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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Défense de la F. A. I. Réponse à "Monde" – Terre Libre
Terre Libre N°9-10 - Janvier-Février 1935
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Monde écrit dans son numéro spécial (page 2) :

Les chefs anarchistes se sont couverts à jamais du mépris de l’opinion mondiale, pour avoir saboté la grève et l’insurrection espagnole.

Et plus loin, page 6, il précise l’accusation :

Ennemis de la lutte nationale des Catalans, haïssant tout ce qui combat l’impérialisme, ils adoptent cette attitude au nom d’un "internationalisme" qui les porte dans la lutte à servir impudemment la réaction et le fascisme.

Cette affirmation, qui avait fait son apparition dans les colonnes de l’Humanité dès le 7 octobre, avant même l’arrivée des premières nouvelles directes de l’insurrection catalane, a été répétée quotidiennement depuis lors par la presse stalino-communiste. Elle constituait à n’en pas douter le thème préétabli de l’enquête de Monde, dont les rédacteurs allèrent en service commandé récolter, tra los montes, des arguments à l’appui de ce qu’ils considéraient comme une vérité première.

Il est question dans "l’Ile aux Pingouins" d’Anatole France, de ces évidences d’une nudité parfaite qui se créent par la répétition pure et simple d’une formule. Et le vieil ironiste Dreyfusard signale le danger qu’il y a de vouloir habiller ces vérités premières, en les parant de démonstrations, en les ornementant de témoignages, en les affublant des falbalas inutiles de toute une chicane d’avocat.

Vouloir démontrer l’évidence, c’est la ruiner. Prétendre expliquer le contenu de ces formules lapidaires qui seules sont sans réplique, parce que sans signification précise, c’est donner prise à l’esprit critique des questionneurs. En ce sens, Moscou a lieu de regretter que les enquêteurs de l’Huma et de Monde aient cru devoir expliquer en quoi et comment la grève et l’insurrection d’Octobre ont été sabotées par les chefs anarchistes. Car dès l’instant qu’on entre dans le détail, la superbe phrase que nous avons citée au début de cet article perd sa rigidité marmoréenne et s’évanouit en brouillard.

"Les Chefs" ? "La Grève" ? "L’insurrection" ? De quoi s’agit-il au juste ?

De "chefs", les anarchistes n’en reconnaissent point dont les ordres puissent déclencher ou empêcher le déchaînement des luttes sociales. Ni chez eux, ni dans les partis marxistes. Et c’est précisément ce qu’on leur reproche.

"La Grève" ? S’agit-il du lock-out prononcé par le gouvernement catalan et ses alliés politiques et mis en application par l’intrusion des policiers et miliciens catalans, qui vinrent, le revolver au poing pousser les ouvriers hors des usines ? Et faut-il rappeler que cette opération (dont l’initiative reposait sur le patronat, la force armée et quelques bandes de partisans mercenaires) n’avait d’autre but que de créer à Barcelone l’ambiance populaire nécessaire à la mise en scène d’un coup d’Etat ?

"L’Insurrection" ? Le mot est-il bien à sa place lorsqu’il s’agit d’un vulgaire pronunciamento où la Guardia d’Assalto, les Mozos de Escuada et autres prétoriens du gouvernement de la Généralité n’ont cessé de jouer le premier rôle ? Oui, je sais, il y avait l’Alliance Ouvrière, dont les troupes, placées par le Front unique socialo-bolchévik à la disposition du gouvernement Companys furent, à Barcelone, parquées sur certaines places publiques et là, abandonnées sans ordres, sans armes, "plutôt comme des otages que comme des combattants".

UNE CAUSE PERDUE D’AVANCE

Vraiment, n’est-elle pas symbolique, cette couverture illustrée du numéro spécial de Monde qui représente, entre deux sbires de la Généralité armés jusqu’aux dents, un "insurgé" aux poings nus, style Front Rouge, chargeant (ou fuyant) au pas de course, un sourire d’impuissante ironie sur les lèvres ?

