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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un libertaire en URSS - Paul Roussenq
Terre Libre N°5 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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AVANT-PROPOS.

Le camarade anarchiste Paul Roussenq a naguère été invité par le Secours Rouge à exposer, sous une préface de Marcel Cachin, ses impressions de délégué en Russie. Avec toute la modération possible, il a présenté un tableau complet, mélange de lumière et d’ombre. De nombreuses ratures pratiquées sur son manuscrit lui ont fait comprendre que "toute vérité n’est pas bonne à dire". (Il va sans dire que les ratures portaient uniquement sur les "points noirs").

Mis en présence d’un texte mutilé, Roussenq a cependant accepté la publication, ce que nous ne saurions approuver sans réserve.

Aujourd’hui, nous lui offrons l’hospitalité de notre "feuille de documentation" pour faire connaître aux lecteurs de "Terre Libre" ce que contenaient en substance les passages condamnés par la bureaucratie "indépendante et impartiale" du Secours Rouge ! Pour qu’aucun malentendu ne subsiste, notre camarade se met en outre à la disposition des militants et des groupes pour exposer publiquement, et s’il le faut, contradictoirement les conclusions qu’il a tirées de son séjour en Russie. Nous espérons que les communistes staliniens ne seront pas les derniers à profiter de cette offre faite et maintenue dans l’intérêt de la clarté révolutionnaire du prolétariat.

Roussenq, toutefois, ne pourra se mettre en campagne qu’après que sera terminée la saison des vendanges. Lui écrire au bureau du journal.

TERRE LIBRE.

J’ai séjourné durant trois mois en Union Soviétique, ayant été désigné pour faire partie d’une délégation du Secours Rouge International, d’août à novembre 1933. L’ensemble de cette délégation quitta la Russie au mois d’octobre ; j’y demeurai un mois de plus, parce que l’on tenait à ce que j’assiste aux fêtes commémoratives du 7 novembre.

Après avoir parcouru la Russie du Nord au Midi, sous la conduite vigilante des guides officiels, il m’était donné de voler de mes propres ailes. Je fus singulièrement aidé en cela par un camarade russe sans parti parlant le français et qui, quoique sympathique au régime, était conscient de ses tares. Il me pilota à travers Moscou pour me montrer le revers de la médaille.

Le S. R. I. a édité une brochure sur mon voyage en U. R. S. S. — cependant mon manuscrit fut passé au crible, et je dus biffer de nombreux passages soulignés au crayon bleu... N’importe ! Je dirai ici, dans leur intégralité — et quoique brièvement — ce que furent mes impressions de voyage.

RÉALISATIONS INDISCUTABLES.

Il est hors de doute, et j’ai pu m’en rendre compte, qu’un labeur formidable a été opéré là-bas depuis 1917.

L’héritage tsariste était lourd, aggravé encore par les ruines amoncelées. Tout était à faire ou à refaire. Il y aurait un panégyrique à dresser en hommage à toutes ces admirables réalisations. Ceci dit, passons à l’examen critique des défauts de la cuirasse.

LA GUEPEOU.

Tout d’abord, c’est un fait que la liberté individuelle n’existe pas en Russie ; l’individu est un automate dont tous les gestes sont ordonnés d’avance. Le collectif est une religion. La justice de la Guépéou se manifeste sous l’éteignoir, sans aucune garantie de défense. Nul n’est exempt d’être jeté dans les oubliettes à l’improviste. La Guépéou est particulièrement impopulaire parmi la masse. Chaque fois qu’en U. R. S. S. j’ai prononcé ce nom aux syllabes sinistres, j’ai vu mes auditeurs mal se défendre d’un frisson. Les ouvriers sont constamment épiés par les séides de cette organisations digne du tsarisme. Un exemple : les magasins coopératifs d’habillement délivrent aux ouvriers ayant leur carte de travailleur un certain lot de marchandises annuellement — selon les disponibilités — et cela à des prix très réduits.

Ainsi, un pantalon qui coûte trente roubles dans les magasins d’Etat où quiconque achète, ne coûtera que cinq roubles dans les magasins coopératifs. II en résulte que nombre d’ouvriers, tirant parti jusqu’à l’extrême de leurs vieux effets, vendent les neufs aux paysans individuels ou tout autre inorganisé. Cela afin d’améliorer leurs conditions de vie relativement à la nourriture. Mais la Guépéou veille ; tous ceux qui sont convaincus de ce commerce illicite sont jetés en prison durant des années, et dans des lieux qui leur sont spécialement réservés. C’est le crime de spéculation !

