforts révolutionnaires du prolétariat pour la réalisation d’un objectif concret : l’implantation du communisme libertaire. Ce régime de connivence humaine qui se propose de résoudre le problème économique sans recourir à l’Etat, ni à la politique, d’accord avec la formule bien connue : de chacun selon ses forces, et à chacun selon ses besoins.

Le mouvement émancipateur du prolétariat poursuit sa maturité à travers les mensonges qui l’égarent. De chaque défaite, il sort rajeuni avec de nouveaux élans. C’est une force en gestation, qui porte en elle l’avenir. Elle contient les germes du perfectionnement social et répond à une palpitation profonde de l’humain ; c’est pourquoi elle ne peut périr même si elle est cent fois encore, détournée de son chemin.

Elle a subi des répressions barbares. Elle s’est laissé séduire naïvement par les voix trompeuses du réformisme et les chants de sirène de la politique ; par là fut réalisée seulement l’émancipation des dirigeants et autres rédempteurs des masses, qui subitement, de frères qu’ils étaient, se métamorphosèrent en ennemis.

On n’a que trop prêché au prolétariat. Les uns, le calme. Les autres, la culture. Ceux-ci, l’obéissance. Ceux-là, le développement des "capacités". Au jugement de ses bergers, jamais le troupeau n’est mûr pour s’émanciper. S’il doit en être ainsi, sa préparation et la tutelle de ses chefs seront éternelles, car jamais, si ce n’est révolutionnairement, la masse ne pourra franchir les barrières d’ignorance, d’inculture, de servage et de privations que lui opposent l’Etat et le régime capitaliste. Aucune émancipation partielle ne peut être réalisée à moindres frais ou indépendamment de l’émancipation totale, étant bien entendu qu’il s’agit des conquêtes de la collectivité toute entière, et non de quelques privilèges individuels.

Vouloir trouver une solution pacifique au déséquilibre social, sans attaquer l’intégrité du système actuel, c’est simplement perdre son temps. (Rappelez-vous l’œuf de Colomb : Si nous voulons faire tenir l’œuf sur l’un de ses pôles, en procédant par l’habileté, nous n’arriverons à rien. Il faut se décider à écraser d’un petit coup un des bouts de l’œuf sur la table, attaquant ainsi son intégrité.)

La Confédération Nationale du Travail représente le mouvement émancipateur du prolétariat, dégagé des entraves réformistes et désabusé de l’escamotage politique. Elle a trouvé le droit chemin. Celui de l’action directe, qui mène infailliblement à l’implantation du communisme libertaire, parce qu’il est celui de toute véritable émancipation. Il ne s’agit pas de construire une organisation forte capable d’en imposer à ses propres membres et aux étrangers. Mais de réaliser une finalité libératrice. Il ne s’agit pas d’un idéal à cultiver, mais d’un front de combat à garder et à étendre. Son idéal, la C.N.T. l’emprunte à la spontanéité anarchiste qui l’oriente et qui l’anime.

Définition : LE COMMUNISME LIBERTAIRE est l’organisation de la société sans état et sans propriété privée. Pour le réaliser, il n’est pas nécessaire de rien inventer ni de créer aucun organe social nouveau. Les noyaux d’organisation autour desquels s’organisera la vie économique future, sont déjà présents dans la société actuelle : ce sont le Syndicat et la Commune (municipe libre).

Dans le syndicat se groupent spontanément les ouvriers des usines et de toutes les entreprises où se combine le travail de plusieurs.

Dans le municipe libre, assemblée dont l’usage antique remonte aux origines mêmes de l’humanité, se groupent avec la même spontanéité les habitants d’une même localité. Par là un chemin est ouvert à la solution de tous les problèmes de connivence sur la base locale.

Ces deux organismes, avec des normes fédératives et démocratiques, seront souverains dans leurs décisions, sans être soumis à la tutelle d’aucun organisme supérieur. Toutefois, ils seront amenés à se confédérer en vue de l’action économique commune, et à établir des organes de relation et de communication, constituant des Fédérations d’Industrie.

