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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Marinus Van der Lubbe - Histoire d’un Crime
Terre Libre N°11 - Mars 1935
Article mis en ligne le 23 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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I

Van der Lubbe jugé par ses écrits

D’une lettre datée de Berlin le 22 avril 1931 :

"Pour ce que tu écris au sujet de ces bagarres dont tu dis ne pas comprendre le sens, je te conseille de te figurer un peu les circonstances politiques actuelles, telles qu’elles sont ici :

Les rapports toujours plus aigus entre les classes ; la bourgeoisie incarnée actuellement dans les partis fascistes, dans le parti d’Hitler (sans oublier le parti social-démocrate).

...Vois-tu, ces morts ne tombent certainement pas pour une cause fratricide ; il s’agit de la lutte des ouvriers contre les décrets-lois de Brüning et pour le pain et le travail. Ils tombent sous le fer du fascisme ; c’est ainsi qu’ils sont tombés à Hamm, à Düsseldorf, à Wiesbaden... Rien que pour la mort de ces camarades, et pour celle de tous nos héros précédemment tombés, nous jurons la lutte éternelle au capitalisme !"

D’un tract périodique aux chômeurs de Leyde :

"D’unité de classe il ne peut être réellement question que lorsque les travailleurs sont en lutte pour supprimer toute exploitation et tout profit, car l’unité de classe commence au moment où les travailleurs dans leur ensemble, indépendamment de leurs divergences politiques ou religieuses, s’unissent pour l’assaut général. Cette lutte des travailleurs est alors seulement une lutte de classe. La lutte de classe signifie donc la lutte des travailleurs eux-mêmes, et non pas la lutte de tel ou tel parti, groupe ou syndicat, pour des objectifs particuliers. Car, alors, il ne s’agit pas d’intérêts de classe, mais, en réalité, de ceux d’une partie de la classe, donc d’une lutte partielle.

Ceci doit enseigner aux travailleurs à faire passer, en premier lieu, la lutte qu’ils ont eux-mêmes à soutenir, seuls ou ensemble avec leurs compagnons de travail et de misère, de notre classe tout entière ; à cette tâche fondamentale, il faut subordonner la lutte qu’on peut avoir à soutenir comme membre de tel ou tel parti. Aussi est-il nécessaire que, dans toutes les usines et les locaux de contrôle, il y ait des noyaux qui possèdent et propagent ces principes : agir et lutter soi-même. Ces noyaux pourront alors eux-mêmes déterminer leur part dans l’activité locale, régionale et générale, ainsi que la formation de comités d’action directe. Commençons donc par là : Classe contre classe !" (9 novembre 1932)

II

Le point de vue des Politiciens

La campagne de presse qui s’est étalée pendant deux ans dans les organes "révolutionnaires" et "démocratiques" de tous les pays était orchestrée sur deux thèmes essentiels : "Van der Lubbe est un homosexuel", et "Van der Lubbe sympathisait avec le fascisme". Comme homosexuel, Lubbe serait entré en rapport avec les nazis au cours de l’année 1931, et serait devenu l’amant de Bell et de Rœhm à Munich. Comme sympathisant fasciste, il aurait été en rapport avec un agent allemand en Hollande, et de là serait parti en janvier ou février 1933, pour se rendre à Berlin et y consommer, sur l’ordre des nazis, le fameux incendie du Reichstag. Tel est la thèse du "Livre Brun".

Voici le portrait de "l’homosexuel Van der Lubbe" brièvement résumé d’après le "Livre Brun" :

"Père ivrogne ; mère bigote et avare, hérédité chargée de toutes les tares ; milieu de petits-bourgeois besogneux. Van der Lubbe enfant est dévot, inintelligent, timide, ambitieux, et fuit la société des petites filles. A seize ans, il est arrogant, vantard, fier de sa force, mais continue "à avoir peur des femmes". Devenu à demi-aveugle par un accident du travail, l’ouvrier maçon Van der Lubbe est saisi du démon de l’ambition et de l’orgueil et court adhérer aux jeunesses communiste. Là, il se révèle inconstant, sceptique, personnel, menteur, indiscipliné, et singulièrement buté dans ses opinions. "Une mollesse singulière, comme il s’en rencontre fréquemment chez les homosexuels, marche de pair avec cet entêtement."