Naturellement, il n’y a pas de jugement public en ces matières.

Cette Guépéou comprend une armée innombrable de fainéants qui sont payés pour moucharder les travailleurs principalement, et non pour démasquer — ce qui est accessoire — les contre-révolutionnaires. Ces messieurs ont les meilleurs logements, occupent nombre de grands hôtels construits sous le tsarisme. Ils se livrent à toutes sortes de trafics auxquels leurs fonctions assurent l’impunité.

La plupart des condamnés politiques sont envoyés en Sibérie, où se continue... la tradition tsariste. Alors que les vulgaires escarpes sont comme des coqs-en-pâte dans les prisons de droit commun.

REPRESSION OUTRANCIERE.

Ayant demandé des nouvelles de Victor Serge, on me répondit que Monsieur Herriot (alors en Russie) avait demandé sa grâce et qu’il était rentré en France. Ce mensonge fut consommé par les guides afin de couper court à toute discussion.

Au lendemain de la passeportisation, les bagnes de Sibérie se remplirent d’indésirables. Des milliers de jeunes gens, hommes et femmes, qui pourtant appartenaient aux jeunesses communistes, y furent acheminés parce que leurs parents avaient été commerçants, industriels ou fonctionnaires de l’ancien régime. Rendre ainsi responsables des innocents, est tout simplement odieux.

La plupart de ces victimes expiatoires n’atteignirent même pas les lieux de déportation, effroyablement décimées en cours de route par la maladie et l’inanition. J’ai causé à Moscou avec un rescapé, qui réussit malgré les fusils à s’évader de la Sibérie, et qui a pu se procurer un faux état-civil. Les détails qu’il me donna sont tristement pitoyables. Il me déclara notamment que nombre de ses compagnons avaient sombré dans la folie.

Le régime des bagnes sibériens soviétiques est extrêmement dur. Baraquements sommaires où on gèle, sous-alimentation, travail pénible sous la garde de soldats rouges, arme chargée, et répression impitoyable en cas de tentative de fuite.

SALAIRES ET NIVEAU DE VIE.

Le niveau de vie des masses travailleuses, dans un pays où le chômage n’existe pas, est de beaucoup inférieur à celui des pays capitalistes. Ceci n’est pas un grief ; la cause en est aux exigences de l’édification, à la nécessité d’une exportation massive des produits agricoles. Les salaires sont très bas ; ils varient de 90 à 200 roubles en général. Le pouvoir d’achat du rouble-papier, monnaie d’échange purement intérieure, est dérisoire. Il équivaut à celui du franc. En effet, dans des magasins spéciaux où les achats se soldent en argent étranger, j’ai payé 5 et 10 francs ce qui était facturé 5 et 10 roubles aux magasins ordinaires.

Les coopératives d’alimentation sont dépourvues de tout, à part le pain, les pommes de terre, le poisson salé et le thé indigène.

Théoriquement, il devrait y avoir du beurre, de la viande, des œufs, du lait, etc., mais pratiquement il n’y en a pas.

Les travailleurs doivent donc s’approvisionner, selon leurs moyens, dans les magasins d’Etat où, par exemple, ils doivent payer le beurre 40 roubles le kilo — qui ne vaudrait que 5 roubles dans les coopératives.

Un œuf vaut un rouble, de même qu’une vulgaire pomme ; un litre de lait vaut 3 roubles, un kilo de viande 14 roubles. Or, la moyenne des salaires est de 5 roubles par jour. Un ménage qui a deux ou trois enfants doit vivre avec 300 roubles par mois. Le père et la mère travaillent, les gosses sont à l’école ou à la crèche durant la journée, où ils ont des repas chauds. Car les œuvres de l’enfance sont admirables.

Le budget de ce ménage s’établit ainsi : loyer, 15 roubles ; redevance pour les enfants, 50 roubles ; achat des denrées à la coopérative, 100 roubles ; retenues diverses sur les salaires, 15 roubles. Il reste 120 roubles pour les achats vestimentaires et pour les achats aux magasins d’Etat d’alimentation.