Ainsi, le syndicat et le municipe libre prennent possession collective ou commune de tout ce qui aujourd’hui est de propriété privée ; ils règlent dans chaque localité la production et la consommation, c’est-à-dire la vie économique.

L’association des deux mots (communisme et libertaire) indique aussi la fusion de deux idées : l’une collectiviste, qui tend à produire un ensemble harmonieux par la contribution ou coopération des individus, mais au dépens de leur indépendance et l’autre individualiste, qui se préoccupe précisément de garantir à l’individu le respect de sa liberté. Le travailleur de l’usine, du chemin de fer ou du bateau, ne pouvant accomplir à lui seul une œuvre complète trouve dans le groupement avec ses compagnons de travail, le moyen de mener à bien l’œuvre commune et de défendre ses intérêts propres par l’intermédiaire du syndicat. Par contre, l’artisan et le travailleur des champs, qui peuvent vivre indépendants et même se suffire à soi-mêmes, ont à cause de cela un penchant tenace à l’individualisme. Le syndicat représente la nécessité de l’organisation collectiviste, et le municipe libre interprète mieux le sentiment individualiste du paysan.

La misère est le symptôme, mais le mal, c’est l’esclavage. — Si nous nous en tenons aux apparences, nous serons tous d’accord pour signaler que le pire de la société actuelle, c’est la misère. Et cependant, le pire n’est pas la misère, mais bien l’esclavage, qui oblige l’homme à succomber devant elle, en l’empêchant de se révolter. De même le pire n’est pas le Capital, qui’ exploite l’ouvrier et s’enrichit. à ses dépens, mais qui le maintient sans défense et le met en ceinture avec les fusils de la force publique et la réclusion dans les cachots.

Toute la méchanceté que nous déplorons dans la société présente (ce n’est pas ici le lieu de le démontrer par le détail) trouve sa source dans l’institution du Pouvoir (c’est à dire da l’Etat) et dans l’institution de la Propriété privée (dont l’accumulation constitue le Capital). L’homme est le jouet de ces maléfices sociaux, supérieurs à sa volonté. Par la richesse, il devient vil, malfaisant et égoïste ; par l’autorité, il se change. en brute cruelle, insensible à la douleur humaine. La misère dégrade et la richesse pervertit. L’obéissance réduit l’homme à l’abjection et l’autorité déforme ses sentiments. Rien n’a fait couler plus de larmes et de sang que le capital vorace et insatiable de profits. Toute l’histoire est pleine des crimes et des tortures commises par l’autorité.

L’accumulation de richesse ou l’accumulation de pouvoir aux mains de quelques-uns, na peut s’accomplir qu’en dépouillant les autres.

Pour détruire la misère comme pour empêcher la servitude, il n’y a qu’à s’opposer à l’accumulation de propriété et de pouvoir, de manière que personne ne puisse prendre au-delà de ses besoins, ni s’arroger le droit de commander sur son semblable.

Deux aspirations fondamentales. — L’homme, par l’effet de son mode d’existence et de sa nature profonde, a deux aspirations inépuisables : "Le pain", c’est-à-dire ce qu’il faut pour satisfaire ses besoins économiques (nourriture, vêtement, habitation, instruction, assistance sanitaire, moyens de communications, etc...) et "la liberté", c’est-à-dire la disposition de ses propres actions. Une obligation extérieure ne nous répugne pas comme telle, puisque nous transigeons avec celles que nous impose les lois de la nature. Mais nous la rejetons et nous nous révoltons lorsqu’elle est le produit du caprice, de la volonté arbitraire d’autres hommes. Nous acceptons une restriction que nous croyons juste, après que nous avons pu la juger telle. Mais nous la repoussons de toutes nos forces quand on nous l’impose, en nous refusant le droit de la discuter.

