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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Choses d’Espagne
Terre Libre N°8 - Décembre 1934
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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REFUGIES ET PROSCRITS

...arrivent journellement dans nos groupes de la région frontière, à Perpignan, Bayonne, etc. et sont dans le plus complet dénuement. La solidarité des camarades français, peu nombreux et dont beaucoup sont chômeurs, s’exerce pour eux sans relâche. Mais on voit arriver le moment tragique où, faute de place, faute d’argent, il sera impossible de rien faire. Il en est de même dans plusieurs centres et lieux de passage qui marquent les étapes des persécutés sociaux, Toulouse, Bordeaux, Béziers, Montpellier, Nîmes, etc...

De toute urgence, il faut créer un fonds de secours. L’Alliance libre des Anarchistes du Midi fait un pressant appel en ce sens et demande à tous les camarades de lui faire parvenir leur cotisation, si modique soit-elle. A chaque souscripteur d’au moins 5 francs, il sera envoyé pour 5 francs de brochures de propagande, jusqu’à épuisement de nos stocks. Nous ferons parvenir les sommes recueillies aux groupes qui en ont le plus besoin, et ceux-ci veilleront à les utiliser pour le mieux.

Adresser mandats et correspondance à A. Prudhommeaux, 10 rue Emile-Jamais, Nimes (Gard),

LA TORTURE EN ESPAGNE.

L’inquisition n’est pas morte en Espagne ; les tourmenteurs de la République espagnole s’emploient à faire revivre les mœurs infâmes des disciples de Saint-Dominique. Après la révolte courageuse des mineurs des Asturies, une répression impitoyable s’est abattue sur la classe ouvrière de cette région. On nous signale des faits d’une atrocité impossible à décrire. Dans les cachots, la torture est appliquée avec la plus raffinée cruauté. Des hommes furent tués à coups de crosses par les brutes de la "guardia civil". On compte des milliers de fusillés.

La réaction se trompe grossièrement lorsqu’elle croit asseoir sa domination par ces moyens abominables. Depuis Montjuich et les tourments pratiqués au temps de la tant célèbre "Mano Negra", les tortionnaires du Peuple espagnol n’ont pas manqué, mais ils n’ont pu réussir à arracher du cœur de ce peuple l’intense désir de liberté et de justice qui pousse les hommes à la révolte et qui fera un jour germer, dans le sang des victimes, une société meilleure.

A Séville, en 1921 et en 1923, on martyrisait, dans les bureaux de police, les ouvriers qui étaient trouvés porteurs du carnet de la C. N. T. Pour leur faire avouer des crimes qu’ils n’avaient pas commis, on leur tordait les testicules, on leur faisait brûler les cils avec des allumettes, on les dépouillait de leur habits et on les frappait à coups de nerfs de boeuf jusqu’à ce qu’ils eussent perdu connaissance. Beaucoup se suicidaient pour échapper à la torture. C’est ainsi que notre ami Juan Alfaro fut trouvé un matin pendu dans sa cellule... C’était à Séville, cité chantée pour son doux ciel par les romanceros !

A cette époque, la mère de la militante Lola Carmona, une pauvre vieille presque aveugle et qui pouvait à peine se tenir debout, fut aussi martyrisée. Les misérables clabauds voulaient qu’elle avoue qu’un tonneau de dynamite était caché dans sa maison. Pleurant et tremblant, la pauvre vieille répondit qu’elle ne savait rien de cela et devant cette constante négation, ils la jetèrent sur le sol, la laissant sans connaissance.

La Bruyère a dit : "Le tourment est une invention merveilleuse et sûre pour perdre un innocent débile et sauver un coupable robuste". Cela les tourmenteurs ne l’ignorent pas, mais leur but est de régner par la terreur et non de chercher à rendre la justice. Aveugles, ils ne voient point qu’ils poussent eux-mêmes à l’abîme leur régime de boue et de sang.

S. V.

LETTRE D’UN SOLDAT.