Si jamais mascarade nationaliste, saturnale militaire, remous du marais électoral mérita peu le nom d’insurrection, ce fut bien le putsch catalan d’Octobre dernier. Officiellement, le mouvement se réclamait de l’Estat Catala, de l’indépendance étatique de la Catalogne dans le cadre d’une Fédération des nations ibériques. En réalité, les pesetas et les accessoires de cotillon distribués par Dencas à ses Esquamots leur tenaient lieu d’idéal, d’honneur, de conviction et de programme. A ces soldats de carton avaient été distribuées les plus belles armes automatiques sorties de chez Winchester, Mauser, Vickers et Remington. Les premières salves de l’infanterie régulière, voire même l’apparition d’officiers du général Batet patrouillant devant les casernes consignées, suffisaient à déclencher de véritables déroutes, au cours desquelles armes, équipements, insignes, et les écussons triangulaires aux couleurs de l’Etat catalan jonchaient — paraît-il — les Ramblas "comme des confettis un jour de carnaval".

Parmi les responsables de cette sotte équipée, palabrant interminablement à la Généralidad pour terminer brusquement leur carrière dans la capitulation ou la fuite, un seul a droit à l’hommage de l’histoire, un seul sut se conduire en insurgé : le chef catalaniste de gauche, Jaime Comptez. Cet ancien terroriste républicain du temps de la monarchie avait bientôt compris que "pour vaincre, une révolution n’a pas seulement besoin de fusils". Non seulement la "révolution" de Barcelone ne pouvait pas vaincre, mais elle ne voulait pas se battre, et ne savait pas quoi faire. Le seul mot d’ordre positif donné par Dencas et Companys à leurs adjudants était celui-ci : "Feu sur la FAI ! ... Exécutez sommairement tous les anarchistes que vous reconnaitrez ! S’ils veulent rouvrir les locaux syndicaux fermés par ordre de la Généralité, il faut les en chasser par la force et sans faire de quartier !" De fait, des centaines d’arrestations et de meurtres furent opérés par surprise et le sac des maisons du peuple inaugura de façon toute mussolinienne l’avènement de "l’Etat catalan".

LES DEUX ISSUES REELLES

Contre cette tactique criminelle, Jaime Comptez indigné se dressa. Non pas en Don Quichotte de l’humanitarisme, mais en réaliste de l’action. "Nous sommes suspendus dans le vide. Nous ne représentons rien. Nous avons des fusils, mais pas d’idées. Nous serons brisés entre l’indifférence du peuple et la force des troupes régulières. Il n’y a que deux issues possibles : subir la dictature de Lerroux ou céder la place à la F.A.I. Vous n’avez plus qu’un moyen de combattre Lerroux et Gil Robles. Il faut armer la FAI." Dix fois, cent fois, il répéta les mêmes paroles, rageusement, désespérément. Autour du Palais des parlotes gouvernementales, le cercle de fer se resserrait d’heure en heure. Sentant le sol leur manquer, les gardes d’assaut matraqueurs et assassins d’ouvriers, jusque-là fidèles à la main qui les avait nourris, tournaient casaque par sections entières. Les Esquamots, de leur côté, fondaient au vent de la panique comme de la neige au soleil. La partie était perdue. C’est à ce moment, où la répression s’abattait sur le mouvement "national", que Companys en larmes s’approcha du microphone pour appeler les anarchistes à son secours et leur offrir les armes que ses propres troupes étaient en train de jeter pêle-mêle dans les ruisseaux et les bouches d’égout. En fait, les copains de la F.A.I. n’avaient pas attendu ce signal pour descendre dans la rue. Sous la mitraille, ils ramassaient par camions entiers les épaves de l’armée catalane, les munitions de la prochaine bataille. Tout ce que Jaime Comptez avait voulu "retirer aux Jean‑foutres" de son propre parti pour le donner "à des hommes capables de sen servir" tombait entre leurs mains par la logique même de la situation. Mais lancer les ouvriers dans la défense d’une cause perdue d’avance, et qui n’était pas la leur, eut été la dernière des folies. On n’avait d’ailleurs aucune nouvelle du soulèvement des Asturies et les anarchistes s’en tinrent à des combats d’arrière-garde. Lorsque l’ordre fut rétabli dans Barcelone, les armes abandonnées étaient déjà mises en lieu sûr, d’où nulle perquisition ne réussit à le faire sortir.