Il est si vif, si intense, ce sentiment de liberté, cette aspiration à disposer de nous-même, qu’il a fait passer en proverbe le cas de l’hidalgo espagnol, qui pour la conserver, traîne sa misère sur les chemins, renonçant au pain assuré, à la tranquillité et à la chaleur de l’asile, parce qu’en échange on lui demande de se soumettre à une discipline de caserne.

Le communisme libertaire doit rendre compatible la satisfaction des nécessités économiques avec le respect de cette aspiration à la liberté. Par amour pour la liberté, nous répudions un communisme de couvent et de caserne, de termitière ou de ruche, un communisme de troupeau comme celui de la Russie soi-disant "soviétique".

Contre les préjugés

Tout ceci, pour celui qui nous lira avec des préjugés d’hostilité ou d’ironie, rend un son absurde. Nous essayerons de signaler ces préjugés à l’attention de ceux qui en sont les premières victimes. Il leur appartiendra de s’en débarrasser par l’expérience et la réflexion.

PRÉJUGÉ N° 1. Attribuer aux crises un caractère passager. — Le Capital et l’Etat sont deux vieilles institutions en proie à une crise mondiale, progressive et incurable. Deux organismes qui portent dans leur propre décomposition, comme il arrive toujours dans la nature, le germe des organismes qui doivent les remplacer. Dans la nature, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Le capital se noie dans ses propres détritus, parce qu’il est incapable d’augmenter la consommation dans la proportion où le machinisme augmente la production. Les chômeurs représentent des forces révolutionnaires. La faim anéantit l’individu isolé, mais elle donne de la furie et de la bravoure aux foules en détresse. Dans le prolétariat, les idées subversives germent et prennent de l’élan. L’Etat, lui aussi s’asphyxie dans son propre appareil de force. A chaque instant, il se voit obligé à accumuler de nouvelles forces de répression, de nouvelles bureaucraties, à charger d’un parasitisme accru les impôts dont on dépouille le contribuable.

Quand on met des béquilles à un édifice, c’est qu’il menace de s’écrouler. La conscience individuelle, chaque fois plus éveillée, s’affronte ouvertement avec les limitations de l’Etat. Quant à celui-ci, l’imminence de sa ruine lui a fait subitement ployer son évolution historique (orientée vers des formes mitigées et démocratiques) et revêtir l’armure du fascisme en Italie, et la dictature militaire et bureaucratique dans nombre d’autres pays, y compris la Russie.

Ce sont des crises définitives et sans merci que celles qui opposent les uns aux autres, en des conflits irréductibles, la vieille institution du capital et les revendications du prolétariat à l’existence et à la vie, l’antique institution de l’Etat et les aspirations libertaires des peuples. Ceci remplacera cela !

Il ne sert à rien de s’accrocher aux vieux systèmes, de recourir à des raccommodages, des palliatifs et des réformes, fussent-elles aussi séduisantes que les théories d’Henry George [1]. Tout cela arrive trop tard pour rajeunir un organisme décrépi. Il faut penser à ce qui lutte pour naître, à ce qui veut remplacer ce qui doit disparaître, à toutes les forces germinatrices qui réclament un milieu adéquat à leur développement.

PRÉJUGÉ N° 2. Supposer que le Communisme libertaire est le fruit de l’ignorance. — Parce qu’ils le voient proposer par des hommes réputés ignorants et incultes, par de simples travailleurs sans titres universitaires, les gens lettrés supposent aisément que le Communisme libertaire est une solution simpliste, qui méconnaît la complexité de la vie et les difficultés inhérentes à un changement d’une pareille envergure. Ce préjugé en implique un autre que nous mentionnerons un peu plus loin.