A ce tableau, il ne reste à ajouter que deux traits et l’Humanité s’en chargera : Gaston Péri l’appelle "le morphinomane à la croix gammée" et Marcel Cachin se porte témoin de sa vénalité :

"Nous pouvons assurer que 50.000 marks ont été promis à Van der Lubbe pour incendier le parlement."

Passons maintenant au "fasciste". A l’occasion d’une réunion des grévistes chauffeurs de taxis, qui eut lieu, à la Haye, ville voisine de Leyde, Van der Lubbe aurait assumé des positions contre-révolutionnaires particulièrement violentes. Dans une autre occasion, un contradicteur fasciste s’étant présenté seul dans une réunion révolutionnaire, Van der Lubbe aurait demandé aux assistants de l’écouter et se serait fait son protecteur.

En plus de cela, le Livre Brun et l’Humanité ont publié deux informations de source allemande suivant lesquelles Lubbe aurait séjourné un ou deux jours chez de simples travailleurs, membres du parti nazi, une première fois à Sornewitz en Saxe, du 1er au 2 juin 1932, et une deuxième fois à Henningsdorf près de Berlin, du 26 au 27 février 1933 (veille de l’incendie). Selon les journaux allemands, Lubbe aurait voulu espionner les nazis pour le compte des communistes. Selon le Livre Brun ; ces rencontres signifient que Van der Lubbe était affilié au nazisme.

La conclusion à laquelle arrivaient les éditeurs du Livre Brun, sur la base de leur appréciation du caractère et des opinions politiques de Van der Lubbe, était la suivante :

"Van der Lubbe avouera tout ce que ses maîtres lui commanderont. Il déposera contre Torgler tout ce que ses maîtres lui prescriront. Il déposera contre Dimitroff tout ce qu’on désirera. Il chargera tous ceux que ses amis nazis veulent perdre, il innocentera tous ceux que ses amis nazis veulent sauver." — (Livre Brun, page 112).

* * *

Ce réquisitoire avant la lettre fut qualifié "d’irréfutable" par une déclaration collective du Comité mondial d’aide aux victimes du fascisme hitlérien, revêtue de nombreuses signatures autorisées parmi lesquelles celles de Messieurs Louis Aragon, Henri Barbusse, Gaston Bergery, J. R. Bloch, Jean Cocteau, Charles Dullin, André Gide, Bernard Lecache, Lévy-Bruhl, Julien Luchaire, André Morizet, Romain Rolland, Pierre Seize.

III

Le Point de vue des Ouvriers

Déclaration de la L.A.O. (Opposition Ouvrière de Gauche) publiée dans Spartacus, numéro 19, du 19 mars 1933 :

"Nous avons eu le grand avantage d’être en rapport avec lui, et de trouver en lui un combattant fidèle infatigable et dévoué au communisme, un révolutionnaire convaincu d’une grande intelligence et d’un esprit clair, en qui la cause de sa classe était devenue chair et sang. En ces temps de désaveu nous tenons à descendre ouvertement dans l’arène pour lui, afin de prendre position contre ’les machinations raffinées dirigées contre lui par les chefs".

Chaque ouvrier qui a connu Lubbe sait que tout cela ne tient pas debout. Par son caractère personnel, Marinus Van der Lubbe était le meilleur camarade que l’on puisse souhaiter. Dans les organisations des jeunesses communistes, il s’est conduit comme un militant dévoué corps et âme, et si les jeunes qui l’ont vu à l’oeuvre n’avaient pas, depuis, quitté l’organisation, ils n’auraient jamais permis à leurs chefs de commettre cette lâcheté." Groupe des Communistes Internationaux. Mars 1933.

Leyde, le 11-8-33.

"Je soussigné déclare que la déclaration publiée dans le Livre Brun, et selon laquelle dans la réunion des chauffeurs en grève Van der Lubbe aurait fait une intervention de tendance fasciste, est inexacte. J’ai signé un rapport qui m’a été présenté par De Tribune dans l’intention de témoigner que Van der Lubbe n’était pas intervenu dans cette discussion comme membre du P. C. H. Toutefois, j’ai déclaré que Van der Lubbe a discuté comme communiste de conseil. La phrase dans le Livre Brun selon laquelle Van der Lubbe aurait préconisé l’acte individuel, est inexacte. Van der Lubbe mettait l’accent sur l’action indépendante des ouvriers, sans les entraves des partis et des syndicats". (signé) G. Nieuwkuyk. 2de Callandstraat 24, La Haye.