LE DERNIER HEROS NATIONAL

Il nous reste ici à terminer l’histoire de Jaime Comptez. Parti au combat à la tête de ses Esquamots (miliciens catalanistes) il n’a plus d’autre espoir que de sauver son honneur personnel et celui d’une cause qu’il sent perdue. Ses compagnons hésitent à le suivre et lui-même peste de n’avoir pas à ses côtés "deux ou trois gars de la F.A.I." avec leurs pétards de dynamite plutôt que cette cohue de "fusils sans idéal".

Il prend position avec sa mitrailleuse au balcon de la Chambre de Commerce. La fusillade commence, déchiquetant les chambranles et le plafond. Pour obtenir d’être ravitaillé en munition, Jaime Comptez doit braquer son revolver sur les Esquamots affolés et les menacer de leur brûler la cervelle. Deux ou trois lui viennent en aide, les autres se cachent sous les tables, plus morts que vifs. Les assiégeants ont mis un canon en batterie. La mitrailleuse crache de nouveau, et le canon n’a plus de servants. Jaime tente alors de rallier ses hommes pour une sortie désespérée. Mais il reste seul et tombe enfin, criblé de blessures.

...Dernier héros d’une idée qui ne compte plus que des charlatans et des dupes, Jaime Comptez restera pour plus tard celui dont un rayon de la lumière nouvelle a caressé, malgré tout, la fin désespérée, celui qui aura formulé avant de mourir le dilemme vital de son peuple martyrisé : "Fascisme ou Anarchie". Il lui aura légué ce suprême testament : "Il faut armer la F.A.I."... Soit tranquille, Jaime Comptez, tu peux dormir en paix. La F.A.I. est armée maintenant. Et les tyrans espagnols la verront bientôt se dresser contre eux en un suprême combat, plus vivante et plus audacieuse que jamais.

L’ILLUSION FATALE

Une illusion fatale a dominé les événements d’Octobre. La croyance dans la force du mouvement national-catalan. Dans l’esprit des chefs marxistes de l’Alliance Ouvrière (socialistes, communistes et dissidents) l’armée et la police catalane devaient constituer la force principale, l’instrument actif du renversement politique. Les organisations ouvrières, en recourant à la grève générale, n’avaient d’autre rôle que de créer "l’atmosphère" voulue pour entourer d’une apparence d’initiative populaire, l’acte de la prise du pouvoir. Cette grève ne devait pas être un combat (qui aurait fatalement, en cas de succès, brisé les principaux organes du centralisme politique) ; elle devait être un plébiscite, le vote populaire des 70% de citoyens espagnols non représentés aux Cortès.

Le plébiscite de la Sarre d’une part, de l’autre les succès électoraux fantastiques qui ont précédé la chute du marxisme allemand dans l’abîme, nous ont habitué à considérer le terrain de la lutte sociale et celui des consultations légalitaires comme deux positions incompatibles. Tout ce qui comprend la nécessité d’agir se refuse à manifester platoniquement et vice-versa. C’est pourquoi la grève pacifique de l’Alliance Ouvrière, déclenchée au moment où l’insurrection armée était seule efficace, rencontra une indifférence générale. La province de Grenade avec Malaga (l’unique citadelle communiste de l’Espagne) ne donna aucun signe de vie. Il en fut de même de Séville et de l’Andalousie. Presque toutes les régions où s’étaient déroulées les insurrections de janvier et de décembre 1933, manifestèrent vis-à-vis des mots d’ordre alliancistes une indifférence totale. A Madrid, les petites bandes de l’italien Da Rosa entreprirent une

de rues et de terrasses. Enfin, dans les Asturies, où le prolétariat socialiste possède ses organisations de combat, le mouvement s’arracha spontanément aux cadres de la grève "plébiscitaire" pour se transporter presqu’aussitôt sur celui de la lutte armée.