Dès les premiers jours du mois cet argent est dépensé ; le reste du temps, c’est une constante sous-alimentation. La faim règne en maîtresse au pays des Soviets. Les camarades avec lesquels j’étais en délégation ne me contrediront pas, s’ils sont sincères. Combien de fois avons-nous donné le surplus de nos provisions aux employés, avant notre descente du train... Ils se jetaient sur le pain et autres vivres comme des loups affamés. Les camarades russes qui étaient invités à nos repas de réception, dans les différentes villes, dévoraient à belles dents comme s’ils n’avaient mangé depuis huit jours. Certes, tout un peuple qui endure de telles privations pour édifier une société nouvelle, mérite une grande estime. Mais que l’on ne vienne pas nous chanter que les ouvriers en Russie ne manquent de rien, qu’ils sont plus heureux qu’ailleurs, car cela est archi-faux.

L’élévation progressive des salaires est un leurre, car elle correspond à une élévation correspondante des denrées.

Le tarif des tramways de Moscou a passé de 5 à 20 kopecks. On a augmenté les tarifs pour éviter l’encombrement, car celui-ci est inénarrable. Le double résultat est que les travailleurs doivent faire des kilomètres à pied ou bien faire des saignées à leur maigre bourse.

FABRIQUES-CUISINES.

Dans les usines sont les restaurants coopératifs — les fabriques-cuisines. On y mange une nourriture de fourneau économique, inconsistante et uniforme ! Du poisson salé ou du poisson frais huileux, presque jamais de viande, des légumes cuits à l’eau.

Comme boisson, de l’eau claire.

Certes, à notre passage signalé à l’avance, il y avait de la viande sur toutes les tables — mais c’était pour nous en mettre plein les yeux. Je ne me suis pas gêné pour faire de virulentes critiques sur ces fabriques-cuisines, et même les responsables des usines m’ont approuvés — alors que les autres délégués trouvaient que c’était parfait !

Environ le dixième des travailleurs sont nourris dans ces gargotes. Les autres mangent chez eux, ce qu’ils peuvent.

Le jour du 7 novembre, pour les fêtes de la Révolution, trois ouvrières sont tombées d’inanition à côté de moi sur la Place Rouge, dans un rayon de quelques mètres... Tout cela est bien regrettable. Pour hâter l’édification, pour outiller et augmenter les effectifs de l’armée rouge, les travailleurs en sont réduits à la famine. C’est Staline qui l’a voulu, contrairement aux vues de Rykov et d’autres qui s’y étaient opposés. Il y avait plus de bien-être en 1928 qu’actuellement.

LA QUESTION DU LOGEMENT.

En ce qui concerne le logement, le dixième à peine des ouvriers occupent les maisons ouvrières nouvellement construites.

Ces dernières n’ont rien de confortable : les logements sont petits, les escaliers et couloirs très étroits et la qualité de construction laisse fort à désirer, en général.

Les habitations bon marché de chez nous sont des palaces, comparativement.

J’ai visité, à Moscou, quelques-unes des maisons de bois à un étage où sont parqués les travailleurs. Des pièces longues et étroites, deux rangés de lits en fer sur lesquels sont des paillasses éventrées. Ni draps, ni couvertures. Pas de chauffage, ni d’éclairage. D’autres pièces sont réservées aux ménages, à raison de cinq mètres carrés par tête. Pas de meubles, la saleté règne partout, la vermine pullule.

Il y a des milliers de ces taudis dans la périphérie de Moscou ; il y en a des centaines de milliers par ailleurs.

LA BUREAUCRATIE.

Les bons logements sont réservés aux fonctionnaires, à la bureaucratie, aux ouvriers spécialistes et qualifiés.

La bureaucratie soviétique fait la pige à n’importe quelle autre des pays capitalistes : paperassière, tracassière et ignare. Les bureaucrates sont arrogants et vaniteux ; ils jouissent d’immunités et de privilèges inouïs. Ce sont eux qui sabotent l’édification. D’ailleurs, cette bureaucratie est attaquée journellement par la presse soviétique elle-même.

LA FEMME EN U. R. S. S.

En Russie, la femme est l’égale de l’homme, c’est un fait ; mais elle en partage les servitudes. Elle travaille à l’usine et aux champs aux côtés de son compagnons. Elle accomplit les plus durs travaux. La femme soviétique est en voie de perdre toute féminité. Ses mains calleuses ne se prêtent guère aux caresses de l’amour. Il faut aller dans le sud pour retrouver quelque coquetterie. La vie familiale est réduite au minimum.