Le 12 août 1933.

"A l’occasion des divers articles parus dans De Tribune, selon lesquels le camarade Rinus Van der Lubbe se serait prononcé dans des réunions publiques en faveur du fascisme ou aurait fait preuve de sympathie envers ce parti, je me sens obligé de le contester le plus catégoriquement. Bien que je ne sois pas d’accord avec ses idées, je reconnais qu’il y a plus de sang prolétaire dans le petit doigt de Van der Lubbe que dans tout Amstel 85. Pourquoi a-t-il agi seul ? Il était las de tout le tripotage et il s’est sacrifié au service du prolétariat. A sa façon, il voyait ces deux grandes masses, à droite et à gauche et sans doute il a pensé : maintenant ou jamais et il a fait son acte révolutionnaire. Assez barbouillé d’encre, messieurs ! Ce n’est pas l’acte de Rinus, mais votre dégonflage qui est l’avant-coureur du fascisme. Voilà ce qui doit être clair pour tout ouvrier. A bas ces pisseurs de copie !" (signé) G. Finkler, Oranjegracht 29, Leyde.

Leyde, le 14 août 1933.

"Je soussigné, déclare par la présente que Marinus Van der Lubbe, malgré le fait que ses idées politiques ne correspondent pas avec les miennes, luttait énergiquement contre le fascisme dans les réunions publiques. Aussi, je ne puis me déclarer d’accord avec les élucubrations de la Tribune". (signé) M. Van der Lelie, Membre du N. A. S. et du R. S. P.

Leyde, le 13 août 1933.

"Je soussigné, président du P.A.S. (Secrétariat Local du Travail) de Leyde, président de la section de Leyde du Parti Socialiste Révolutionnaire (R.S.P.), déclare par la présente que, selon moi, Marinus van der Lubbe n’a jamais donné la moindre preuve de tendances fascistes et que jamais il n’a fait d’actes anti-prolétarien ou hostile au mouvement ouvrier. Malgré de profondes divergences d’opinion j’ai toujours considéré Marinus Van der Lubbe comme un ouvrier révolutionnaire." (signé) L. de Bolser.

Leyde, le 14 août 1933.

"Je soussigné, déclare que souvent j’ai été en contact avec Van der Lubbe et que j’ai eu de fréquentes discussions avec lui. Toujours Van der Lubbe était révolutionnaire dans ses actes comme dans ses pensées. Tous ceux, à Leyde, qui sont honnêtes et sincères devront reconnaître cela et pourront le prouver par des faits. Ici, il n’y a aucun ouvrier qui puisse croire aux calomnies que De Tribune lance à la tête de Van der Lubbe". (signé) J. H. VAN LEEUWEN, Schimmelstraat 22, Leyde.

Leyde, le 14 août 1933.

"A l’occasion du cas Van der Lubbe je déclare qu’à mon avis Van der Lubbe avait des idées confusionnistes, mais point fascistes pour autant que je sache". (signé) C. H. Heemskerk. (membre du Parti Communiste)

Leyde, le 15 août 1933.

"Je soussigné, déclare que Marinus Van der Lubbe, durant la période où je l’ai connu, a toujours fait preuve d’une forte conviction révolutionnaire. Je suis autorisé à dire ceci, car je l’ai connu à fond et j’ai collaboré avec lui pour le Spartacus. Pour ce journal il était nuit et jour en mouvement, et cela jusqu’à son dernier voyage en Allemagne. Je déclare que c’est un mensonge conscient que d’attribuer à Van der Lubbe la moindre sympathie pour le fascisme. Par ses actes il a prouvé être un ennemi déclaré du fascisme".

Pour autant que j’ai pu constater, Van der Lubbe ne manifestait aucune tendance homosexuelle. Durant une longue période j’ai partagé la même chambre avec lui." (signé) D. Korpershoek. Vliet 36, Leyde.

Leyde, le 15 août 1933.