L’échec des Asturies est le résultat de deux séries de causes, extérieures et intérieures. Parmi les causes extérieures, la principale est l’attitude ambiguë des chefs de l’Alliance qui envisageaient une grève politique en soutien de l’équipée catalane, sans parvenir à se décider pour ou contre une action directe antigouvernementale. A cela s’ajoute le freinage intérieur apporté à l’œuvre essentielle de la révolution asturienne : à l’armement général des travailleurs.

L’ARMEMENT DU PROLETARIAT AUX ASTURIES

Le Peuple des Asturies est composé de mineurs habitués à manier les explosifs, de métallurgistes travaillant à l’arsenal de Trubia, et de montagnards habitant des forêts qui dominent le pays.

Armées convenablement et approvisionnées de munitions, ces populations courageuses, aguerries à l’action directe et animées d’un ardent esprit révolutionnaire, eussent été invincibles. En 1917 déjà, eut lieu un soulèvement armé sous le contrôle des chefs socialistes. Ceux-ci détenaient le monopole des marchandages avec les patrons et recourraient volontiers à la menace pour influencer leurs adversaires, déchaînant et retenant tour à tour l’impétuosité des mineurs asturiens. C’est ainsi que Prieto, qui fut plus tard ministre socialiste de l’intérieur dans le cabinet de coalition, se trouva un beau jour traduit en justice pour avoir fomenté une révolte à main armée. Devant le tribunal, il se vanta d’avoir distribué aux travailleurs des armes, mais pas de munitions, ce qui avait permis de châtier impitoyablement les "insurgés" sans que ceux-ci soient en état de défense. Après cet aveu cynique de sa traîtrise, Prieto fut acquitté.

Cependant, les socialistes conservèrent l’influence prépondérante sur le pays, tandis qu’une faible proportion des ouvriers s’orientait vers l’anarchisme, et une plus faible encore vers la III° Internationale.

Les élections de novembre 1933 devaient marquer le déclin de cette position de puissance. On sait que les travailleurs espagnols, écœurés par les canailleries parlementaires, abandonnèrent alors l’idée de défendre leurs intérêts sur le terrain constitutionnel et boycottèrent les urnes à l’appel des anarchistes. Il y eut dans toute l’Espagne près de 60% d’abstentions. Les socialistes et les communistes se trouvèrent mis à la porte des Cortès qui devinrent de la sorte un véritable parlement-croupion, un marécage de toutes les immondices d’ancien régime, en opposition ouverte avec le peuple travailleur. Cette situation ne pouvait logiquement être dénouée que par les armes. C’était Versailles face à la Commune. En même temps, c’était pour les cadres socialistes la perte de toutes les fonctions d’état, arbitrages et sinécures ; plus de place pour eux aux rateliers de la république bourgeoise, mais la nécessité de combattre par le seul moyen disponible : par l’armement du prolétariat. Les libertaires se chargèrent encore une fois de montrer la route.

Sans laisser au fascisme le temps de s’organiser, la C.N.T. décida de passer à l’attaque contre le système bourgeois, clérical et militaire concrétisé par le parlement de Madrid. Ce fut l’insurrection de décembre 1933, qui fit trembler toute l’Espagne, mais ne rencontra pas auprès des socialistes et communistes, l’aide qu’on était en droit d’attendre d’eux. Les Asturies restèrent calmes.

Toutefois, la leçon avait porté et les jeunesses socialistes commencèrent à s’équiper pour une action décisive. Des fabriques clandestines se montèrent, un trésor de guerre fut créé, et les organisations de l’U.G.T. asturienne se trouvèrent en possession de mitrailleuses d’un modèle si perfectionné que les troupes gouvernementales, entre les mains desquelles elles finirent par tomber, ne parvinrent pas à s’en servir.

Malheureusement, l’influence prépondérante des théoriciens de la "dictature de parti", empêcha les jeunes socialistes de réaliser autre chose qu’une milice imitée du Schutzbund autrichien. A aucun moment, les masses révolutionnaires des Asturies ne furent armées comme elles auraient du l’être. Et c’est avec la plus grande répugnance que les cadres du P. S. consentirent à une expédition populaire sur l’arsenal de Trubia.

