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Lettre d’un camarade allemand – X …
Terre Libre N°11 - Mars 1935
Article mis en ligne le 23 mars 2018
dernière modification le 7 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Ci-dessous nous publions, sous réserve de la signature et de quelques passages confidentiels, la lettre d’un camarade allemand réfugié en territoire étranger et qui fut, durant les luttes de ces dernières années, l’un des organisateurs du mouvement des groupes d’auto-défense parmi les chômeurs. Bien que cette lettre soit de caractère privé. elle peut éclairer les camarades français sur les conditions de vie et de lutte d’une certaine émigration, celle qui, refusant toute collusion avec les intérêts des bourgeoisies hostiles a l’Allemagne, accepte, pour continuer la guerre émancipatrice à TOUS les états, les ris[...ques ? NdE : manque un morceau de mot ou une ligne ?] les plus atroces de captivité, de misère et de mort.

Ajoutons que cette élite ne saurait compter en général sur aucune solidarité de la part des organisations politico-diplomatiques de secours aux émigrés (le Secours Rouge International, le S.O.I. et le Comité Mondial d’Aide aux Victimes du Fascisme hitlérien), organisations donc la principale utilité est de nourrir des bonzes jouisseurs et arrogants recevant comme du bétail les prolétaires qu’ils ont trahi et continuent à exploiter. Ces circonstances justifient largement le ton d’amertume de la lettre à l’égard des politiciens à la Wells ou à la Münzenberg lesquels n’ont rien perdu (pas même leur situation) et rien appris (pas même la pudeur de la honte). Elles doivent nous inciter à. la plus large solidarité vis-à-vis de nos frères exilés.

* * *

Je veux maintenant toucher un mot de ma situation personnelle. Elle ne s’est guère améliorée ; mon travail ne me permet pas de vivre. C’est seulement de quoi ne pas couler tout à fait, une goutte d’eau sur une pierre brûlante ; mais ça vaut mieux que rien du tout, En tout cas, ici aussi, la situation de l’émigration s’empire à vu d’œil. On ne sait comment tout ça pourra finir.

Il est triste et vrai que beaucoup de camarades sont traqués d’un côté à un autre pour raison d’Etat. Je me réjouis beaucoup que l’atelier d’imprimerie ne soit pas en chômage et que vous puissiez rester actifs. Je vous souhaite un bon succès. C’est une nécessité aujourd’hui de lancer toujours de nouveau la vérité dans le monde. Ça ne fait rien qu’on soit d’abord seul, réduit à ses propres forces dans le désert. Avec le temps, notre voix sera entendue ; la vérité et la clarté triompheront. Ça ne servira à rien aux violateurs de la vérité et aux traîtres à la classe ouvrière de conclure autant de pactes qu’ils voudront (P.C.R., U.R.S.S.). Un jour viendra où ils seront balayés par la classe ouvrière. Ces "socialistes" ont déjà fait tomber tant de malheurs sur le prolétariat. Depuis 1920 jusqu’à aujourd’hui, rien qu’intrigues et trahisons. Ils ont toujours su nous atteler à la carriole de leurs intérêts. Je ne sais que trop ce que le prolétariat a subi par cette bande de criminels. Aujourd’hui ils récoltent le fruit de ce qu’ils ont semé : "Hitler !"

Sans leur politique absurde et infâme, il n’aurait jamais été possible que le prolétariat allemand soit gouverné et tenu en échec par les assassins de la réaction. Eux seuls, le parti socialiste comme le parti communiste, en portent la responsabilité. Des centaines de milliers doivent payer aujourd’hui pour cela, sont torturés et tués "pour tentative de fuite". Seule la politique traître de la II° et aussi de la III° Internationale a rendu tout cela possible. Et maintenant qu’ils sont morts en Allemagne, ils vendent à l’étranger des journaux et des brochures pleins de bluff sur leur "activité", et on y lit que "toute leur politique a été juste" ! Au martyre du prolétariat ils ajoutent la dérision et l’insulte. Pour eux, il ne s’agit que d’une affaire, pour tirer autant de profit que possible des souffrances de la classe ouvrière. A cette fin, ils voyagent dans le monde entier pour trouver de nouveaux preneurs à leurs vieilles rengaines. Leur devise est celle des vendeurs d’indulgences : "Dès que l’argent sonne dans la caisse, l’âme monte au ciel". Eux seuls sont sur terre l’Église, hors de laquelle il n’est point de salut. Notre tâche est donc encore et toujours de déclarer la lutte à cette alliance rouge-rosâtre d’empoisonneurs du peuple une lutte au couteau ! Là, il n’y a pas de repos, lutter et toujours lutter jusqu’à la victoire. Seulement par la lutte nous arriverons à la liberté. Un jour viendra où on réglera les comptes avec toute l’équipe des larbins. Il ne faut pas perdre courage, mais tenir jusqu’au bout, car le temps travaille pour nous. Même si de temps en temps des vides se forment parmi nous, il faut toujours aller de l’avant contre l’ennemi. A nous la victoire, malgré tout et contre tout.