LA JEUNESSE.

La jeunesse est enthousiaste, qui a sucé le lait de la Révolution. Comme sont enthousiastes également la jeunesse hitlérienne et mussolinienne. Les jeunes reçoivent et conservent l’empreinte qu’on leur donne.

Néanmoins, j’aime cette jeunesse soviétique pleine de foi, intellectuelle et sportive, dont les sentiments généreux mériteraient mieux que cet encasernement politique, économique et social.

Car la Russie est une grande caserne. Le collectivisme y assassine l’individu.

Etatisme, ordre, discipline, dogmatisme, conformisme absolue, sont les fondements du nouvel Etat prolétarien.

LA FOUILLE DANS LES USINES.

En U. R. S. S. on se préoccupe fort peu de la dignité humaine, du libre-arbitre de chacun. Ce qui le prouve, ce sont les fouilles systématiques opérées notamment à la sortie des ouvriers et ouvrières des usines textiles, manufactures de tabac et autres.

Nous venions de visiter à Leningrad une fabrique de tricotage occupant deux mille ouvrières. Ayant l’habitude de fouiner dans tous les coins (ce qui m’attira de nombreux rappels à l’ordre de la part des guides-interprètes), je m’étais égaré dans le dédale des ateliers. Je finis par retrouver la sortie, et mon attention fut attirée par ce fait : de multiples boxes étaient occupés par des files d’ouvrières. A l’extrémité de chaque boxe, des surveillantes d’un certain âge fouillaient une à une, et avec minutie, chaque ouvrière. Leurs mains palpaient les dessous de la tête aux, pieds. Cela me choqua extrêmement ; je n’en croyais pas mes yeux.

Comment ! dans un Etat prolétarien, on se livrait à de telles pratiques contre lesquelles on s’élevait avec véhémence dans les pays capitalistes ! Sur ces entrefaites arriva l’interprète, fort marri de voir que j’assistais à cette scène peu banale. Je lui dis mon indignation et demandai à voir les responsables de la fabrique. Ceux-ci se dérobèrent à mes questions et l’on s’empressa de me faire monter en voiture pour rejoindre l’hôtel. J’ai protesté au siège central du S. R. I., à Moscou, ainsi qu’au siège de l’Internationale Communiste. On m’a fait valoir qu’il fallait sauvegarder la propriété nationale, que des brebis galeuses se trouvaient dans les usines, que les ouvriers et ouvrières ne se formalisaient pas de ces fouilles honteuses et qu’ils n’en étaient pas choqués.

Ce n’est pas mon avis.

J’estime qu’alors même que la répétition constante de ces pratiques abolit toute pudeur de l’individu, toute dignité, cela n’est pas une excuse.

Ainsi, on réduit à néant des sentiments qu’au contraire on devrait exalter ; on plonge sciemment l’individu dans l’avachissement le plus complet.

Un prisonnier se rebelle intérieurement contre les fouilles avilissantes. En Russie, des ouvriers libres en sont arrivés à exclure ce sentiment de révolte intérieure, paraît-il. Mais je garde des doutes à cet égard ; j’ai de la peine à croire à la réalité de cette abdication morale. Dans les pays capitalistes, ces procédés sont plutôt rares. On pèse les matières premières confiés aux ouvriers, ensuite on pèse le travail confectionné, compte tenu des déchets. A cette suggestion que j’ai adressée, on m’a répondu que cela occasionnerait trop de complications. En effet, une fouille brutale et avilissante, c’est bien plus simple...

LA CASTE DES OUDARNIKS.

J’aurai à parler maintenant des oudarniks, les ouvriers de choc. Ceux-ci reçoivent un insigne. Pour un prix identique, ils ont une meilleure nourriture dans les fabriques-cuisines. Naturellement, et cela est "juste", ils sont mieux payés. De plus, ils ont des villégiatures, ils séjournent dans les maisons de repos, ils ont les meilleurs logements. Ainsi a été créée une caste aristocratique au-dessus des autres travailleurs et à leur détriment.

Les maisons de repos ne pullulent pas en U. R. S. S. relativement aux millions de travailleurs. Cinq pour cent à peine les fréquentent. Ce sont les privilégiés.