Mais d’abord, nous dirons que le prolétariat montre une meilleure observation de la réalité sociale que les couches intellectuelles et par là une meilleure vision des solutions qu’elle comporte. Ainsi par exemple, prenons les médecins et les avocats, où les pharmaciens ; il ne leur vient pas d’autre idée, pour restreindre l’abondance des professionnels, que de limiter l’entrée dans les facultés en disant : "Les locaux sont occupés ; il ne peut plus en rentrer !", et en renvoyant à d’autres carrières, ou à des protestations tumultueuses, les nouvelles générations qui naissent à la vie et accourent aux établissements d’instruction en rangs toujours plus serrés. Voilà précisément le genre de solution simpliste, et absurde, et bête, et malpropre, de ceux-là qui se disent supérieurs aux autres.

Les ouvriers, au contraire, ne craignent pas de proposer, d’accord avec leurs recherches dans les livres de sociologie, des solutions qui ne se limitent pas à une seule classe, ni à une génération d’une classe, mais à toutes les classes de la société. Une solution qui, aux mains de sociologues documentés, a déjà été développée sur un terrain scientifique et philosophique, et qui aujourd’hui ne craint d’être comparée à aucune des solutions théoriques qui se proposent de garantir à tous les hommes le pain et la culture.

Si on trouve tout ceci dans la bouche d’ignorants, c’est précisément parce que les intellectuels qui ont renommée de savants sont portés à la méconnaître. Et si le prolétariat l’arbore, c’est parce que "collectivement", il possède une plus sûre vision de l’avenir, une plus grande amplitude d’observation et de contact avec la vie que toutes les classes intellectuelles réunies.

PRÉJUGÉ N° 3. Aristocratie du savoir. — D’aucuns prétendent que le peuple est incapable de vivre librement et, à cause de cela, a besoin d’être pris en tutelle. En particulier les intellectuels cherchent à faire valoir des privilèges aristocratiques, comme ceux dont la noblesse a joui jusqu’à ce jour. Ils prétendent être les dirigeants et les tuteurs du peuple.

Tout ce qui brille n’est pas or. La valeur intellectuelle de celui qui est condamné à la privation du "savoir", n’est pas de ce seul fait méprisable. Et inversement beaucoup d’intellectuels n’arrivent pas à s’élever au-dessus du vulgaire, même avec les ailes de leurs titres académiques. Tout au contraire. Pendant ce temps, beaucoup d’ouvriers s’élèvent au niveau des intellectuels par la seule force de leur valeur.

La préparation universitaire à l’exercice d’une profession, n’implique de supériorité d’aucune sorte, puisqu’elle ne se conquiert point en libre compétition, mais à l’ombre du privilège économique.

Ce que nous appelons bon sens, rapidité de vision, pénétration, initiative et originalité, ne se vend ni ne s’achète dans les Universités, et est imparti sans nulle distinction aux intellectuels comme aux analphabètes.

Nous préférons une mentalité à cultiver, dans toute son inculture sauvage, plutôt que ces mentalités empoisonnées de préjugés et ankylosées par la routine du savoir.

La culture de beaucoup d’intellectuels ne les empêche pas de tenir inculte le sentiment de leur propre dignité, qui parfois brille de façon magnifique chez des gens réputés sans culture.

Une profession libérale ne donne pas plus d’appétit, ni plus de corpulence, ni plus de famille, ni plus de maladies, qu’un métier manuel, donc elle ne saurait procurer plus de droits. Un intellectuel n’a pas d’autre supériorité que ses connaissances professionnelles. Si ce que fait par métier l’intellectuel, l’ouvrier ne peut le faire, la réciproque est presque toujours vraie. On ne peut en conclure aucune supériorité, sinon par un raisonnement. simpliste et puéril.

PRÉJUGÉ N° 4. Nous attribuer du dédain pour l’Art, la science ou la culture. — Ce que nous n’admettons pas, c’est qu’à ces trois activités il appartienne, pour briller, de reposer sur la misère ou l’esclavage humain. Pour nous autres, elles doivent être incompatibles avec cette douleur évitable. Si pour briller, elles nécessitent le repoussoir de la laideur, de l’ignorance et de l’inculture, alors nous devrions déclarer notre incompatibilité avec elles, sans crainte de commettre une hérésie.