Depuis deux jours nous sommes rentrés en territoire Asturien, et déjà nous avons subis des pertes.

Je voudrais te citer les noms des localités traversées par notre régiment et je ne le peux parce que je me demande ce qu’on ferait de moi, si ces quatre coups de crayon tombaient devant les yeux de nos officiers.

Dès le premier village asturien que nous avons traversé, à tous les carrefours des banderoles nous disaient : Soldat ! Enfant du Peuple, révolte-toi ! Mets ton fusil au service de la Révolution sociale !

Dès ce moment, notre calvaire commença. Défense de parler entre nous ; si, au cours d’étape, un soldat faisait n’importe quel signe à un autre, il se faisait abattre d’un coup de revolver par nos officiers ; deux soldats de ma compagnie qui avaient été chercher à manger à une maison, furent abattus sur le chemin de retour par le sergent, et des officiers qui les surprirent en train de parler aux civils. Pendant le repos, on nous oblige à nous écarter à un mètre cinquante l’un de l’autre, pour nous empêcher de parler. Hier soir, nous avons couché dans une vieille fabrique ou ferme, toujours à la même distance. Les gradés montent la garde constamment et si, en te retournant dans ton sommeil, tu approches d’un camarade, on te remet à ta place à coups de pieds dans les côtes et toujours sous la menace du revolver. On nous craint autant que les mineurs et pourtant je ne crois pas que nous pourrions faire quelque chose ; deux mitrailleuses nous suivent et les servants sont des gardes d’assaut ! La peur chez nos officiers est telle que pour rien, pour une ombre, pour des feuilles qui remuent, on nous fait déployer en tirailleurs et bruler des centaines de cartouches.

Le bruit court qu’après notre passage dans les pays, les gardes d’assaut font des "razzias" et massacrent tous les hommes valides.

Je te donne cela sous toutes réserves, c’est les bribes d’une conversation entre officiers que j’ai entendue.

Dans le fond, nous ne voyons rien, ne savons rien en dehors des massacres des nôtres par nos officiers.

Qui sait si d’un moment à l’autre nous ne tomberons pas sur des révolutionnaires, et alors les rôles pourraient bien changer.

Bien à toi : Tu sais qui.

FRAGMENT DE LETTRE D’UN ANARCHISTE.

...Si les autres provinces avaient tenu bon deux jours de plus, la véritable révolution sociale aurait été faite dans toute l’Espagne. Nous pensions partir d’ici et envoyer sur Madrid une force révolutionnaire de 15.000 hommes, dotés de toute sorte de matériel de combat : fusils, mitrailleuses, et canons ; tu peux croire que nous ne perdions pas notre temps en discussions, comme vous faites trop souvent en France. Dans les quelques jours que nous sommes restés maîtres de la situation à la Felguera, nous avons équipés vingt camions blindés ; l’usine de la Vega travaille jour et nuit à la fabrication d’obus et cartouches de fusil, et partout où nous avons surpris des soldats de l’armée de la Péninsule, ils nous remettaient l’armement dont ils étaient porteurs, sans mêmes essayer de se défendre...

La cause de notre défaite provient peut-être bien de notre bonté. Tant que nous avons cru que toute l’Espagne était dans nos mains, nous avons été trop humains envers ceux qui, quelques jours après, devaient tuer au couteau les révolutionnaires blessés qui se trouvaient à l’hôpital d’Oviedo.

Quand nous nous sommes sentis seuls, nous avons tenté le tout pour le tout et alors, nous avons agi impitoyablement : tout garde civil pris les armes à la main nous le fusillions s’il s’était servi de son fusil ; ceux qui n’avaient pas tiré, nous les désarmions et même certains s’enrôlèrent parmi nous. Comme je faisais l’estafette, je sus que trois sections de gardes d’assaut qui marchaient sur Avilas furent faits prisonniers par nos camarades, et comme déjà ils avaient commis des atrocités, les camarades, impitoyables, les ont fusillés ; le capitaine qui commandait le détachement leur épargna cette corvée en se faisant sauter la cervelle lui-même.

