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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Cruelle vérité - J.-B. Clément
Le Drapeau - 18 Mars 1871
Article mis en ligne le 18 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Peuple, prépare-toi à souffrir encore.
Nous disons Peuple parce que tout le monde n’en est pas ; parce que les aristocrates forment une secte à part, les bourgeois une autre et que nous voulons faire une distinction.
Il n’est que le peuple qui souffre, lui seul nous intéresse et nous lui devons la vérité tout entière.

La guerre en France et le siège de Paris sont venus accroître ses maux et sa misère, il mangeait déjà peu sous l’empire, il ne devait plus manger du tout sous le gouvernement de la défense nationale.
Eux, les aristocrates et les bourgeois, ces éternels privilégiés, devaient trouver encore chez les restaurateurs prévoyants et dans les caves de leurs fournisseurs brevetés de quoi boire et manger copieusement, le tout étant de pouvoir y mettre le prix.
On entendait fort bien les mauvaises plaisanteries et les gros éclats de rire des gens qui riaient, la bouche pleine, et le champagne sur les lèvres, et cependant, ceux qu’on a surnommés les rouges et qu’on dit si méchants, passaient sans rien dire et s’en allaient au large ronger leur morceau de pain d’avoine et rien dessus, pas même la couche d’ail classique des crève-la-faim.

Donc nous le répétons : le peuple doit se préparer à souffrir encore.
Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous sommes des oiseaux de mauvais augure, que nous prêchons le mal et le désordre ou que nous semons la désolation. Allons donc ! ce sont les égoïstes, ce sont ceux qui n’ont jamais eu ni faim ni froid qui causent le mal et le désordre en gardant tout pour eux. Aussi ne veulent-ils pas que nous le disions à ceux qui n’ont rien que leurs deux yeux pour pleurer.

Ceux qui ont dit au peuple que ses maux finiraient avec la capitulation l’ont trompé.
Etant donné la guerre que nous n’admettons pas, mais que nous devions subir, le salut de tous était dans la victoire et non dans la capitulation à outrance. Aussi, prévoyons-nous de nouveaux malheurs, de nouvelles calamités.
C’est donc au peuple de s’y résigner, d’avoir confiance en l’avenir et de n’en pas accuser la République, mais les hommes.

Quant à ceux qui prétendent nous gouverner, qu’ils profitent des conseils que nous leurs donnons, s’ils en sont capables, et qu’ils s’apprêtent à parer de leur mieux à des calamités certaines, s’il en est temps encore.
Si, pour nous, les souffrances du peuple n’étaient au-dessus de tout, nous laisserions, certes, rouler dans l’abîme qu’ils ont préparé eux-mêmes, ces hommes orgueilleux et méchants qui n’ont pour nous que de la haine, des baillons et des juges...

Voici ce que nous disons : La guerre est finie, mais la misère commence.
Cette année, la besogne n’ira pas, parce que l’argent manquera, parce que les riches s’en iront avec leur magot, parce que l’industrie est tuée en France.
Parce que les grands manufacturiers conspireront contre la République en laissant les ouvriers sur le pavé et leurs usines fermées.

De là, misère.

Cette année, le pain sera cher, parce que les granges sont vides et les fermes pillées, parce que nos provisions sont épuisées, parce qu’on n’a pas pu semer à temps et que nous aurons des masses de terrains en friche, parce que les paysans ruinés n’ont pas eu le premier sou pour acheter des grains de semence.

Parce qu’au lieu de seigle et de froment, dans les plaines fertiles de cette belle France, deux coquins couronnés ont voulu semer du sang et des cadavres.
Mais de ce que vivent les rois et les corbeaux les peuples en meurent !

Cette année, la viande sera rare et hors de prix ; le travailleur ne mettra pas souvent le pot-au-feu, les enfants auront peu de lait et peu de bouillon gras, parce que les bœufs ont été réquisitionnés et que le peu qui nous reste, est atteint d’un mal étrange que les savants nomment le typhus, mais que nous, plus naïfs, nous sommes tentés d’appeler empoisonnement.

De là, famine.

Maintenant, ne l’oubliez pas, la guerre a des suite terribles, inévitables. Elle traîne après elle tous les fléaux. Tant de sang répandu et de cadavres enfouis ne fécondent pas la terre, ne purifient pas l’air. Au lieu de blés et de seigles, le soleil des premiers jours de juin fera sortir de nos sillons stériles des émanations mortelles.
Nous tomberons comme les bœufs. Les savants chercheront de nouveau un nom à cette hideuse épidémie que nous, nous appellerons de suite, en langage vulgaire :
La peste.

Et pendant ce temps, les ennemis de la République se frotteront les mains ; ils guetteront, sous le beau ciel de l’Italie, l’heure de nous tomber dessus et de nous poser en maître sous la gorge.

Ah ! ne venez pas dire que nous exagérons le péril. Le midi seul est intact, et seul le midi ne peut subvenir aux besoins de toute la France, ni nous recevoir tous en cas d’émigration.
La France est bien ruinée pour longtemps.

Est-ce que la prospérité peut renaître de sitôt au milieu de villages détruits, de villes bombardées et pillées, de champs ravagés, de familles sans asile ? Non, vous aurez cette année des troupeaux de pauvres errant sur les routes, des orphelins et des veuves, des estropiés et des vieillards qui tendront la main à tous les coins de rue. Il y en aura tant et tant, qu’il vous sera impossible d’interdire la mendicité.

Il y en aura tant, que nous prévoyons cette grande insurrection qui menace le monde depuis des siècles : l’insurrection des pauvres, des déshérités, des parias ! L’insurrection de la faim ayant pour maître les entrailles !
Insurrection terrible qui ne reculera alors ni devant les menaces, ni devant les canons, parce qu’il lui faudra une solution : la vie ou la mort !

Ah ! C’est la mort dans le cœur que nous disons au peuple qu’il doit se préparer à souffrir encore
C’est la sueur au front que nous songeons à tout cela, et que nous crions aux hommes qui prétendent nous gouverner :
Êtes-vous prêts à conjurer cette trinité sinistre : La famine, la peste, l’insurrection de la faim ?




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