L’Art, la Science et la culture ne s’achètent pas avec de l’argent, ni ne se conquièrent avec la puissance. Au contraire, leur dignité consiste à repousser tout vasselage et à se refuser à tout suborneur. Elles sont le produit de la vocation artistique, de l’aptitude et du goût investigateurs, et de l’aspiration au perfectionnement de soi-même. Mais elles ne doivent rien aux Mécènes, ni aux Césars. Elles fleurissent spontanément dans n’importe quel endroit, et tout ce qu’elles réclament, c’est de vivre sans obstacle. Elles fructifient de l’humain, et c’est faire preuve d’une bien grande simplicité que de croire qu’on leur ajoute quelque chose en instituant gouvernementalement un palais des inventions ou une distribution des prix.

Lorsqu’il réclame du pain, de la justice, quand il pense à s’émanciper, on dit à l’ouvrier qu’il va estropier l’Art, la Science ou la Culture. Il est naturel qu’il devienne iconoclaste et qu’il abatte d’un coup de marteau l’idole intangible par qui il se sent muré dans son esclavage et dans sa misère. Mais qui dit que l’Art, la Science et la Culture aient à souffrir de la généralisation du bien-être et des jouissances de la Liberté ?

PRÉJUGE N° 5. Incapacité pour construire la nouvelle vie. — La nouvelle organisation économique implique la collaboration à la direction technique, aussi bien de la part du manœuvre que de l’ouvrier spécialisé. De la même façon que se poursuit aujourd’hui la coopération entre révolutionnaires, de même doit s’établir demain la collaboration de tous. C’est-à-dire qu’on ne doit pas juger de la nouvelle vie par les capacités que nous réunissons, nous-autres révolutionnaires, comme si nous étions un parti politique rédempteur, mais par les capacités qui existent dans la collectivité toute entière. Ce qui pousse le technicien à travailler, c’est la contrainte économique et non son amour pour la bourgeoisie. Ce qui le poussera demain à coopérer dans la production, ce sera encore la nécessité économique, mais qui s’exercera cette fois sur tous les citoyens. captes à travailler. Nous ne comptons pas seulement sur ceux qui apporteront leur concours par dévouement ou goût de l’activité.

Ainsi, il ne nous est pas nécessaire d’éblouir le monde par l’étalage de notre capacité, ni par des plans extraordinaires qui se trouveraient, en fin de compte, aussi faux que ceux des politiciens. Nous n’apportons à personne le salut et la rédemption en cadeau. Nous proposons un régime où l’esclavage ne soit point nécessaire à la production de la liberté, ni la misère à celle du bien-être, où le travail ne soit pas l’abdication de l’homme succombant devant l’avarice du capital. Nous proposons que la nécessité économique ne soit plus interprétée par un caprice ni une convenance particulière et privée, celle qui gouverne et dirige, mais par tous ceux qui contribueront à l’harmonie de l’ensemble, chacun par son travail, chacun selon la mesure de ses forces et de ses aptitudes.

PRÉJUGÉ N° 6. Croyance en la nécessité d’un architecte social. — C’est un préjugé fomenté par la politique, celui de croire que la société procède d’un pouvoir ordonnateur, ou sombrerait dans le chaos, s’il n’y avait pas quelques "flics" pour la sauver chaque jour de la désagrégation. Ce qui soutient les sociétés humaines, ce n’est pas la contrainte du pouvoir ni l’intelligente prévision de ses législateurs ou gouvernants, mais c’est l’instinct de sociabilité et la nécessité de l’entr’aide.

Le gouvernement a toujours aimé se parer des plumes du paon. En réalité, les sociétés tendent à adopter des formes chaque fois plus parfaites, non parce que ses dirigeants l’y éduquent, mais par une tendance spontanée de ceux qui la composent et comme aspiration innée dans tout groupement d’hommes.