Depuis deux jours je suis en sûreté et je peux soigner quelques blessures qui, sauf complication, seront vite guéries — toutes sont à la tête.

Depuis vingt jours je n’avais pas lu un journal. Le premier qu’un camarade me lisait, je n’ai pas pu me retenir et je l’ai déchiré en morceaux. La canaille de la plume est beaucoup plus dégoûtante que la légion Marocaine et que tous les tas de bandits qui gouvernent l’Espagne.

Maintenant tu sais où je suis, ne m’écris pas tant que je ne te le dirai, tu comprends le pourquoi.

LES MIRACLES DE LA RELIGION.

Extrait de la presse catholique espagnole, après l’entrée des troupes gouvernementales à Oviedo :

"En l’église des Trinitarios, rue del Principe, plusieurs messes ont été dites pour l’âme de l’infortuné prêtre José Villanueva, d’Oviedo, lequel a été, ainsi que l’ont relaté les journaux, victimes des atrocités révolutionnaires." — El Cruzado Espanol, Madrid.

Quelques jours après, télégramme du correspondant asturien de Gil Robles à son journal ultra-calotin, El Debate, organe du parti fasciste :

"Les informations publiées sur la mort de Don José Villanueva ne sont heureusement pas exactes. Bien que les rebelles aient pénétré dans sa maison après avoir détruit la porte à coups de hache, ils n’ont fait, par un miracle de la religion, aucun mal au prêtre." — El Debate, Madrid.

Après le prêtre ressuscité, voilà l’histoire des enfants aux yeux crevés, qui, miraculeusement aussi, recouvrent la vue. Les journaux Informaciones et El Debate lançaient au lendemain des troublés la nouvelle selon laquelle des enfants de gardes civils auraient été mutilés par les rebelles :

"Comme le montre notre gravure, reproduction d’un croquis pris sur place, nombre de ces enfants ont les yeux crevés. Ces petits resteront à jamais aveugles, et témoigneront toute leur vie du degré de cruauté auquel peuvent atteindre... (etc., etc.)." — Informaciones,

Cependant, une commission sanitaire, dirigée par le Dr Espinosa, de l’Institut de Puériculture d’Oviédo, ayant parcouru les Asturies à la recherche de ces malheureux enfants, vient de faire connaître, par la bouche de son président, le résultat de son enquête. Le voici :

"Jusqu’à ce jour, déclare le Dr Espinosa, dans une note écrite, la Commission d’enquête dont j’ai eu l’honneur d’être nommé président, n’a trouvé, reçu, ni vu aucun enfant présentant des lésions de quelque nature reçus confirment en tous points le résultat de notre que ce soit. Toutes les recherches et tous les rapports propre enquête, dans la province des Asturies, et notamment dans les centres du bassin minier." — El Liberal, Madrid.

Bien entendu le tableau des "atrocités révolutionnaires" eut été incomplet sans un petit récit de religieuses violées, puis dépecées, brûlées vives, etc. Parmi les victimes de ces actes de sadisme enfantés par l’imagination cléricale — la presse madrilène était unanime à citer les sœurs du couvent et de l’hôpital St-Vincent-de-Paul d’Oviedo.

L’envoyé de l’agence International News Service eut l’heureuse surprise de trouver les bonnes sœur : en bonne santé et aussi intactes que si rien ne s’était passé. Reçu par la supérieure de l’établissement, il enregistra la déclaration suivante :

"Dès les premiers jours de l’insurrection, les chef des rebelles se sont présentés à l’hôpital et m’ont demandé de soigner, leurs camarades blessés. L’un de ces chefs m’a dit : "Laissez-nous entrer, et il ne vous sera fait aucun mal." Bien entendu, nous soignâmes les blessés, et aucune des vingt-cinq religieuses qui sont ici sous mes ordres n’a été molestée. Bien plus, les malades qui étaient déjà en traitement chez nous ont été laissés à leur place, malgré la pénurie des lits." — Heraldo de Madrid.




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