Je soussigné, déclare que les insinuations parues dans De Tribune ne sont qu’une calomnie abjecte contre Van der Lubbe. J’ai bien connu Van der Lubbe qui fréquentait ma maison et nous avons agi ensemble sur le terrain politique. Malgré le fait que ses idées sont différentes des miennes, il me faut reconnaître qu’il avait un haut caractère" (signé) P. J. Vylbrief, Julianastraat, 3, Leiden.

Lettre d’un camarade emprisonné à La Haye pour avoir diffusé des tracts séditieux. Adressée à un camarade de La Haye :

La Haye, le 19 août 1933.

Cher Rinus,

"J’ai reçu ta lettre. Bien que j’y fus préparé, cette arrestation fut tout de même une petite surprise pour moi. Mais le temps passera. J’ai su que l’action est entrée dans une nouvelle phase. Tu m’écris que dans De Tribune il est marqué que Van der Lubbe a tenu des discours fascistes pendant ces dernières années, "depuis 1931". Voilà encore une sale calomnie pour rendre impossible l’action du Comité, mais nous ne laisserons pas passer cela ainsi. On comprend que ces messieurs du P.C.H. soient très vexés. La brochure révèle d’une façon trop claire la défaite et le tripotage en Allemagne, qu’ils aimeraient mieux cacher. Mais maintenant en ce qui concerne Van der Lubbe : Personnellement j’ai conversé avec Van der Lubbe au cours de cette grève des chauffeurs et également je l’ai entendu prendre la parole. Ses conceptions étaient celles de l’Opposition Ouvrière de Gauche (Groupe Spartacus). Dans la discussion que j’ai eu avec lui, il a montré qu’il y a plus d’énergie révolutionnaire dans son petit doigt que dans tout Amstel 85 (le siège du Parti Communiste)" (signé) : Roos.

Leyde, le 13 septembre 1933.

"Le soussigné qui, depuis 1924 jusqu’à 1932, fréquentait M. v. d. L., tant dans les milieux communistes que comme compagnon de travail dans le bâtiment, de sport et de camping, déclare n’avoir jamais observé la moindre aberration, notamment en ce qui concerne l’homosexualité qu’on lui prête aujourd’hui.

Le soussigné déclare également n’avoir jamais entendu parler un seul des nombreux copains qui fréquentaient M. y. d. L. de quelque chose qui ressemble à une pareille aberration. Jamais personne n’a donné une indication dans ce sens". (signé) Ch. H. Verhoecke. Driftstraat 90, Leyde.

"Lorsque le Dr. Otto Katz me demanda si je m’étais jamais aperçu de tendances homosexuelles chez Marinus Van der Lubbe, je lui ai répondu dans ce sens : "Non, jamais je ne m’en suis aperçu et jamais je n’en ai entendu parler. Du reste, je serais bien le premier à savoir ça, car bien des fois il a dormi avec moi. S’il y avait eu quelque chose, j’aurais dû m’en apercevoir. Dans le Livre Brun, je vois que ma déclaration a été reproduite tout-à-fait viciée et détournée de son sens." (signé) Isak Vink. Uiterste Gracht, 56, Leyde.

"Le soussigné déclare qu’à maintes reprises il a fait de la natation avec Marinus Van der Lubbe et qu’une fois il a même passé toute une nuit avec lui sur la plage, mais jamais il n’a pu observer la moindre aberration sexuelle chez lui (signé) S. van Erkel, Kathrynestraat 6 a, Leyde.

(Le signataire de cette déclaration est membre du Parti communiste hollandais).

"C’est avec indignation que le soussigné a pris connaissance des odieuses calomnies contre Van der Lubbe dans De Tribune du 8 août 1933. Dans cet organe on présente carrément Van der Lubbe comme homosexuel.

Le soussigné tient à contester cette assertion de la façon la plus catégorique. Bien des fois Van der Lubbe a passé des nuits dans sa maison, mais jamais aucune l’indication n’a pu être constatée dans le sens de l’aberration susmentionnée." (signé) H. W. van Zyp, Uiterste Gracht 56, Leyde.

Le 17 septembre 1933.