Par la même illusion nous attribuons aux soins du père la croissance et le développement de son fils, comme si c’était par une influence étrangère que l’enfant croît et se développe. Mais le besoin et l’instinct pour le satisfaire opère chez tous les enfants sans que personne les procure. Ce qu’il faut, c’est que personne n’opprime la nature ou ne l’anéantisse.

De la même façon s’éduque et s’instruit l’enfant. Par tendance naturelle. Le maître peut s’attribuer l’aptitude pour mouler et nourrir le cerveau de l’enfant, mais ce qui est certain, c’est que l’enfant aussi s’instruit et s’éduque sans que personne le dirige ; il s’agit seulement qu’il soit libre.

En pédagogie rationnelle, le meilleur moyen dont dispose le maître — et le plus conforme à une saine humilité biologique — c’est de déblayer le chemin et de libérer d’obstacles la tendance de l’enfant à assimiler des connaissances et à se former. Que le maître soit un simple auxiliaire, cela nous est démontré par l’autodidacte.

Le même exemple peut être tiré de la médecine. Il est loisible au docteur de s’attribuer la guérison d’un malade, et au public de le croire. Mais ce qui guérit le malade, c’est la tendance spontanée de l’organisme à rétablir son équilibre, et ce sont les forces du malade lui-même. Le docteur, quand il interprète sa tâche de la façon la meilleure, fait preuve d’humilité biologique, et se borne à canaliser dans de sages limites les réactions défensives. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir le malade guérir en dépit du docteur.

Pour que les sociétés humaines s’organisent et pour qu’elles perfectionnent leur organisation, il n’est pas nécessaire que quelqu’un la leur procure, il suffit que personne n’y mette obstacle en dénaturant le cours des choses. C’est un simplisme de plus que de vouloir améliorer l’humain et de chercher à le remplacer avec les artifices du pouvoir,

PRÉJUGÉ N° 7. Vouloir que la connaissance précède l’expérience. — C’est comme vouloir que le travail soit préalable à l’apprentissage ; l’habileté, à l’entraînement ; la réussite, à l’essai ; les mains calleuses, au labeur.

On nous demande dès le début un régime parfait avec la garantie que les choses se feront ainsi, et non de cette autre manière. Le tout, sans difficultés ni tâtonnements. Si nous devions apprendre à vivre en Communisme Libertaire, avant de nous décider à LE vivre, comme expérience révolutionnaire réelle, notre apprentissage ne finirai jamais, et même ne serait jamais commencé.

Il est de même pour l’enfant qui veut marcher, pour le jeune garçon qui veut monter à bicyclette, pour l’individu qui veut apprendre un métier, acquérir une compétence quelconque. Ce n’est pas le savoir qui précède l’essai, mais tout au contraire on commence par se décider à travailler et en travaillant on apprend. Le médecin commence à exercer afin de se rendre maître de son art, ce qui ne va pas sans erreurs et sans risques. La ménagère n’attend pas de connaître l’économie domestique pour administrer son ménage, et maintenir tant bien que mal sa famille avec un salaire insuffisant. Un spécialiste se forme en éliminant peu à peu les maladresses du début, par l’habitude et l’attention.

C’est en réalisant le communisme libertaire que nous apprendrons à le vivre. C’est son implantation même qui nous en révélera les points faibles ou les aspects équivoques. Si nous étions des politiciens, nous en ferions un paradis, paré de toutes les perfections. Comme nous sommes des hommes, et que nous savons ce qui est humain, nous nous confions dans le fait que l’homme apprendra à marcher seul, et cela par la seule méthode d’apprentissage possible : en marchant !