Nous en avons la preuve dans le reportage d’André Ribard. publié par Monde. Malgré la volonté bien arrêtée que celui-ci a d’exalter le rôle des marxistes au dépens de l’anarchisme (ce qu’il montre, en négligeant de signaler la proclamation du communisme libertaire à Mierès et autres localités des Asturies, où la population travailleuse se rallia autour du drapeau rouge et noir), Ribard ne peut cacher la carence des Partis politiques en plusieurs circonstances décisives :

C’est seulement le 9 octobre que les ouvriers s’emparent de la Fabrique d’armes ; elle fut prise d’assaut non point par des fusils ni des baïonnettes, mais par ces brigades de héros qui, sautant par-dessus les murs, exposant leurs poitrines aux balles, avançaient ensuite en maniant la dynamite dont leurs poches et leurs ceintures sont pleines et dont ils allument les cartouches au feu d’une cigarette — (Monde, page 15).

Ce qu’il aurait pu ajouter, pour être entièrement sincère, c’est que les armes, ainsi conquise par la voie "anarchiste" sous l’impulsion et grâce à l’exemple des libertaires, le comité à prépondérance socialiste fit tous ses efforts pour les monopoliser au profit d’une dictature de Parti. A cet effet, la répartition des fusils et munitions fut limitée à dix mille hommes, alors qu’on disposait d’équipements pour plus de vingt mille combattants.

LE CHANGEMENT DE DIRECTION

La conduite hésitante des dirigeants représentant aux Asturies l’autorité des Partis se heurtait ainsi, dès les premiers jours, à l’initiative et à la volonté de lutte des masses. C’est ce qui explique le divorce qui s’en suivit, à l’annonce des nouvelles parvenues du reste de l’Espagne. Tandis qu’un vent de capitulation passait sur les chefs, les masses remettaient à d’autres la direction de leur lutte. Ce changement d’orientation est constaté dans le rapport officiel de la commission ministérielle Melquiades Alvarez :

Au début du mouvement, le comité révolutionnaire était composé des socialistes. Au bout du cinquième jour, d’un commun accord, le pouvoir exécutif et la direction des opérations passa à un comité anarchiste et communiste. C’est ainsi que les drapeaux hissés sur les écoles et les édifices étaient rouges et noirs, les foulards des combattants étaient rouges et le brassard réglementaire était noir. La plus grande discipline ne cessa de présider aux distributions de vivres et aux opérations armées et les insurgés s’abstinrent de toute vexation vis-à-vis de la population.

Le récit de Monde concernant Oviedo confirme implicitement les renseignements ci-dessus, et en particulier le caractère combatif et unanimement populaire du deuxième comité, qui lui permit d’éviter les désordres et les défaillances du premier, tout en faisant face à une situation déjà désespérée.

Vendredi matin, il était trop tard, la partie était perdue. Chez les chefs, un fléchissement se produit. Le bruit court que 30.000 hommes de troupe ont été envoyés par Gijon pour prendre à revers les mineurs. Le comité révolutionnaire régional faiblit. Tandis que beaucoup de ses compagnons s’enfuient à l’étranger, le député socialiste Pena ordonne la saisie à la banque d’Espagne de plusieurs millions de pesetas. (Monde, page 16).

Tandis que se manifeste ainsi chez les dirigeants le souci primordial de conserver à la classe ouvrière ses élus, ses organisateurs et l’argent nécessaire à leur salut — d’autres se chargent de sauver l’honneur du prolétariat et décident de faire payer chèrement leur victoire aux ignobles soudards de la Légion africaine.

Les chefs, qui ont compris trop tard les fautes commises, disparaissent durant ces deux journées de défaillance. Le pouvoir se rapproche du peuple et se sont les travailleurs eux-mêmes qui déterminent de poursuivre la lutte. La révolution triomphera ou ses défenseurs mourront. Les actes d’héroïsme, si nombreux durant cette époque, marquent tout à la fois la passion et la faiblesse du tempérament anarchiste de l’ouvrier espagnol et atteignent leur paroxysme dans la dernière attaque contre la caserne de Pelayo. (Monde, page 16).

