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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une lettre d’Espagne à la rédaction de Terre Libre – C. Bruno (22 octobre 1934)
Terre Libre N°7 - Novembre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Chers Camarades,

On commence à y voir clair. La révolution espagnole, la révolution mondiale, vient de remporter — malgré les apparences — une victoire éclatante. Les politiciens carnassiers, éternels profiteurs, cette fois repoussés, ont abandonné leurs troupes "infidèles". Dès le troisième jour, le mouvement s’engageait sur la bonne voie, malgré eux : vers une nouvelle société humaine. L’aiguille de leur voie de garage avait été sabotée.

Voici en gros, ce qui s’est passé.

LE COUP D’ETAT CATALAN.

Il fut le résultat d’un accord tactique des socialistes avec les radicaux-socialistes (qui demeurèrent dans l’expectative) avec le groupe républicain d’Azaña, ainsi qu’avec la gauche catalane (au pouvoir à Barcelone) et peut-être même avec les séparatistes catalans.

Le 6 octobre, une grande manifestation se porte à Barcelone sur la Généralité. Companys cède-t-il à la pression ou était-ce combiné à l’avance ? Quelques heures plus tard, il proclame l’indépendance de la Catalogne au sein de la République Fédérale ibérique. La foule l’acclame, et réclame Azaña dont elle fait le Président d’"Ibérie".

Dans toute la province, avec l’aide des forces policières catalanes et l’acceptation tacite de la force militaire espagnole, la gauche catalane s’empare des municipalités. Bien entendu, nulle part, elle ne prendra de mesures révolutionnaires : si, parfois, elle donne l’ordre aux éléments de droite de livrer leurs armes, à Sitges, un banquier exigeant contre la remise de son revolver l’assurance que son coffre-fort serait respecté et défendu, se voit remettre un revolver de plus fort calibre (rapporté par Estampa).

Mais ouvriers socialistes, communistes, anarchistes ne veulent pas être joués. Manuel Azaña n’a-t-il pas créé les gardes d’assaut ? Le parti socialistes n’est-il pas responsable pour les lois scélérates dont ses membres sont menacés aujourd’hui ? Ne rappelle-t-on plus la répression cruelle de Azaña-Caballero contre les paysans andalous révoltés, le scandale judiciaire de Casas-Viejas ?

Companys est débordé. Ses mozos de escuadra ne peuvent couper court aux "déviations" (le mot est de lui) du coup d’état.

Que se passe-t-il alors ? Azaña ne montre toujours pas le bout de son nez. Les conseillers socialistes invitent Companys à prendre des mesures qu’il désavoue. Le capital de Barcelone est en danger. Les usines sont incendiées, occupées. Dans maintes villes, maints villages, cinq municipalités se succèdent entre le matin et le soir : Ezquerra, socialistes, séparatistes, bloc ouvrier-paysan et enfin communistes-libertaires. Il est sur maintenant que dans l’aventure Companys a "tout à perdre, rien à gagner". Là-dessus, le général Batet, catalan d’origine, commandant les troupes espagnoles, fait afficher l’édit d’état de siège : lui seul commande désormais. Par oubli sans doute, oubli révélateur, Companys avait oublié de faire cerner les casernes. Et maintenant, les mitrailleuses espagnoles sont postées aux carrefours, les canons traînés jusque devant la Généralité. Au début, les troupes catalanes tirent, mais mollement. Dencas appelle le peuple aux armes ; le peuple ne marche pas, ne délivre pas Companys assiègé. Avant que le délai d’ultimatum ne soit écoulé, le canon tire et endommage la façade ; Dencas et Badir s’échappent par des souterrains, Companys, moyennant la promesse de passer devant une juridiction civile, adresse au pays l’objurgation de déposer les armes, et "pour éviter une effusion de sang" hisse le drapeau blanc.

La comédie est finie. La radio lance la nouvelle. Lerroux peut se réjouir et féliciter d’aussi fins acteurs. Et maintenant : la tragédie. Les centres socialistes et séparatistes sont bombardés : dizaines de tués. Les gardes-civils dans la province se réveillent. Une à une tombent toutes les municipalités révolutionnaires. La grève générale est finie.

Hors Barcelone, les anarchistes se sont emparés des mairies, ont brûlé les archives, fermé les églises, distribué des bons, organisé la défense, résisté à l’assaut combiné de la légion étrangère, des forces navales, de la garde-civile, de la garde d’assaut et des troupes régulières (Villanueva y Celtrâ, Sabadell, etc).

INSURRECTION A MADRID.

Pendant ce temps, la région de Madrid, sans espoir d’enlever toute seule le morceau, mène une guerre de guérillas contre l’armée, dite d’occupation. La poste et la radio restent aux mains du gouvernement. De violentes attaques échouent contre le Ministère de la Guerre et le Ministère de l’Intérieur. Mais elles se répètent trois, quatre fois par jour. Les soldats sont éreintés. La population crève de faim. Des villages aux alentours de Madrid hissent le drapeau rouge et noir. Les paysans coupent les routes et les voies ferrées. Mais la défaite catalane porte un coup fatal au moral des insurgés. Les "pacos" qui, du haut des toits en terrasses, tiennent en alarme toute la garnison, tombent peu à peu sous les balles des gardes-civils et des gardes d’assaut. Madrid n’avait pas d’expérience révolutionnaire. Elle s’est laissée prendre les gares par de simples manœuvres stratégiques. Le gouvernement prisonnier dans ses édifices, se dégage peu à peu de l’étau. Lerroux continue à donner par radio des ordres à l’armée et à la marine qui se portent sur les Asturies et sur le pays basque.