PRÉJUGÉ N° 8. Médiation des politiciens. — Le pire de tous les préjugés est de croire qu’un idéal peut se réaliser par l’entremise de quelques hommes, qu’ils refusent ou non le nom de politiciens. Au gouvernant, il suffit de mettre une nouvelle pancarte sur la vieille marchandise et de rédiger pompeusement les nouveaux principes sur le parchemin constitutionnel. C’est ainsi qu’on a pu intituler "Communisme" ce qui s’est établi en Russie, et "République des Travailleurs" la république espagnole, ou le nombre des travailleurs de toutes classes est de sept millions et celui des oisifs de dix-sept millions sur vingt-quatre. Si le communisme libertaire devait être une réalisation des politiciens, nous devrions en fait nous incliner devant un régime qui n’aurait rien de communiste, ni de libertaire.

L’envers de la politique

Aux escamotages et aux duperies de l’action par les pouvoirs publics, nous opposons l’action directe, qui n’est autre chose que la réalisation immédiate de l’idéal conçu sous forme de fait tangible et réel et non de fiction écrite plus ou moins insaisissable, aux promesses plus ou moins lointaines.

Qu’est-ce que l’action directe ?

C’est l’exécution d’une décision collective par la collectivité même qui l’a prise, sans l’intermédiaire d’aucun chef, tribun ou messie, ni d’aucune autorité gouvernementale.

Le Communisme Libertaire sera réalisable à cette seule condition : promouvoir l’action directe et laisser de côté les intermédiaires.

Organisation économique et base de la Société 

Le Communisme Libertaire se base sur l’organisation économique de la société, l’intérêt économique étant l’unique lien qui soit commun à tous les individus, et où puisse s’établir la coïncidence des forces.

L’organisation sociale n’a dès lors pas d’autre but que de mettre en commun ce qui constitue la richesse sociale, c’est-à-dire le matériel et l’outillage de production, et les produits eux-mêmes. Elle fait également communes l’obligation de contribuer à la production, chacun suivant ses aptitude, et la jouissance ou l’usage des produits, dans la mesure des nécessités individuelles.

Tout ce qui n’est point fonction ou activité économiques, reste en dehors de l’organisation et en marge de son contrôle. C’est là le domaine inaliénable des initiatives et des activités particulières.

L’opposition entre l’organisation à base politique, commune à tous les régimes qui se fondent sur l’autorité de l’Etat et l’organisation à base économique, propre au régime communiste-libertaire est on ne peut plus radicale ni plus complète. Pour la faire ressortir, nous dresserons parallèlement le tableau comparatif suivant :

Tableau comparatif de l’ordre social avec et sans État

ORGANISATION POLITIQUE. (Parlementarisme).

1. Elle considère le Peuple comme mineur et incapable de s’organiser, ni de se gouverner sans tutelle de l’Etat.

2. Toutes les vertus sont monopolisées par l’Etat : en matière d’économie et d’enseignement, dans l’administration de la justice, dans l’interprétation du droit, dans la distribution des richesses, et dans l’organisation de toutes les fonctions.

3. L’Etat est souverain ; il a entre ses mains la force (armée, police, magistrature et prisons). Le peuple est sans défense et désarmé. Ce qui n’empêche pas les démocraties de l’appeler le peuple souverain.

4. Les hommes se groupent selon les idées politiques, religieuses ou sociales, c’est-à-dire par là où les points de coïncidence sont minimes, puisque c’est précisément dans ce domaine que les divergences et les dissentiments entre les hommes sont innombrables.

5. L’Etat, qui est une minorité exiguë, prétend avoir plus de force, plus de capacité et de savoir que les diverses collectivités sociales : "Un seul homme en sait plus long que tous les autres réunis".

6. L’Etat, s’appuyant sur une norme fixée une fois pour toutes (Constitution ou Code), compromet l’avenir et fausse la vie sociale qui est multiple et changeante.

7. L’Etat réserve tout pour lui. Au peuple, il ne reste pas autre chose à faire que payer, obéir, produire et se conformer à la volonté de celui qui le commande. L’Etat dit : "Donnez-moi le pouvoir et je vous rendrai heureux."