LA MENDICITE ET LE VOL.

A Moscou et à Leningrad, notamment, on ne peut pas faire dix mètres sur les grandes voies sans rencontrer de mendiant. Hommes, femmes, enfants, vieillards, vous sollicitent que c’en est une obsession. Que sont-ils ? Des déchets de l’ancien régime, anciens popes, anciens koulaks dépossédés, descendants de bourgeois et commerçants auxquels on a refusé la carte de travailleur, paysans venus à la grande ville et que l’on ne veut pas embaucher parce qu’ils ont délaissé le travail de la terre.

Il y a aussi ceux qui ne veulent pas travailler, et l’armée des enfants vagabonds. Car il y en a toujours. On les voit vendant des cigarettes, des allumettes, cirant les souliers, quémandant dans les jardins publics et sur les boulevards.

Nous rencontrâmes souvent des culs-de-jatte, des estropiés, des aveugles, qui étaient des mutilés de la guerre civile, des partisans rouges qui avaient perdu leurs membres au service de la Révolution.

Cela ne manqua pas de nous choquer de voir ces hommes mendier, avec de tels états de service. Nous les interrogeâmes. Le gouvernement soviétique leur donne une maigre pension de 100 roubles par mois. Nous avons vu ces titres de pension. En principe, ces mutilés sont censés se ravitailler dans des magasins spéciaux où les denrées sont à bas prix ; mais en fait, comme dans toute coopérative, il n’y a presque rien. Alors les 100 roubles mensuels leur durent une dizaine de jours, parce qu’ils sont dans l’obligation de faire leurs achats, au prix fort, dans les magasins d’Etat. Ils en sont donc réduits à la mendicité. Cela ne fait guère honneur au régime des Soviets.

J’ajouterai que malgré le nombre de mendiants qui sollicitent la charité publique, ce n’est pas en vain qu’ils tendent la main. Nos guides-interprètes nous recommandaient de ne rien leur donner. Ils ne manquaient pas, également, chaque fois que nous étions parmi la foule, de nous inviter à faire attention à nos poches. Car les pickpockets pullulent, ainsi que les voleurs à l’étalage. Pendant un de ses séjours en Russie, Vaillant-Couturier se vit subtiliser son portefeuille.

La prostitution a été liquidée officiellement en Russie. Il n’y a pas de maisons closes, ni de rendez-vous. Le passant n’y est pas sollicité au coin des rues par les marcheuses, à la nuit tombée. Cependant, il n’en est pas moins vrai que la prostitution clandestine existe sur une grande échelle. Elles opèrent en catimini dans les jardins publics et les salles de spectacle, pour "lever" le client.

Il y a très peu de professionnelles parmi elles ; ce sont pour la plupart de jeunes ouvrières qui demandent à la prostitution un supplément à leur salaire, afin de pouvoir acheter une paire de bas ou des souliers. La plupart des membres de la délégation allaient en chasse la nuit, et ils n’avaient que l’embarras du choix.

La prostitution vénale ne disparaîtra qu’avec le paupérisme.

MOYENS DE COMMUNICATION.

Il faudra encore trente ans pour que les réseaux routiers et ferroviaires de l’U. R. S. S. soient adéquats aux nécessités. Actuellement, leur insuffisance est la cause prépondérante des difficultés du ravitaillement.

Les trains sont archi-bondés. Combien de fois, dans les grandes gares, avons-nous vu des groupes imposants d’aspirants voyageurs surchargés de hardes et d’ustensiles, se précipiter pour prendre place dans les wagons, mais toujours repoussés !

Ils campent dans les gares des semaines entières, en attendant le train de leur rêve qui les emportera... J’ai fait un voyage de trois jours sur la Volga, sur un des nombreux bateaux qui sillonnent le fleuve géant. Ce sont des bateaux de 100 à 120 mètres de long, avec cabines, cale et entrepont. Dans ce dernier, j’y ai vu entassés plus d’une centaine de miséreux, des familles entières accroupies sur les planches, la plupart n’ayant rien à manger. Ils venaient jusque dans les cabines des délégués pour tâcher d’avoir quelque chose.

Certains délégués, spéculant sur cette misère, attirèrent quelques jeunes femmes et pour quelques vivres et quelques roubles connurent leur intimité.