A Bilbao également, la bataille fait rage. A Mondragon, les rebelles s’emparent de la mairie et tiennent bon plusieurs jours. Les ponts sautent. Les trains déraillent. Les routes sont coupées. Les chefs traditionalistes basques (fascistes), sont exécutés. A Eibar, la population assiège la garde-civile, s’empare des fabriques de fusils, revolvers, munitions. Au bout de plusieurs jours d’un combat héroïque, le fusil tombe des mains des insurgés harassés et qui dorment debout et les troupes arrivent de toutes parts. Alors le comité révolutionnaire hisse le drapeau blanc, d’accord avec les combattants. Condition : pas de répression. La promesse a été tenue : preuve certaine de force ouvrière intacte.

REVOLUTION AUX ASTURIES.

Mais l’affaire la plus sérieuse et la plus riche d’enseignement, ce fut la victoire des Asturies. Pendant quinze jours, la province toute entière, y compris ses deux capitales, demeura au pouvoir des conseils d’ouvriers. Certes, les mineurs asturiens ne pouvaient pas faire la révolution pour toute l’Espagne. Mais ce qu’ils ont fait demeurera dans l’histoire plus qu’un épisode, l’exemple classique d’une révolution organisée qui demeure imbattable sur son propre terrain.

La grève est générale. Dès le premier jour, le comité révolutionnaire lance le mot d’ordre : Ne pas voler, ne pas boire, respect aux civils, mort à tout uniforme. Partout sautent les postes de police. Les prisonniers sont internés. Les ingénieurs et les hommes de profession libérale, sauf curés et avocats, rassemblés, sont tenus au courant des victoires de la révolution. Le comité engage aussitôt les meilleurs pour continuer leurs travaux sous le nouveau régime. Les hauts-fourneaux sont alimentés, les pompes fonctionnent dans les mines. Une sorte de conscription est organisée. Les bandes armées de jeunes gens "telle une avalanche", dit le journal réactionnaires Ahora, descendent de leurs montagnes sur Oviedo et sur Gijon. Ici, échec partiel ; un destroyer bombarde les quartiers pauvres et les troupes débarquent. Mais elles demeurent assiégées dans leurs positions. Partout ailleurs, le long de la côte, les précautions ont été prises. A l’entrée d’un petit port, un cargo a été coulé pour empêcher l’accostage des navires de guerre. La révolution, de toutes parts, s’étend et fait tâche d’huile. Léon, la capitale d’une province castillane est encerclée. Près de Palencia même, sur la route de Madrid, des villages proclament le nouveau régime. Dans la province voisine de Galice, les révolutionnaires font leur possible. Mais Madrid cache les nouvelles, n’avoue pas ses échecs, dirige le gros des troupes, alors occupées aux manoeuvres de Léon, contre les villages révoltés et les Asturies. Là, le pays est montagneux. Sa conquête s’avère difficile. Les cols sont gardés. Les insurgés sont maîtres de toutes les munitions, mitrailleuses et canons de "la Trubia". De plus, dès le troisième jour, au centre du bassin houiller, retentissait à l’heure accoutumée les sirènes des usines. Les mineurs sont dépêchés sur le front, tandis que les métallos blindent les camionnettes et fabriquent des bombes. D’une seule usine, en un jour, on sort dix camions de grenades. Toutefois, à l’intérieur même du territoire insurgé, des curés, des gardes-civils vêtus en paysans, une téléphoniste surtout continuent à donner à Madrid — selon un code secret — des nouvelles sur les mouvements des insurgés, leur nombre, leur position, leurs points de concentration. A Gijon parviennent à débarquer des bataillons de la légion et d’auxiliaires marocains. Erreurs de tactique des révolutionnaires. La ville est reprise. Désormais, les colonnes appuyées sur la côte et sur Léon dégagé, vont chercher à se rejoindre, à coincer les rebelles, à isoler les centres habités. Le général Bosch cependant avec six mille hommes de troupes demeure assiégé vingt-quatre heures, le terrain coupé derrière lui. Un garde-civil déguisé parvient à franchir les lignes à donner sa position. Madrid mande aussitôt des troupes qui le délivrent. Voilà que les avions bombardent les villages. Un obus obstrue l’entrée d’une mine, où périssent cent cinquante hommes. Les colonnes de Gijon encerclent Oviedo qu’elles bombardent. Toutefois, les insurgés ont eu le temps de faire sauter les coffres-forts de la Banque d’Espagne à la dynamite : Au moins 15 millions de pesetas disparaissent. Une lutte acharnée s’engage dans la ville. Les maisons sautent, la cathédrale est en feu, le lycée est démoli. (Lerroux dira : c’est Verdun.) 1.500 cadavres des nôtres restent sur le pavé. C’est la fin maintenant : les rebelles se rendent. Nombreuses exécutions. Quelques chefs parviennent à s’enfuir. La plupart sont arrêtés à la sortie du pays, au passage des cols. Des bandes armées errent encore. Le pays est "pacifié" (sic) selon les procédés marocains et par les officiers spécialistes de la guerre du Riff. Et maintenant, c’est la curée.

Il est encore difficile de connaître les détails de fonctionnement du régime instauré.

Au début du mouvement, le comité révolutionnaire responsable était composé de socialistes. Au bout du cinquième jour, d’un commun accord, le pouvoir exécutif et de direction passa à un comité anarchiste-communiste. C’est ainsi que les drapeaux hissés sur les écoles et les édifices publics étaient rouges et noirs ; qu’un signe distinctif dans le vêtement des combattants de la révolution était rouge, tandis que le brassard obligatoire était noir. La plus grande discipline ne cessa de présider aux distributions de vivres et aux opérations militaires et les insurgés s’abstinrent de toutes vexations vis-à-vis de la population civile, Ces faits ont été reconnus par le rapport ministériel de la commission d’enquête. (Melquiades Alvarez).




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