"FAIBLESSE ANARCHISTE"

La caserne de Pelayo, qui est la clef de la ville d’Oviedo, ainsi que l’explique ailleurs le rédacteur de Monde, ne pouvait donc être attaquée qu’en recourant à la faiblesse et à la passion du tempérament anarchiste ! Et c’est ce même "tempérament" qui soutiendra, huit jours encore, une lutte inégale contre toutes les forces de terre, de mer et d’air dont dispose un adversaire formidablement armé. Sous un bombardement infernal, puis dans la guérilla des montagnes, la "faiblesse" signalée par Ribard se manifestera par des efforts grandioses. Mais d’abord :

Il faut à tout prix s’emparer de la caserne avant l’arrivée des renforts gouvernementaux. Pour forcer ces murs inexpugnables qui ont résisté à huit jours de siège, les mineurs décident de charger un camion de dynamite. Un homme au volant pour le conduire jusqu’au pied de la muraille et un second qui allumera sa charge d’explosifs. Deux volontaires, deux volontaires de la mort, sans aucune chance de salut. On va tirer au sort parmi ceux qui se présentent, lorsque les troupes de renfort surgissent et attaquent les mineurs. Ils doivent se replier en hâte. Le combat reprend, rue par rue, maison par maison, sous le commandement du nouveau comité révolutionnaire, dirigé maintenant par les communistes et les anarchistes. Leurs chefs sont les trois membres survivants [1] du premier comité régional, les trois membres qui ont voté la continuation de la lutte et qui vont se battre pour la victoire jusqu’à leurs dernières forces. (Monde, page 17).

De ces trois membres de la Commune révolutionnaire d’Oviedo, deux seront trouvés parmi les morts : ce sont les "chefs" anarchistes José Martinez et Bonifacio Martin. Quelle a été leur fin ? Les fuyards réfugiés à l’étranger en pleine bataille affirment que José Martinez s’est suicidé. D’autres rumeurs nous parviennent qui accusent au contraire certains capitulards d’avoir assassiné José Martinez, partisan irréductible de la lutte jusqu’au bout, et d’avoir mis en scène son prétendue suicide : le fusil trouvé près du cadavre au crâne brisé, dans un fossé solitaire, aurait été l’instrument de ce meurtre par guet-apens. Nous préférons, jusqu’à plus ample information, considérer Martinez comme une victime de plus des exécutions sommaires multipliées par les Versaillais de la Commune espagnole.

"L’EPOPEE DE SABADELL"

L’accusation de Monde à l’égard de la F. A. I. repose sur trois récits distincts. Nous venons de passer en revue les plus importants de ces récits, ceux qui concernent les événements de Barcelone et d’Oviedo. Nous n’y avons trouvé aucune confirmation objective des injures staliniennes, bien au contraire : sous les élucubrations sectaires d’un André Ribard, on peut discerner un hommage implicite à l’activité révolutionnaire des anarchistes et à cette combativité poussée jusqu’à l’extrême sacrifice que tout le monde en Espagne s’accorde à leur reconnaître.

C’est encore le même journal qui se permet de prendre ses lecteurs pour des imbéciles en leur faisant avaler à quelques lignes d’intervalle des affirmations complètement contradictoires comme les suivantes :

Les anarchistes ont refusé de se battre... Quelques anarchistes officiels qui restaient membres de la C.N.T. ont voulu profiter de la situation pour essayer un de leurs putsch infructueux et tant destructifs pour le mouvement ouvrier. (Monde, page 8).

Il s’agit, en l’espèce, du troisième et dernier récit dont nous avons à nous occuper, et qu’un certain Louis Dollivet a jugé bon d’affubler de ce titre pompeux : "L’Epopée de Sabadell".

Est-ce cette "épopée" qui nous fournira enfin la preuve tant attendue de la "trahison" ou du "putschisme" qui sont devenus des lieux communs sous la plume des scribouilleurs patentés du bolchévisme ?

A Sabadell, d’après le poème épique de Louis Dollivet, les anarchistes n’exercent aucune influence. Le nationalisme catalan règne en maître, dans les organisations syndicales. Les chefs les plus écoutés sont Pestana, le renégat de 1931, et Joachim Maurin, autre "délégué ouvrier" de la bourgeoisie catalane, dont le journal subventionné par la Généralité, identifie journellement "FAI-isme" et... Fascisme.

