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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La Révolution espagnole sera fédéraliste ou ne sera pas ! - D. A. Santillan
Terre Libre N°9-10 - Janvier-Février 1935
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 3 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous publions ci-dessous la conclusion d’une longue étude rédigée par le camarade D. A. Santillan pour l’organe anarchiste espagnol Tiempos Nuevos (Les Temps Nouveaux), sous le titre général "Les anarchistes et l’insurrection d’Octobre".

Après avoir constaté le caractère fasciste du coup d’Etat catalan dont la violence fut presqu’entièrement dirigée contre la C.N.T. et la Fédération Anarchiste déploré les conceptions totalitaires qui poussèrent les socialistes à réclamer "tout le pouvoir", puis à rester inactifs dans les neuf dixièmes de l’Espagne, dans la crainte de voir ce mot d’ordre être dépassé par les masses, en cas d’armement général du prolétariat, l’auteur cite en exemple l’action révolutionnaire des mineurs asturiens qui permit la coexistence et la collaboration de plusieurs tendances, chacune avec ses réalisations propres.

Les anarchistes espagnols se sont refusés et se refuseront toujours à situer la lutte antifasciste sur le terrain de la conservation des privilèges acquis. Ils n’admettront pas non plus qu’on les fasse tuer, eux et les meilleurs éléments du peuple espagnol, pour aboutir à une situation où les partis de gauche, vainqueurs du "fascisme" s’entr’extermineraient impitoyablement dans une lutte pour le pouvoir jusqu’à ce que se réalise la centralisation politique entre les mains d’un gouvernement totalitaire. Ce gouvernement, quelqu’il soit, serait en définitive un pouvoir fasciste et le sang du prolétariat aurait coulé en vain...

Par contre, les anarchistes espagnols sont prêts à admettre une alliance fédérative de toutes les organisations ouvrières sur le terrain de la révolution sociale. Ils reconnaissent le droit à l’existence de ces organisations comme de la leur propre. Ils souhaitent voir se réaliser dans le sein de la population laborieuse des expériences de vie collective conformes au vœu de chaque localité ou région selon les tendances qui leur sont particulières, et les modes d’organisation intérieure qui leur paraîtront préférables.

L’expérience a prouvé qu’aucune révolution sociale ne pouvait être faite contre la C.N.T. ou sans elle. La C.N.T. ne prétend pas non plus triompher seule, ni imposer ses directives à toute l’Espagne. Il y a place pour toutes les bonnes volontés dans le renversement du fascisme et du capitalisme, à la seule condition que chaque tendance renonce à la prétention d’instituer un régime totalitaire, un monopole du pouvoir, une autorité centrale primant le droit d’initiative des masses.

Le jour où les partis ouvriers manifesteront la volonté d’entreprendre la transformation sociale sur le plan fédéral au lieu d’édicter des mesures automatiquement applicables à tous par voie parlementaire ou dictatoriale, ce jour-là le véritable front unique sera réalisé, la réaction repoussée et les jours du capitalisme seront comptés.

TERRE LIBRE.

PAIN ET LIBERTE POUR TOUS !

On parle de la nécessité d’un front unique pour empêcher l’avènement du fascisme. Rien n’est plus logique que l’union de tous ceux qui se considèrent comme les ennemis de la réaction fasciste, afin d’empêcher son triomphe. Mais il y a une chose qu’on ne doit pas oublier : l’antifascisme en lui-même n’est pas un moyen contre le fascisme. L’antifascisme ne sert à rien, s’il se présente au nom de la démocratie parlementaire, du capitalisme pourri. Nous sommes antifascistes en un tout autre sens : nous voulons enrayer la crise actuelle au moyen d’une nouvelle structure sociale, et non pour maintenir en vie les illusions de la démocratie. Nous considérons qu’il n’y a point de solution au problème fasciste en dehors d’une reconstruction sociale révolutionnaire par l’initiative et l’union des travailleurs.

Les problèmes d’aujourd’hui ne peuvent être séparés de ceux de demain, et si nous offrons de collaborer avec d’autres forces sociales, ce n’est pas pour s’opposer au "fascisme" et maintenir la "démocratie", mais pour créer un ordre nouveau. Il n’y aura de véritable action antifasciste qu’autant que les antifascistes se mettront d’accord sur la solution à apporter aux problèmes que pose la faillite du capitalisme, et il ne peut y avoir de véritable accord entre eux à ce sujet que par l’adoption de la solution fédéraliste, et par le rejet des prétentions totalitaires.

Peut-on espérer que nous arriverons à cette entente ? Si nous n’y arrivons pas, le triomphe du fascisme est certain et aussi la destruction de notre espoir dans une humanité meilleure. Nous voulons marcher vers l’avenir et maintenir ouvert cet avenir avec l’aide de toutes les forces progressives ; c’est pourquoi nous faisons appel à tous les hommes de bonne volonté. Qu’ils se joignent à la lutte pour assurer le pain et la liberté pour tous.

"PAIX ENTRE NOUS, GUERRE AUX TYRANS"

Nous proposons que des ententes s’établissent entre producteurs, quelle que soit leur organisation, de la base au sommet, à l’usine, entre syndicats, entre fédérations d’industrie. Il ne suffit pas de dire : exterminons l’ennemi d’aujourd’hui et demain nous verrons ce que nous devons faire. Ceci n’est pas une solution, ce n’est qu’un détour pour ne pas aborder les véritables problèmes révolutionnaires. Si nous mâtons l’ennemi commun d’aujourd’hui pour nous entredéchirer demain et pour confier à la seule force des armes le droit de survivre, le sacrifice ne vaut pas la peine parce que les vainqueurs se convertiront obligatoirement en ennemis du progrès, de la révolution et de la justice.