J’aimerais beaucoup recevoir les documents sur l’Espagne ; je sais bien que sur toute insurrection on ment à faire gondoler les poutres !

Je me réjouis avant tout d’entendre parler dans votre lettre la clarté que vous avez vis-à-vis des différents problèmes politiques. La devise de Karl Liebknecht fut : "d’abord clarté, ensuite unité !"

Maintenant, parlons de l’Allemagne. En janvier de cette année, j’ai été pour douze jours en Allemagne pour reprendre les relations avec différents groupes. L’argent m’a été donné par *** et je ne l’ai employé que pour le voyage. Il ne faut donc pas penser que je dispose de grands moyens. A cette occasion, j’ai vu aussi ma femme. Vous me demandez dans votre dernière lettre ce qu’elle fait et comment elle va. Je vais vous en parler. Ma femme n’est plus venue me voir depuis août 1934. Vous savez ce qui arrive aux époux qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Après son séjour ici, elle était enceinte. A ce moment, tous les ouvriers des usines devaient participer au défilé des nazis pour ne pas perdre leur place. Elle y est allé aussi, elle y était forcée et, à cette occasion, elle a eu une fausse couche au cinquième mois. Heureusement qu’elle n’était pas loin de la maison et qu’elle a pu s’y traîner. Elle a souffert atrocement. Il y allait de la vie et de la mort. Et je ne pouvais pas être à côté d’elle. Huit jours après sa fausse-couche, je l’ai vue, elle était comme un cadavre et pouvait à peine se tenir debout et marcher. La partie inférieure de son corps était comme morte, froide comme la glace des pieds jusqu’au cuisses. J’avais toujours l’impression d’avoir un cadavre dans mes bras ; vous pouvez vous imaginer ce que je ressentais : un peu plus elle serait morte et je n’aurais même pas pu être sur la tombe. Tout cela, avec la misère et le souci, l’a tellement ruinée physiquement qu’elle ne pourra plus jamais avoir un enfant.

Maintenant encore elle souffre et je ne crois même pas qu’elle puisse de nouveau aller au travail. Voilà ce que ma femme a vécu. Je la plains beaucoup et avec elle ma petite fille de quatre ans. J’aimerais beaucoup les amener ici pour qu’elles puissent sortir de cet enfer et qu’elle puisse au moins se remettre à peu près. Car là-bas, dans cet enfer, elle finira par être anéantie complètement. Mais pour moi c’est un grand risque en ce qui concerne la possibilité de les nourrir ici. Je ne voudrais pas qu’elles viennent ici pour avoir faim. Je réfléchirai encore longuement à cette chose. Toutes deux aimeraient bien venir près de moi.

J’ai visité beaucoup de groupes, j’ai été voir les camarades et j’ai discuté avec eux. J’avais bien subi une grande déception, une grande tristesse en voyant ma femme, mais quand j’ai parlé aux différents camarades et quand j’ai vu le matériel qu’ils avaient confectionné, la joie m’est revenue. Vous ne pouvez pas vous figurer avec quel courage et avec quel dévouement ils travaillent pour la cause. Malgré de longs emprisonnements, ils n’ont pas été brisés. Au contraire, ils travaillent à plein. Aucun ne nous a lâché ; tous sont encore debout et font ce qu’ils ont à faire, en ces temps durs et dangereux. Je ne veux pas nommer le grand nombre de villes et de plus petites localités, pour des raisons de sécurité. Les camarades travaillent comme des taupes et comme des fourmis. Dans les usines, aux lieux de pointage, dans les maisons ouvrières. Le raffinement avec lequel ils fabriquent du matériel est digne d’étonnement, mais plus encore la peine et les sacrifices qu’ils s’imposent pour cela. Je ne puis vous dire qu’une chose : le travail avance. On ne s’accorde aucun répit. Les relations de ville et ville sont maintenues dans les situations les plus difficiles et le matériel circule. A côté de cela, des discussions très actives sont menées avec les restes les plus divers du vieux mouvement ouvrier, et cela avec un grand succès. J’ai entendu de très bons rapports sur le Reich. Je vous copierai une partie des documents qui ont été discutés et dont l’original se trouve dans mes mains. Je suis en relations directes avec beaucoup de groupes, et dans l’avenir, ces relations s’élargiront encore. Naturellement, cela demande de ma part aussi de grands sacrifices et je les fait volontiers, même si je dois avoir faim. La prochaine fois, je vous écrirai davantage. Ceci n’est qu’un aperçu rudimentaire. J’irai bientôt de nouveau en Allemagne.




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