"Nous déclarons que le Dr. Otto Katz s’est porté garant en notre présence du fait que Marinus Van der Lubbe avait été vu en date du 1er juillet 1932, en Saxe, à Sornewitz, avec des chefs nazis chez lesquels il était logé. Lui ayant démontré que c’était une contre-vérité réfutable par preuves, nous avons lu le même récit dans le Livre Brun, mais toutefois avec cette variante : la date "1er juillet" avait été changée en "1er et 2 juin 1932". S. J. Harteveld, Chr. Harteveld-Jongeleen, I. de Vink.

Déjà antérieurement, moi, S. J. Harteveld, Levendaal 74, Leyde, j’ai tâché de démontrer quelle machination abjecte est le Livre Brun (auteur Otto Katz). Etant donné qu’une rectification de toutes les saletés demanderait un volume, je serai bref. Dans le Livre Brun, à la page 59, on dit qu’au mois de juin 1932 Marinus Van der Lubbe a été à Meisden, en Saxe, l’hôte de deux membres du parti nazi. La presse internationale du 6 mars 1933 donne une information pareille (de source allemande officielle) avec cette différence que la date y est le 1er juillet. Par cette déclaration je veux seulement montrer de quelle façon le nommé Katz a appris que ce devait être juin... car on prétend que les compositeurs du Livre Brun auraient rassemblé leurs dates et informations en puisant à d’autres sources et en "risquant leur vie". Après m’avoir averti de leur visite, un monsieur et une dame se présentèrent chez moi un dimanche après-midi, à 5 heures. Le monsieur était Otto Katz, la dame était Annie van der Veer, d’Amsterdam. Comme j’étais au courant de ce qu’ils venaient chercher, ils n’eurent pas grand succès auprès de moi, ce qu’ils avouaient ouvertement à leur départ. Leur expérience de plusieurs autres encore. Et pourtant ils avaient quelque chose de précieux pour la sécurité de leurs mensonges. Katz maintenait que Van der Lubbe aurait été à Meisden, en Allemagne, à la date du 1er juillet. Toute la presse le disait ! M’appuyant sur des preuves sûres, j’ai démontré à Katz que cette information de presse était un mensonge. Il savait ainsi qu’il lui faudrait abandonner son attitude, mais il feignait de n’en rien faire. C’était un camouflage ; il avait atteint son but. Pour lui, il ne s’agissait que de la date exacte. Si je ne la lui avait pas donnée, Katz aurait également maintenu la date du 1er juillet. Je donne tous ces détails pour montrer que les compositeurs du Livre Brun ne disposaient que de très peu de matériel vérifié et que le peu qu’ils possédaient venait de camarades et d’amis de Van der Lubbe. Mais ils en ont abusé en le détournant de son sens pour l’utiliser contre [NdE : Manque mot ou ligne] ...ré M. Van der Lubbe comme un ouvrier révolutionnaire." (signé) L. de Bolster..

IV

Interview dans la prison

Je demande à Van der Lubbe :

— Pourquoi avez-vous fait cela ?

— Le Monde nouveau arrive, mais pas assez vite. Le Monde ancien s’en va, il faut pousser ce qui s’en va.

— Vous vouliez agir par votre exemple ? Van der Lubbe fait signe de la tête.

— Mais vous n’avez réussi quà faire du tort à vous-. même ainsi qu’à votre parti ! Van der Lubbe réfléchi un instant, puis il dit :

— Il y a des choses que personne ne semble devoir comprendre, ni les social-démocrates, ni les communistes. C’est le résultat final qui importe.

— Pourquoi avez-vous choisi l’Allemagne comme théâtre de votre action ?

— Parce que l’Allemagne est le cœur de l’Europe.

— N’avez-vous pas peur du châtiment ?

— Je n’ai pas peur. Qu’est-ce qui peut m’arriver ? Je n’ai pas grand’ chose à perdre.

— Au moins regrettez-vous maintenant ce que vous avez fait ?

— Non, on ne doit jamais regretter ce qui est fait. Tout ce que je regrette, c’est que la coupole du Reichstag ne se soit pas écroulée. Une coupole, c’est toujours quelque chose de symbolique.

W. DUESBERG.

V

Devant le tribunal de Leipzig

TORGLER PARLE :

"Si Van der Lubbe était venu me trouver pour me proposer de m’associer à son projet criminel, j’aurais été le premier à le livrer à la police." — Humanité, 9 décembre 1933.