En ce qui concerne la poste, les services laissent beaucoup à désirer. Les colis que s’expédient les particuliers n’arrivent à destination que, par miracle. La plus grande partie est volée en cours de route.

ARTS ET LITTÉRATURE.

Si la sculpture a enfanté des chefs-d’œuvre postérieurement à la Révolution, on ne peut en dire autant en ce qui concerne la nouvelle école de peinture.

Des tableaux polychromes, aux tons violents, représentants des épisodes révolutionnaires ; aucune œuvre valable, à part quelques rares exceptions.

La littérature, comme les arts, est bolchévisée.

Romans à thèse d’un pur conformisme, œuvres partisanes sans envolée. Les poèmes chantent des hymnes à la gloire des tracteurs et à la réalisation du plan quinquennal.

Les œuvres de pure imagination sont mortes, l’inspiration est prisonnière.

Artistes, écrivains et poètes sont tenus en laisse par l’orthodoxie des maîtres du jour.

ON NE PASSE PAS !

S’il n’est pas facile de pénétrer en Union Soviétique, il est encore bien plus difficile d’en sortir.

Il est incompréhensible que le gouvernement soviétique refuse la sortie du territoire aux éléments pro-tsaristes qui sont un poids mort et qui pratiquent le sabotage sous toutes ses formes. On leur refuse le droit au travail, et ce faisant, c’est une prime qu’on leur donne pour saboter et désagréger.

De même, il n’est pas permis à un citoyen soviétique d’aller à l’étranger, à. moins qu’il y ait des raisons plausibles, aux yeux de la bureaucratie.

En aucun cas, on n’accordera de passeport à quiconque le désire à l’unique fin de tirer sa révérence au pays des Soviets. Les frontières sont gardées par les fusils. L’évasion est punie de mort comme "haute trahison".

LA MENTALITE SLAVE

Les peuples slaves, depuis toujours, ont vécu sous le régime de la tyrannie — féodale et religieuse. La révolution, en jetant bas le tsarisme, les a aussi délivrés de l’emprise des popes — a tel point que nul pays au monde n’a secoué aussi radicalement le joug religieux.

Cependant, même à l’heure actuelle, ces peuples n’éprouvent que faiblement le besoin de la liberté individuelle.

Les prolétaires soviétiques sont des fanatiques de la vie en commun ; ils se plient sans maugréer à tous les mots d’ordre, à toutes les restrictions.

Passifs et disciplinés, patients et se contentant de peu, ils ne manquent pas d’idéalisme. Ils se nourrissent du vent des discours, se saoulent de démonstrations et avec cela ils ont la conviction d’être le peuple-roi.

CONCLUSIONS.

La Révolution prolétarienne de 1917, depuis dix-sept ans, a fait de grandes et belles choses.

Elle a aussi accumulé des erreurs. Il est hors de doute qu’en Russie l’individu est opprimé.

Aucune opposition n’est permise pour redresser ces erreurs. L’exemple de Victor Serge est typique à cet égard.

A mon avis, aucun anarchiste conscient ne doit se rallier à la 3e Internationale. Les bolchéviks ont exterminé les anarchistes russes, ne l’oublions pas, malgré l’opposition de Lénine. Ce dernier, en reconnaissant dans ses écrits que l’idéal anarchique était l’idéal suprême de l’humanité, en envisageant par ailleurs la suppression de l’Etat, a ainsi justifié la nécessité du mouvement anarchiste.

Dans les circonstances présentes, il me paraît évident que les anarchistes ne doivent pas être contre le mouvement soviétique, ébauche mal léchée et combattre les tares du régime bolchévik, afin qu’elles soient épargnées à notre révolution européenne.

Lorsqu’ici même, en France, les forces conjuguées de la réaction veulent imposer un régime de terreur, il appartient aux anarchistes de montrer la route aux groupements ouvriers, non seulement en parlottes, mais dans l’action.

Trêve aux querelles de tendances parmi nous. Luttons ensemble pour saper l’infâme société bourgeoise et capitaliste.

Et tout en ne ménageant pas nos efforts dans les combats communs contre le fascisme et la guerre, ne soyons pas dupes et conservons notre idéal. Travaillons sans cesse les masses avachies, semons le grain qui germera pour la moisson future, quand se lèvera l’aurore de l’Anarchie libératrice.

Nîmes, le 8 août 1934.




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