A travers la prose de Louis Dollivet, nous voyons se dérouler surtout une formidable pagaille telle qu’il s’en produit nécessairement lorsqu’une masse ouvrière instinctivement combative se trouve à la remorque des pantins de la politique. A l’appel du gouvernement catalan et de l’Alliance Ouvrière, les ouvriers de Sabadell sortent dans la rue et, après diverses manifestations platoniques renouvelées d’avril 1931, se forment en colonnes pour marcher sur Barcelone et se joindre aux forces de la Généralité. Hélas, la radio annonce la capitulation des Companys et consorts et toute cette foule se disperse, car elle plaçait tous ses espoirs dans la capacité de lutte du gouvernement catalan. "L’épopée" est terminée, et voilà le "putsch" qui commencent. Des éléments plus expérimentés se sont ressaisis et commentent la nouvelle avec ironie. Après tout, faut-il se fier aux dépêches officielles ? Pourquoi ne pas aller de l’avant ? On verra bien ce qu’il en est réellement, de cette fameuse capitulation. Avec ou sans Companys, les travailleurs espagnols sont une force ! De l’audace, toujours de l’audace, et la révolution est sauvée.

En face de ce renouveau du mouvement, Louis Dollivet s’indigne : c’est le "fascisme" de la F.A.I qui "provoque". Mais il ne peut s’empêcher d’admirer, en dépit de lui-même :

D’un seul coup, 10.000 ouvriers sortent dans les rues, d’un seul coup les téléphones, les télégraphes, la radio sont occupés, de nouveau dans les rues, sur la place, devant la mairie, les armes sont aux mains des ouvriers. (Monde, page 8).

Tout cela, s’il faut l’en croire, est l’œuvre du mensonge :

...Quelques anarchistes officiels qui restaient membres de la C.N.T. ont voulu profiter de la situation polir essayer un de leurs putsch infructueux et tant destructifs pour le mouvement ouvrier. (Monde, page 8).

Cela n’empêchera pas Monde de hurler à la trahison, lorsque, pour éviter d’inutiles effusions de sang, les responsables régionaux de la C.N.T. à Barcelone prendront sur eux de confirmer, par la voie officielle de la radio, la véracité de la nouvelle, la capitulation de Companys.

BASILE ET LE PEUPLE ESPAGNOL

En admettant que des fautes aient été commises, on ne peut s’empêcher d’être révolté par tant de partialité et de mauvaise foi. D’ailleurs, les insultes des barbouilleurs barbussistes ne se limitent pas à nos camarades catalans ; ce sont les sentiments libertaires qui sont à la base de toute la mentalité révolutionnaire espagnole, que l’on cherche à bafouer en arborant cette phrase ignoble d’un prêtre (l’abbé Pradt) que Marx paraphrase et que Monde cite complaisamment d’après lui :

Le Peuple espagnol ressemble à la femme de Sganarelle qui veut être battue. — (Monde, page 19).

Salir et calomnier ce qu’ils ne peuvent soumettre et asservir, voilà tout le jeu de nos jésuites de Moscou, plus hypocrites encore que ceux de Rome.

Mais Basile-Barbusse parfois se contredit, et laisse passer le bout de l’oreille. C’est ainsi qu’après avoir décrit l’indignation du prolétariat espagnol contre la "trahison" des anarchistes, et loué sa docilité croissante devant les candidats dictateurs genre Caballero, il est quand-même obligé d’établir ses perspectives du mouvement révolutionnaire sur les données suivantes :

En ce qui concerne l’influence idéologique anarchiste, elle reste encore, il faut le souligner, très grande, surtout à cause de la haine profonde que ressentent les ouvriers espagnols contre toute organisation étatique et à cause de leur soif insatiable d’une organisation sociale libre de toute autorité et de toute contrainte.

La femme de Sganarelle, que Basile identifie au peuple espagnol, en a donc assez d’être battue ? ...Gare à toi et à tes pareils, mon pauvre Basile. Il s’en est fallu de peu que l’Infâme ne soit écrasé cette fois-ci !

Notes :

[1Les autres se sont enfuis.




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