(Joli sujet pour un caricaturiste : Torgler, le communiste, téléphonant à Rœhm le nazi, — préfet de Police de Berlin — pour qu’il vienne arrêter Van der Lubbe. Remarquons que ce geste n’aurait aucun sens si Torgler voyait en Lubbe l’exécuteur, même inconscient, d’un projet nazi. D’ailleurs, pour lui, Lubbe est tout simplement : "un anarchiste".)

DIMITROFF PARLE :

"Goethe a dit un jour : "Il faut choisir entre deux éventualités : être le marteau ou l’enclume". Eh bien, Messieurs les Juges, les travailleurs allemands ont toujours choisi d’être l’enclume.

"Je tiens à dire, pour terminer, que je ne suis pas d’accord avec les conclusions du procureur général demandant notre acquittement "faute de preuves", car elles laissent planer un soupçon sur nous autres Bulgares. Je demande, en conséquence, que Van der Lubbe soit condamné comme ayant travaillé contre le prolétariat et que des dommages-intérêts nous soient accordés pour le temps que nous avons perdu ici." Humanité 17 décembre 1933.

(Dimitroff, ambassadeur soviétique au Tribunal de Leipzig a obtenu ce qu’il demandait : la tête de Van der Lubbe. "Laissez passer la justice du prolétariat" — exécuté par le bourreau nazi !)

VAN DER LUBBE PARLE :

Van der Lubbe. — Le tribunal a siégé à Leipzig, à Berlin, puis de nouveau à Leipzig. J’ai allumé l’incendie du Reichstag et je voudrais savoir si je serai bientôt jugé. Voici huit mois que durent les débats ; je ne suis pas d’accord avec ce procédé.

C’est pourtant une chose connue que j’ai agi tout seul. Je veux maintenant que quelque chose se passe : condamnez-moi à mort, à vingt ans de prison si vous voulez, mais cela ne peut plus continuer... J’ai mis le feu et je désire être jugé... Je dois protester contre le fait qu’on m’ait mis aux fers et que l’on ait monté tout un procès contre d’autres accusés, alors que je suis le seul coupable... L’inculpation des quatre communistes est ridicule.

Mes déclarations au sujet de l’incendie du Reichstag n’ont pas changé et ne changeront pas. Vous ne voulez pas croire que j’ai incendié le Reichstag : ce n’est pourtant pas si difficile que cela ; c’est une affaire de dix minutes. Si on ne jugeait que l’incendie, le procès serait déjà terminé. Vous ne voulez pas croire que j’aie pu agir seul ; c’est pourtant ainsi et je l’ai expliqué encore plus clairement au cours de l’instruction.

Le Président. — Qu’avez-vous à répondre aux déclarations des experts qui prétendent que vous n’avez pu pu agir seul ?

Van der Lubbe. — Les experts se trompent...

Le Président. — Pourquoi avez-vous mis le feu au Reichstag ?

Van der Lubbe. — Je vous l’ai déjà dit : pour des raisons personnelles.

Le Président. — N’avez-vous pas dit que vous vouliez faire quelque chose pour galvaniser le prolétariat allemand et déclencher ainsi la révolution ?

Van der Lubbe. — Quand on m’a cité cette phrase, j’ai dit : "Oui" ; je puis encore dire : "Oui".

Dimitroff . — Van der Lubbe consciemment ou inconsciemment a pris contact avec des ennemis du prolétariat allemand qui l’ont poussé à mettre le feu au Reichstag.

Van der Lubbe. — C’est à tort que l’on impute aux communistes ou aux nationaux-socialistes la responsabilité de mon acte...

VI

Un émule de Van der Lubbe

La veille de l’assassinat du chancelier Dollfuss eut lieu le procès de l’ouvrier socialiste Joseph Gerl. Accusé d’avoir voulu perpétrer un attentat avec des bombes, Gerl fut traduit devant la cour martiale. Voici quelques passages du compte-rendu sténographique des débats.

Le Président. — Vous vous occupez de politique depuis votre plus jeune âge. A quelle époque êtes-vous entré au Schutzbund socialiste ?