Persuadés de notre raison d’exister, nous ne pouvons nier le droit d’exister aux autres tendances sociales ; par conséquent nous devons nous entendre avec elles pour les travaux utiles à réaliser en commun. Mais jusqu’ici, aucune de ces tendances sociales n’a manifesté la moindre tolérance pour l’anarchisme, ni avant, ni après la révolution.

Cette situation est tragique parce que, dans ces conditions, nous devons nous fier à nos seules forces pour sauver l’humanité du cataclysme fasciste, avec la misère atroce et les destructions guerrières qui lui font cortège. Ne serait-il pas préférable d’assurer dès aujourd’hui le respect mutuel et la solidarité entre tous les courants sociaux amis du progrès ?

Il ne faudrait pour cela que renoncer au totalitarisme autoritaire, à l’exclusivisme sur le terrain social-révolutionnaire.

LE PREMIER PAS

Ce n’est pas la première fois que nous proposons cette solution, et si les circonstances nous en laissent le loisir, ce ne sera pas non plus la dernière. Nous sommes fermement décidés à accepter, sur cette base, toutes les modalités qu’on nous proposera.

La "révolution d’Octobre", à Barcelone, était dirigée beaucoup plus contre nous que contre les droites politiques, et dans le reste de l’Espagne, elle n’avait pour but que la dictature d’un parti ou d’un ensemble de partis dont nous aurions été les premières victimes. Exceptionnellement, dans les Asturies, un ensemble de circonstances avaient crée une ambiance de révolution sociale essentiellement prolétarienne.

Si on désire la révolution pour établir un nouvel ordre social où tous les tempéraments et toutes les idées puissent essayer leurs solutions, nous croyons qu’elle aura la plus franche adhésion des anarchistes ; mais, comme nous avons atteint l’âge mûr, il ne sera pas facile de nous séduire avec des promesses pour conserver la vieille armature sociale ou pour instaurer une nouvelle tyrannie, car dans ces conditions nous ne ferons pas le moindre sacrifice pour installer au pinacle de nouveaux maîtres ou de nouvelles formes d’exploitation et d’oppression.

LA REVOLUTION SOCIALE ET LA CNT

Bien qu’on nous accuse de nous être retranchés dans un aveuglement sectariste, nous conservons assez d’empire sur nous-mêmes pour appeler les choses par leur nom et pour réfléchir sur les tragédies de notre époque.

Si, pour arrêter l’avance du fascisme mondial, nous devions perdre nos organisations et disparaître comme mouvement, nous n’hésiterons pas une seconde. Pour sauver le progrès humain, pour que les portes de l’avenir ne se ferment pas pour toute une période historique, pour que le drapeau de la liberté flotte au prix même de notre existence comme organisation, nous accepterions ce dur sacrifice. Mais qu’on le veuille ou non, il ne peut avoir un Espagne une révolution à caractère social sans nous, et moins encore contre nous. Le mouvement d’Octobre 1934 était dirigé plus contre nous que contre les droites politiques. On a voulu réaliser sans compter avec nous ; agir ainsi c’était aller à la défaite certaine. Nous le disons sans amertume pour les adversaires d’hier et d’aujourd’hui. C’est notre cœur qui parle dans un suprême appel au bon sens, comme un appel à ceux que la haine de parti aveugle. La révolution se fera en Espagne avec la C.N.T. ou il n’y aura pas de révolution. Et s’il n’y a pas de révolution, ce sera le fascisme. Est-il possible que les hommes de la gauche politique et sociale ne le comprennent pas ? Il faut se résoudre froidement pour l’une ou l’autre solution. Aller contre les forces libertaires d’Espagne, quel que soit le drapeau levé, c’est se condamner à l’impuissance et ouvrier le chemin à la réaction. Avant, comme après Octobre, la C.N.T. est la pierre de touche d’une Espagne nouvelle.

Que se joignent à elle tous ceux qui détestent le fascisme, ceux qui regardent l’avenir, tous ceux qui comprennent que le fascisme signifie la chute dans la barbarie absolutiste du moyen-âge, tous ceux qui désirent une ère de liberté et de prospérité dans le monde. Il y a dans notre camp un poste pour tous les cœurs généreux et dévoués. La bataille finale se livre entre deux pôles : Fascisme et Révolution sociale, d’un côté Gil Robles, de l’autre la C.N.T. Dans le milieu se trouvent l’indécision, l’impuissance, l’illusion.

Ceux qui refusent leur appui à la C.N.T., refusent des forces au progrès et facilitent le triomphe de Gil Robles. Les mouvements sociaux ne s’improvisent pas et les trois lettres glorieuses gravées par tant d’années de sacrifices, de martyre, d’héroïsme, de pensée et d’action comptent pour quelque chose. On ne prendra peut-être pas ces paroles en considération ; mais elles valent quelque chose. Nous voudrions que les centaines de milliers d’ouvriers et de paysans révolutionnaires qui sont encore en dehors de l’organisation confédérale, quel que soit le motif de leur éloignement, s’apprêtent à rejoindre les rangs du prolétariat révolutionnaire. L’heure grave qui passe exige le maximum de cohésion, le sacrifice des passions mesquines, pour la grande œuvre à réaliser.

Il ne peut y avoir de révolution en Espagne sans la C.N.T. Avec elle ou avec le Fascisme : il faut choisir !




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