8. L’Etat divise la société en deux classes antagoniques : ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Inévitablement, cette inégalité entraîne toutes les autres : les puissants reçoivent ce que les autres payent, ils exploitent le travail de leurs subordonnés.

9. Il ne concède que des satisfactions fictives et des droits écrits : Liberté, Souveraineté, Justice, Démocratie, Autonomie, et ceci pour maintenir toujours vivant le feu sacré de l’illusion politique.

10. Le Progrès et l’évolution sociale conduisent l’Etat depuis les formes despotiques et absolutistes vers sa mort. Le fascisme déjà, est une solution tardive, et le socialisme autoritaire en est une autre. Ils sont voués à la mort à mesure que se développent la conscience individuelle et la conscience de classe.

11. Dans l’organisation à base politique, la souveraineté réside dans le sommet. Par dessus le conseil est la commune ; par dessus celle-ci la députation ; par dessus cette autre la préfecture, puis encore le ministre, et au-dessus du gouverne) ment lui-même, le président.

12. En régime politique, la hiérarchie des pouvoirs s’établit de haut en bas. Au peuple, on ne laisse que l’illusion de se croire libre un jour tous les quatre ans.

ORGANISATION ECONOMIQUE. (Communisme Libertaire).

1. Chaque collectivité professionnelle étant admise à organiser son activité propre, l’Etat devient superflu.

2. L’initiative passe aux organisations professionnelles : le contrôle de l’enseignement aux instituteurs, celui de santé aux professions sanitaires, celui des communications aux techniciens et employés des transports. Le régime intérieur d’une usine est réglé par les techniciens et ouvriers réunis en Assemblée et le contrôle de la production est exercé par la Fédération des syndicats.

3. La force revient à son origine, de la société au groupe, du groupe à ses composants, et n’étant pas accumulée par quelques individus au nom de la société, chaque individu en possède une part égale, et chaque assemblée la somme de ce qui lui en est concédé par tous.

4. Les hommes se groupent par l’identité de leurs préoccupations et nécessités professionnelles dans les syndicats, et par la connivence locale et la communauté des intérêts dans le municipe libre. Là. les points de’ coïncidence sont en’ nombre maximum.

5. L’assemblée (syndicale, municipale) réunit en elle le maximum de force, de capacité et de savoir dans ce qui professionnellement lui incombe, ou dans ce qui circonstantiellement. lui appartient. A eux tous, ils savent plus qu’un seul homme, même d’une intelligence très avancée.

6. Dans l’organisation syndicale, la norme de conduite à suivre se décide à chaque instant, d’accord avec les circonstances.

7. Faute d’intermédiaires et de rédempteurs providentiels, chacun doit pourvoir soi-même à la direction de son activité propre, s’habituant à se passer passer de contremaîtres et s’affranchissant en même temps des routines séculaires de la délégation politique.

8. Toutes les catégories de citoyens s’égalisent dans la classe unique des producteurs. Les charges sont administratives et temporaires. Elles ne donnent pas le droit à ceux qui les occupent d’abandonner leur part de travail manuel effectif, et leur simple continuité est toujours à la merci des déterminations de l’assemblée (syndicale ou municipale) dont elle relèvent.

9. C’est la réalisation pratique de la liberté économique qui est fondamentale. Elle seule réalise la démocratie, c’est-à-dire le gouvernement du peuple par le peuple. Elle seule réalise le fédéralisme, par la reconnaissance à la commune (et à toute collectivité productrice)’ d’une autonomie et d’une indépendance maximales.

10. L’évolution élève les collectivités professionnelles à un niveau d’homogénéité et de perfectionnement croissants. De la défense de l’intérêt égoïste de l’individu, leur rôle et leur capacité passent à l’acceptation de la pleine responsabilité de 1eur rôle social.

11. Dans l’organisation économique, la souveraineté réside dans la base. Les décisions

12. En régime économique, il n’existe point de hiérarchie, mais une délégation conditionnée et passagère dans les Comités.

Notes :

[1L’impôt unique.




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