L’Accusé. — En 1929.

P. — Vous aviez donc 17 ans.

A. — Exactement.

P. — Mais, où vous êtes-vous procuré votre revolver ? Vous avez déclaré à la police que c’était à l’occasion des troubles de février.

A. — C’est faux, je l’ai dit parce qu’on m’a torturé à la police.

P. — Allons donc, torturé ! Et vous osez dire cela ? On vous a donné un explosif, de l’ammonite. Comment saviez-vous ce que c’était ? A votre âge j’ignorais totalement ces choses-là. Et qui est-ce qui vous l’a donné ?

A. — Je ne le dirai pas. Un inconnu.

P. — Et quand vous l’a-t-on donné ?

A. — Je ne sais pas.

P. — Pourquoi vouliez-vous commettre cet attentat ?

A. — Parce que le gouvernement a réduit le peuple en esclavage.

P. — Ah, ah ! M. Gerl déclare que le gouvernement a réduit le peuple en esclavage.

A. — Et parce qu’il opprime la classe ouvrière.

P. — Le gouvernement vous a-t-il opprimé personnellement ?

A. — Bien sûr je ne peux plus exprimer librement ma pensée....

P. — Connaissiez-vous le dernier manifeste du gouvernement sur le terrorisme ?

A. — Oui.

P. — Alors pourquoi, malgré cela, avez-vous tenté de commettre votre acte ?

A. — Vous pouvez le deviner vous-même.

P. — Je ne suis pas ici pour faire la conversation avec vous. Je vous demande encore une fois pourquoi vous avez fait cela !

A. — Pour faire du tort au gouvernement...

P. — Quand on vous a arrêté, vous avez tiré. Saviez-vous que vous pouviez tuer quelqu’un ?

A. — Sans doute, mais on ne m’a pas donné l’occasion d’agir autrement, de commencer une autre existence.

Le Procureur Général. — Vous n’avez donc pas ressenti de scrupules avant de commettre cet attentat ?

A. — L’existence m’était devenue insupportable. Il est indigne de vivre dans un pays où l’on est ainsi opprimé.

L’Avocat. — Etiez-vous conscient que votre crime pourrait entraîner pour vous la peine de mort ?

A. — Mais certainement.

L’Avocat. — Alors, comment pouviez-vous exposer ainsi votre vie ?

A. — Mon idéal m’est plus précieux que ma vie.

L’Avocat. — Depuis combien de temps étiez-vous possédé par cette idée ?

A. — Depuis des semaines.

A l’issue des débats, la cour condamna Gerl à la peine de mort par pendaison et la sentence fut exécutée trois heures après le jugement.

Magyar Ujsag, Bratislava.

VII

Protestation

"Nous, militants ouvriers et révolutionnaires de toutes tendances, après avoir examiné attentivement les faits relatifs à l’Incendie du Reichstag et auprès de Leipzig, croyons de notre devoir de déclarer ce qui suit :

1. L’attitude de Marinus Van der Lubbe devant l’instruction, devant le procès, et devant la condamnation à mort prononcée contre lui, démontre qu’il n’avait en aucune façon partie liée avec les nazis.

2. Son geste individuel avait souligné la carence, en face de l’avènement de Hitler, des diverses organisations ouvrières allemandes, ainsi que la trahison de leurs états-majors internationaux. Ces derniers cherchent à sauver leur honneur en souillant celui de Van der Lubbe.

3. Le bloc des nations impérialistes dominantes (auquel se rallie la diplomatie russe) est l’instigateur et le bénéficiaire de la nouvelle Union Sacrée qui s’est réalisée autour du Livre Brun et de la Commission d’Enquête de Londres, avec le concours de nombreux représentants des états-majors "ouvriers" et des sphères bourgeoises dirigeantes du capitalisme occidental.

4. En laissant dans l’ombre les atrocités de l’esclavagisme hitlérien exercées contre de simples ouvriers, et par suite la nécessité de la violence prolétarienne en face de toutes les menaces fascistes — en développant au contraire sa propagande sur le terrain d’une réprobation petit-bourgeoise contre le crime de lèse-Parlement attribué à Goering — le mouvement "antifasciste" de Pleyel et de Londres contribue à l’asservissement du prolétariat. Chaque allusion calomnieuse à Van der Lubbe est un coup porté à l’esprit d’initiative et à la spontanéité ouvrière.

5. Au moment où les bourreaux fascistes assouvissent leur haine contre Van der Lubbe, arbitrairement condamné à mort par l’application rétroactive d’une loi d’exception, il est nécessaire de rappeler plus que jamais que c’est grâce à l’esprit de sacrifice de Van der Lubbe qu’ont pu être obtenus les acquittements successifs des trois Bulgares et de Torgler. Il appartiendra au prolétariat mondial d’associer, dans ses protestation contre les bestialités judiciaires de l’hitlérisme, le nom de Van der Lubbe à celui des ouvriers d’Altona, de Cologne et de Breslau, morts sur la même barricade de classe, face à l’ennemi commun : la bourgeoisie internationale !"

La résolution précédente a été adoptée unanimement par la Conférence Internationale d’Information sur l’Incendie du Reichstag organisée à Paris par le Comité Marinus Van der Lubbe, le 31 Décembre 1933.

VIII

Les derniers moments

J’ai demandé au Dr Meyer-Collings de me faire le récit du dernier jour de Van der Lubbe. En l’absence d’informations directes la presse n’ayant pas été admise à l’exécution, il est important d’avoir un témoignage précis. Car les journaux allemands ont tous publié le même communiqué officiel qui ne dit rien sur l’attitude de Van der Lubbe.

— La veille du dernier jour, me raconte. Collings, j’ai accompagné le procureur général dans la cellule de Van der Lubbe. Il était dix heures du soir. Le condamné était debout devant la fenêtre grillée. M. Werner lui donna à nouveau lecture du jugement en ajoutant que le président du Reich n’avait pas cru devoir user de son droit de grâce. J’allais traduire ces paroles en hollandais lorsque Van der Lubbe m’arrêta en disant :

— Ce n’est pas la peine, j’ai compris.

— Avez-vous un désir ?

— Non, aucun. Je vous remercie, et à demain !

Van der Lubbe, par ces paroles, montrait qu’il était entièrement maître de lui.

Le lendemain, on le réveilla à 6 h. 30. Il dormait profondément et il fallut le secouer fortement pour qu’il se réveillât. Il se leva en silence et but deux tasses de café. Sa dernière toilette fut achevée plus tôt qu’on ne l’avait supputé. Le pasteur Hollmann s’avança vers lui pour le consoler. Mais Van der Lubbe ne répondit à aucune de ses questions. Peu après 7 heures, les membres du tribunal et douze citoyens de Leipzig se réunissaient dans la cour du Landgericht.

La guillotine, amenée de Dresde, avait été dressée dans le courant de la nuit. Van der Lubbe, qui se trouvait à la prison des prévenus, Moltkestrasse, fut amené en auto. On le fit attendre dans un couloir.

Le président Bünger et M. Werner, le procureur, étaient en robe rouge. Les juges portaient des manteaux de soie noire et des hauts de forme.

Van der Lubbe est amené. A ce moment, la "Armes Sünderglöcklein" (la cloche du pauvre pécheur) tinta lugubrement. De sa voix monotone, M. Werner lut une dernière fois le jugement et, quand il eut terminé, il ajouta :

— Et je livre Van der Lubbe à la justice terrestre.

Les trois bourreaux se saisirent alors de lui et l’entraînèrent en courant vers la guillotine, à dix mètres de là. C’est pour écourter la tension nerveuse du condamné que le bourreau et ses aides s’en vont toujours au pas de charge. Van der Lubbe n’opposa aucune résistance. On l’attacha sur une planche par le ventre et la figure en bas. Un déclic : il avait cessé de vivre. Je vous ferai grâce d’autres détails. Le Dr Collings a nettement perçut trois bruits : l’action du bourreau sur le bouton, la chute de la tête roulant dans de la sciure et, très nettement, le sinistre jaillissement du sang. L’exécution eut lieu à 7 h. 30, parce que la loi prescrit qu’elle doit se faire au point du jour. Le prêtre affirme que Van der Lubbe avait remué les lèvres, mais le Dr Meyer-Collings m’affirme qu’aucune parole n’en serait sortie.

W. DUESBERG.

(à suivre)




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